Comment prendre responsabilité pour les dommages que l’on cause en deux étapes simples – Daniel Boutin

Ce texte a été soumis en réponse au texte Les dommages causés par les réparations de Vincent Chandler.

Ça ne surprendra personne si je vous partage que je suis un jeune francophone issu de la ville d’Halifax, et puis que je manque rarement l’opportunité de faire savoir ce fait. L’article de Chandler est venu me chercher, mais d’une manière qui m’a beaucoup troublé. Étant donné qu’on y parle d’une réalité que j’ai vécue moi-même, je me sens interpellé d’y répondre. Full disclosure : Il était un temps où je parlais en anglais à l’école, même lors des années où j’étais très impliqué dans la communauté, et puis je suis parmi ceux qui ont été chanceux d’avoir deux parents francophones en plus. Je comprends pourquoi les jeunes parlent en anglais à l’école, parce que je suis l’un de ces jeunes.

Vous vous dites probablement : «Mais, comment ça que je devrais être responsable pour des jeunes qui pensent que parler l’anglais, c’est cool ?» Je vais non seulement vous expliquer que la réalité est plus complexe, mais aussi vous présenter un guide, step-by-step, pour vous expliquer comment vous aussi pouvez contribuer à éviter vos responsabilités, estomper le dialogue et empirer la situation!

Écouter les gens qui sont réellement affectés

Avant de rentrer dans ce que j’ai réellement le goût de partager comme pensées, j’aimerais offrir un peu de mise en contexte pour expliquer pourquoi il y a présence d’anglais dans les écoles. J’aimerais aussi faire allusion aux effets à long terme de ce phénomène, avec ma perception en tant qu’ancien carrefourien, soit une personne ayant fréquenté l’École du Carrefour, l’une des deux écoles secondaires francophones de la région métropolitaine d’Halifax.

Le lien entre la présence de jeunes issus de famille non-ayants droit et la présence de l’anglais dans les corridors de l’école est douteuse et difficile à justifier avec des preuves concrètes. Je ne suis pas de l’école de pensée selon laquelle la situation du français dans les écoles qui se détériore serait liée au fait que l’on accepte plus de jeunes de familles anglophones dans les écoles du Conseil Scolaire Acadien Provincial (CSAP). Ceci dit, les ancien.ne.s des écoles francophones de Halifax et de Dartmouth (voir l’entièreté du CSAP) reconnaissent que cet enjeu persiste depuis longtemps, et puis qu’eux aussi parlaient en anglais constamment dans les corridors. Si le problème s’aggrave, ce dont je ne suis pas certain, ce n’est pas un phénomène nouveau. Ce n’est pas une épidémie, mais un aspect de notre réalité qui dure de longue date. That’s how we roll at Carrefour, mais ça ne signifie pas la mort imminente du français.

Les points de rassemblement de la francophonie en milieu minoritaire, dont les écoles, sont souvent des lieux où on se fait imposer un standard de langue de manière parfois malsaine. C’est compliqué comme affaire, surtout parce que le rôle de l’école est de transmettre un niveau acceptable de français, tout en essayant de renforcer une fierté pour la langue aussi. Bien que ceci puisse nous sembler complémentaire en théorie, les deux intentions sont souvent contradictoires. Surtout dans les cas où certains enseignants et membres de l’administration ont pu faire des reproches peu constructifs et même blessants en déplorant nos accents trop anglophones, notre maîtrise maladroite des distinctions de genre pour des mots communs ou notre inconfort général dans des situations où il nous était inhabituel de s’exprimer en français, autant auprès des jeunes de familles francophones qu’anglophones La réalité que j’ai vécue n’est nullement la faute de mes collègues issus de familles non-ayants droit, et s’explique plutôt par le fait que les jeunes utilisent l’anglais à l’école comme mécanisme de défense contre un sentiment d’infériorité linguistique durant leur apprentissage en français.

Tout ça pour dire que le lien entre les non-ayants droit et le manque d’affinité envers le français n’est pas juste, et je me questionne sérieusement par rapport au dénigrement d’une population qui est déjà ostracisée par la population francophone et qui, tout comme Chandler lui-même, cherche simplement à offrir une éducation en français à leurs enfants. D’ailleurs, les articles de Violette Drouin, de Sarah MacNeil, ainsi que Rachel Gauthier et Marianne Cormier expliquent avec énormément de tact et d’intelligence les perspectives de jeunes issus de familles d’ayants droit et non-ayants droit.

Je tiens aussi à noter qu’il y a une énorme population de jeunes qui sont passés à travers des écoles francophones métropolitaines d’Halifax, et que nous n’avons point revus dans la communauté par la suite. Après avoir eu de multiples discussions avec des ancien.ne.s de différentes générations carrefouriennes, j’arrive à comprendre que notre affinité envers la langue française n’est pas aussi primordiale qu’on nous l’a prêché à l’école, mais a toujours une importance significative quand même. Ayant entretenu des relations tendues et toxiques face à notre francophonie, je réalise que plusieurs gens qui parlaient en anglais à l’école (donc, quasiment tout le monde, incluant moi-même) cherchent à retrouver ce lien de manière plus saine, souvent en convergence avec nos projets de vie ou bien d’autres initiatives que l’on mène.

Certains ont redécouvert leur lien à la francophonie en faisant une mineure en études françaises à l’université anglophone qu’ils ont fréquentée, d’autres en découvrant des espaces physiques à Montréal où ils peuvent vivre leur sexualité ou leur créativité autant en anglais qu’avec leur identité francophone négligée, et certains autres en travaillant dans l’Ouest avec d’autres francophones exilés, ou même en étant à Moncton en quête identitaire. La conception que le français est nécessairement mourant dans les écoles francophones métropolitaines, voire dans toutes les écoles francophones en Nouvelle-Écosse, est fausse. La francophonie carrefourienne émerge dès qu’on se retire du milieu, et puis qu’on l’apprivoise à notre manière. Je n’aimerais sincèrement rien de plus que de voir qu’un jour, ces jeunes-là n’auront plus besoin de partir pour découvrir leur place dans la francophonie. La volonté de se réconcilier avec sa francophonie ne me semble pas en péril; il me semble plutôt qu’elle vit difficilement dans les conditions communautaires et scolaires existantes.

Crédit photo : Daniel Boutin.

Agir sur son agentivité et sa responsabilité

Je tiens aussi à dire que ce n’est pas simplement le fait que cette conception de ma communauté d’origine est présentée de manière fallacieuse qui me dérange. Je me questionne aussi par rapport à quel genre de message on essaie de passer au sujet de la situation du français à Halifax, et surtout, qui est responsable pour sa vitalité.

Dans le cas de Chandler, je peux apprécier qu’il veille à l’éducation de son enfant, mais en mettant la responsabilité du problème sur les épaules des non-ayants droit avec des arguments douteux et des associations qui se tiennent mal, il transforme le narratif du débat envers la responsabilisation d’une population qui n’a pas un grand pouvoir d’action sur une résolution de la situation. Quoique je doute grandement que la responsabilité de l’anglais aux écoles francophones soit celles de la présence de familles non-ayants droit, j’ai du mal à voir les jeunes francophones magiquement et soudainement parler en français dans le cas du retrait des non-ayants droit, chose qu’ils n’ont jamais faite même quand les non-ayants droit ne fréquentaient pas les écoles du CSAP.

Bien qu’il s’en prenne un peu au CSAP pour leur réponse décevante (selon laquelle la responsabilité d’assurer la socialisation des jeunes en français relève principalement des parents), il met partiellement de côté la responsabilité du CSAP d’offrir un espace sain, motivant et constructif en français. En attirant beaucoup d’attention médiatique, mais en ne proposant que des solutions non-constructives, il néglige sa part dans une agentivité positive pour remédier la situation et il remet en question l’agentivité du CSAP par rapport à des améliorations potentielles en mettant la responsabilité sur les familles non-ayants droit.

Oui, on ne se le cachera pas, le CSAP ne fait pas exactement le meilleur travail pour nous convaincre qu’accueillir les enfants de famille non-ayants droit n’est pas juste une tactique pour remplir des sièges et recevoir plus d’argent, mais en même temps, son mandat est toujours d’être un lieu d’apprentissage.

Ce serait donc bénéfique qu’il puisse reconnaitre sa responsabilité, puis bien et clairement exprimer ce qui lui manque en termes de ressources pour accomplir son mandat de manière saine et engageante. Quelques un.e.s de mes ami.e.s et moi ont eu une discussion sur le réel problème (soit l’insécurité linguistique et le climat scolaire, en grande partie) suite à la publication de l’article de Chandler, et puis nous avons pensé à comment le CSAP pourrait jouer son rôle en concertation avec d’autres acteurs, en prenant sa responsabilité par rapport à la situation (notamment, pour commencer, un overhaul du cours de français en y intégrant les études sociales, ainsi que plus d’occasions de discussion en classe).

Le principe irait comme suit: si vous faites des efforts envers une cause, vous êtes responsables des retombées positives, mais surtout, des retombées négatives.

Souvent, les acteurs communautaires peuvent s’exclurent eux-mêmes d’une part de l’agentivité en se présentant comme étant l’ultime solution pour le problème perçu. Le documentaire En français S.V.P., produit par le cinéaste Fabien Melanson,  est un exemple de ceci. Le documentaire a pour objet une famille qui envoie ses enfants (plus confortables en anglais qu’en français) à l’école francophone à Halifax. La majorité du film ressemble à une annonce publicitaire pour les services en français offerts en ville, ce qui m’a amené à me questionner par rapport à l’utilisation d’un documentaire pour faire la promotion de ces services. Ça affecte grandement la réception du message  lorsque l’on présente les acteurs communautaires comme étant une solution à la socialisation en français dans un milieu ultra-minoritaire. En faisant la promotion des services, on évacue la possibilité d’évaluer le rendement de ces institutions et d’y observer les retombés, autant positives que négatives.

Cependant, le documentaire vaut quand même la peine d’être vu pour les moments candides des jeunes et puis une réelle initiative de la part de Melanson pour normaliser le français dans sa vie quotidienne. Voir les vraies réactions de ses fils qui ne sont clairement pas confortables à parler en français m’a fait du bien, tout comme savoir que ma réalité quand j’avais leur âge reçoit une certaine attention. Malgré les publicités mal placées, ce sont les petits moments en famille qui rendent le documentaire pertinent.

Souvent, on n’est pas capable de s’admettre à soi-même qu’on est en train de causer plus de mal que de bien, même si nos intentions sont bonnes. On refuse carrément de contempler le fait qu’on est même un peu coupable, parce que ce n’est pas facile de concevoir que parfois on a tort. C’est difficile de l’admettre ou même de le reconnaître, mais dès que l’on est acteur dans un enjeu quelconque, on prend un peu de la responsabilité pour assurer qu’on change les situations pour le mieux. Des fois, c’est aussi un bon exercice de se demander si on représente bien notre cause, si on est un agent de changement positif, et puis si on prend réellement responsabilité pour tout ce que l’on fait, autant le bon que le mauvais.

À propos…

Daniel Boutin, originaire de Dartmouth en Nouvelle-Écosse, détient un baccalauréat de l’Université d’Ottawa en études politiques et en études des francophonies. Actif au sein des réseaux jeunesse de la Nouvelle-Écosse et de l’Atlantique, il s’intéresse surtout aux questions sociolinguistiques, identitaires et politico-structurelles.

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2 réponses à “Comment prendre responsabilité pour les dommages que l’on cause en deux étapes simples – Daniel Boutin

  1. Je réponds un peu vite, parce que ma réponse aux autres textes est déjà écrite et un peu trop longue. Tout ce que je dis, c’est que le CSAP est en grande croissance depuis environ 5 ans. Cette croissance se fait en admettant un grand nombre d’enfants anglophones. C’est un constat que tout le monde peut faire (ouverture d’une nouvelle école sur la péninsule). Est-ce que cette croissance débridée sera bénéfique aux enfants francophones fréquentant les écoles du CSAP? Je pense que non. C’est tout. Est-ce que je pense que tous les enfants non-ayant droits sont nuisibles? Non. Est-ce que je pense que tous les enfants ayant droits parlent parfaitement français? Évidemment que non. Combien de fois ai-je entendu des parents francophones dire à leur enfant: « Make sure to speak French at school. » Est-ce que je pense que les enfants non ayant-droits sont le seul problème dans les écoles du CSAP? Non. En accepant un très grand nombre d’enfants anglophones, par contre, le CSAP transforme un problème difficile en un problème impossible. Pourquoi se mettre des barreaux dans les roues? Le CSAP n’a tout simplement pas (et n’aura jamais) les ressources nécessaires pour accomplir la tâche qu’il s’est donné. Alors qu’est-ce que je peux faire comme parent pour m’assurer que mes enfants aient une éducation en francais de qualité? Je peux demander au CSAP d’appliquer ses politiques et de limiter le nombre d’enfants non ayant-droits (Politique No 225). C’est tout ce que je fais.

  2. Tres bien dites. Those who claim that Todays Acadians must speak and live in French to be legitimate Acadians, or that equate the language issue with the defence of Acadian identity must nevertheless accept that all of Todays Acadians are products of their environments. We did not cease to evolve because of the deportation, on the contrary. Today we are just as proud of our unique historical heritage and ancestry no matter where we reside or what language we happen to use today. It does not change our historical heritage nor the fact that we were obliged to survive without a geopolitical base.
    A proud Multicultural Acadian
    Andre Gregoire

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