Voyage de découverte de soi dans la nature : Otages de la nature de Daniel Marchildon – Rameeshay Mubasher

Marchildon, Daniel, Otages de la nature, Ottawa, Les Éditions David, coll. «14/18», 2018, 156 p.

Crédit photo : Les Éditions David.

L’arrivée des Européens au Canada il y a des centaines d’années a bouleversé la vie des Autochtones : les envahisseurs européens ont dépossédé les peuples des Premières Nations de leur territoire, de leur spiritualité et de leur identité, ce qui continue d’avoir des effets néfastes sur la prospérité des communautés autochtones aujourd’hui. Otages de la nature est un roman jeunesse de l’écrivain franco-ontarien Daniel Marchildon qui explore ce conflit interculturel, surtout au niveau du territoire.

L’histoire commence du point de vue d’Alex Monague, un jeune de 17 ans de Toronto qui se retrouve à Rivière-Ahmic, un village dans le nord de l’Ontario et le lieu de naissance de sa mère, Fleur, une auteure-compositrice anishinabée jadis célèbre. À moitié franco-ontarien, Alex reconnaît être coupé de ses racines autochtones. De son côté, Fleur espère reprendre sa carrière et rétablir les liens avec sa culture en donnant un spectacle entraînant dans son village natal. Les choses tournent mal lorsqu’ils découvrent que Rivière-Ahmic est au centre d’un conflit entre ses habitants qui espèrent préserver les Dunes, un endroit sacré pour les Anishinaabés, et les partisans de l’industrie forestière qui veulent plutôt déboiser cette région divisée. La mère et le fils deviennent mêlés à ce conflit lorsqu’ils se lient d’amitié avec David LeBlanc, propriétaire d’une pourvoirie écologique et le défenseur le plus ardent des Dunes, et Danika Copegog, une adolescente du coin, ainsi que sa grand-mère Suzanne, qui les aident à renouer avec la culture anishinabée.

Le roman explore la valeur du territoire selon différentes perspectives. D’une part, c’est une ressource à exploiter pour les grandes entreprises occidentales, une attitude impérialiste qui rappelle la colonisation européenne des territoires autochtones et qui est dénigrée tout au long de l’histoire. En revanche, les espaces de nature vierge ont une signification spirituelle particulière pour les Autochtones. Ainsi, Fleur, qui a un passé trouble marqué par l’alcoolisme, retrouve sa créativité et sa paix intérieure en profitant du calme de la nature : «Son langage corporel traduit une sérénité que je n’ai pas vue chez elle depuis très longtemps.» (p. 45) Pendant une scène notamment émouvante, la mère et le fils vivent une expérience surréaliste au sommet des Dunes où ils entendent la chanson de l’Esprit des sables :

«Je sens sa chaleur et la rudesse des grains de sable. Un sentiment de bien-être m’enveloppe comme un édredon douillet par une soirée d’hiver. À la voix du sable et du vent, vient s’ajouter celle de Fleur qui se met à fredonner. Je perds toute notion du temps. Nous restons comme ça pendant ce qui doit être un long moment.» (p. 61)

Grâce à leur ouverture d’esprit et leur goût de l’aventure, Alex et Fleur commencent à apprécier la valeur spirituelle et thérapeutique de la nature, ce qui les aide à se rapprocher, à mûrir et à redécouvrir leurs valeurs culturelles. Même les personnages non-autochtones comme David réussissent à développer ce lien intime avec l’environnement, mettant en valeur l’attrait universel de la beauté de la nature et l’importance de la préservation du milieu naturel. Cependant, on n’a pas toujours de solutions pacifiques à ces conflits territoriaux : les personnages principaux décident ainsi de recourir à des mesures extrêmes pour sauver les Dunes, ce qui créent des divisions dans la communauté de Rivière-Ahmic et des rebondissements inattendus dans la deuxième moitié du roman. Cela évoque l’histoire violente de la colonisation du territoire autochtone et la réconciliation tendue entre le gouvernement canadien et les peuples des Premières Nations aujourd’hui.

En dehors de ce conflit territorial, le roman offre un aperçu des relations parent-adolescent. Incisif et vif d’esprit, Alex n’hésite pas à souligner les fautes de sa mère : «Fuir ou boire. Ou encore faire les deux en même temps, c’est toujours comme ça que t’as cherché à régler tes problèmes.» (p. 51). Marchildon fait allusion à certains aspects complexes qui contribuent à cette relation conflictuelle – mais qui ne sont pas explorés davantage dans ce roman bref – comme l’alcoolisme de Fleur et sa décision d’arrêter de parler à Alex de son héritage autochtone. De la même manière, la relation amoureuse entre Alex et Danika n’est pas bien approfondie. Néanmoins, Danika joue un rôle important dans la croissance personnelle d’Alex, en lui apprenant les complexités de l’identité autochtone.

À son cœur, Otages de la nature est l’histoire moderne d’un conflit qui date de plusieurs d’années. Malgré sa simplicité, son message de protéger l’environnement et de respecter la culture de l’autre reste important pour les jeunes lecteurs aujourd’hui. Le fait que les personnages principaux recourent à la violence pour y arriver met en évidence la difficulté du processus de réconciliation.

À propos…

Rameeshay Mubasher est médecin résidente à Montréal. Passionnée par la langue française et la littérature canadienne-française, elle détient aussi une maîtrise en littérature française à l’Université McMaster dans le cadre de laquelle elle a étudié la littérature autochtone du Canada. Elle aime faire de la randonnée et dessiner.

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