Ça va de soi – Isabelle LeBlanc

Récemment j’entends autour de moi des conversations qui traitent du « débat sur le droit de l’avortement ». Pardonnez-moi ma franchise naïve, mais quel est l’objet de ce débat au juste? Parce que moi, j’habite au Canada, pays dans lequel la décriminalisation de l’avortement date de 1988. Alors me dire que le droit à l’avortement est au cœur d’un débat sensible où les dirigeant.e.s osent à peine prendre position me paraît franchement dépassé. Le débat a eu lieu. Le procès Morgentaler a eu lieu.  La Cour Suprême du Canada a statué en faveur de l’accès légal des femmes à l’avortement et a même pris la décision que le fœtus était indissociable de la femme, ce qui signifie que vouloir dire à la femme quoi faire de son fœtus, c’est vouloir dire à la femme quoi faire de son corps, de sa personne. Dans un pays démocratique qui considère que la liberté est sacro-sainte (idée défendue par Jean-François Caron  un texte publié dans L’Acadie Nouvelle le 13 avril dernier), il me paraît alors bien difficile d’entretenir sérieusement l’idée que dire à la femme ce qu’elle peut ou ne peut pas choisir de faire avec son corps ferait encore l’objet d’un débat.

En 1949, Simonne de Beauvoir décriait l’absurdité de « la maternité forcée » (Le Deuxième Sexe II, p. 327) et le fait « que la société si acharnée à défendre les droits de l’embryon se désintéresse des enfants dès qu’ils sont nés; on poursuit les avorteuses au lieu de s’appliquer à réformer cette scandaleuse institution nommée Assistance publique » (Ibid. p. 328). Autrement dit, Simone de Beauvoir déplorait l’hypocrisie autour d’un tel débat.

Au Canada, nous bénéficions d’une gouvernance laïque. Alors, pensons-y. Est-ce que le débat tourne réellement autour du droit à l’avortement des femmes? Ou est-ce plutôt une tentative de contrôler la liberté des femmes en instrumentalisant cette idée de « vie » du fœtus comme si c’était un argument tenable? Bref, si certain.e.s dirigeant.e.s. hésitent à prendre position en raison de leur opinion morale ou religieuse personnelle, j’aimerais leur rappeler que, d’une part, cette opinion est tout probablement teintée d’une hypocrisie qui ne tient pas la route face à une réflexion critique et d’autre part, ces arguments moraux ou religieux relèvent de la sphère privée et non pas de la sphère publique (je vous renvoie au texte de Caron).  Donc, si vous dirigez votre famille vers des pratiques qui vont à l’encontre de la Charte des droits et des libertés, cela relève de vos choix personnels, mais dans la sphère publique, il faut rappeler que les femmes sont des citoyennes à part entière et que l’égalité entre les hommes et les femmes ne peut pas exister si la liberté d’exercer un choix sur l’avenir de son corps et de sa vie n’est pas respecté.

Auteur : rabbleradio

Auteur : rabbleradio

Financer la clinique Morgentaler, c’est reconnaître que le droit à l’avortement, c’est un droit qui revient aux femmes. Non pas un droit de mise à mort, car cela n’est pas l’enjeu ici. Il s’agit d’un droit qui consiste à choisir les conditions et les circonstances de sa maternité, et notamment celui de ne pas être soumise à une maternité forcée. Récemment la Cour Suprême (R. c. Hutchinson, 2014 CSC 19) a statué pour le droit à l’avortement d’une femme dont le partenaire l’avait soumis à une grossesse sans son consentement (en perçant des trous dans le condom). Les précédents juridiques de ce pays vont vers la défense du droit des femmes à l’avortement. Pourquoi le gouvernement du Nouveau-Brunswick s’oppose-t-il donc à financer l’accès à l’avortement quand cet accès aux services devrait aller de soi?

Dans sa réflexion sur les sociétés primitives, Lévi-Strauss constate que « la société a toujours été mâle; le pouvoir politique a toujours été aux mains des hommes. ‘L’autorité publique ou simplement sociale appartient toujours aux hommes’ » (cité par Beauvoir, Tome I, p. 124). Et aujourd’hui? Sortons le Nouveau-Brunswick d’une logique primitive et patriarcale de gouvernance et rappelons à nos dirigeant.e.s. les principes fondamentaux de liberté et d’égalité d’une démocratie moderne.

Arrêtons la chasse aux sorcières. Les femmes sont des citoyennes. Les corps des femmes ne peuvent plus, aujourd’hui, être le site de domination masculine où le choix d’avorter ou non serait remis en question en cherchant à contrôler l’accès à ce service. Ce sont des femmes qui choisissent leur maternité, ce qui veut dire qu’elles peuvent aussi choisir de ne pas enfanter. Je trouve déplorable d’exiger d’une femme qui tomberait enceinte suite à un viol, à titre d’exemple, de devoir consulter deux médecins pour recevoir l’approbation d’avorter ou non. Déjà, le viol est une violence que la femme ne choisit pas. Si après le viol, on lui dit aussi qu’elle n’a pas le droit de choisir quoi faire de son qui fut la cible de violence masculine, et bien, je considère que cette pratique est une pratique tout à fait paternaliste, ou colonisatrice, du corps de la femme. Pour le dire très clairement : obliger à une femme à consulter deux médecins avant de d’accéder à l’avortement, c’est exercer un contrôle biopolitique sur le corps féminin de sorte à en faire un site de domination.

Le médecin Morgentaler, d’origine polonaise, est venu au Canada où il a mené la lutte en faveur du libre choix de l’avortement, et ce en toute sécurité médicale pour les femmes. C’était un humaniste qui avait vécu le danger d’une gouvernance biopolitique avec l’expérience de la Seconde Guerre Mondiale et il est devenu un leader exceptionnel dans la lutte pour reconnaissance des droits reproductifs des femmes dans ce pays. La fermeture de la clinique Morgentaler à Fredericton représente un recul inquiétant pour le droit des femmes et les dirigeant.e.s de la province en sont responsables. Autrement dit, «  la base de l’oppression spécifique aux femmes, c’est le corps, et ce qu’il y a de particulier chez les femmes c’est la capacité d’enfanter. Et si on veut changer quelque chose, il faut remettre en question la maternité obligatoire, le fait qu’on ne puisse pas choisir nos maternités » (Louise Desmarais, À bâbord!, Dossier sur l’avortement, 2008).  La liberté de choisir d’enfanter ou non est fondamental à la pratique de l’égalité politique pour les femmes.

 À propos…

Isabelle LeblancIsabelle LeBlanc est doctorante en Sciences du langage à l’Université de Moncton. Sa thèse porte sur l’intersection entre le genre et la langue en Acadie. Elle participe également au réseau de recherche en anthropologie à titre de membre élue de la Association for Feminist Anthropology. En plus de détenir une maîtrise en science politique de l’Université d’Ottawa, elle a également étudié à l’Université de Poitiers, à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’Université de New York à Prague.

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12 réponses à “Ça va de soi – Isabelle LeBlanc

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  2. ce message n’est pas un commentaire mais plutôt une demande. Je vous ai acheté des cartes hier à la fête des récoltes à Qc . J’aimerais m’en procurer d’autres; j’aurais une amie qui en voudrait aussi… J’ai déjà mon sac, celui de Fragonart que vous m’avez donné hier!!
    mon e-mail jobinmichele@yahoo.ca
    Merci à l’avance

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    • M. Caron, de grâce cessez de me référer à d’autres articles et dites moi clairement où c’est écrit dans la charte des droits et libertés que l’avortement est un droit.

      • Votre question est sérieuse ?
        Je fais un parallèle: la possibilité de porter un kirpan, un turban dans la police ou de construire une souccah n’est pas inscrite dans la Charte. Il s’agit pourtant d’une garantie constitutionnelle (un droit pour votre gouverne).
        Ce qui m’amène sans condescendance à poser la question suivante: se pourrait-il que cette question vous dépasse et que vous ne sachiez pas de quoi vous parlez ?

        • Oui M. Caron ma question est sérieuse et vous me dites que ce  »droit » à l’avortement, tout comme celui des exemples que vous me donnez n’est PAS inscrit dans la Charte. Pourtant dans vos articles, le vôtre et celui de Madame LeBlanc, vous mentionnez tous les deux (comme par hasard) cette fameuse Charte. Mme LeBlanc parle même de « …pratiques qui vont à l’encontre de la Charte des droits et des libertés. »
          Pour finir j’aimerais vous offrir sans condescendance un beau dicton acadien qui dit que  »même si té instruits tu chies par le trou pareil comme moi ». 😉

          • Voici une citation du juge Wilson, tiré de la décision Morgentaler de 1988, par la Cour Suprême du Canada (http://scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc-csc/fr/item/288/index.do) : « … le droit à la liberté garanti par l’art. 7 de la Charte confère à une femme le droit de décider elle‑même d’interrompre ou non sa grossesse… » Il me semble que ce soit clair, non?

            Autre passage particulièrement intéressant:
            « Je conclus donc que le droit à la liberté énoncé à l’art. 7 garantit à chaque individu une marge d’autonomie personnelle sur ses décisions importantes touchant intimement à sa vie privée.
            La question devient alors de savoir si la décision que prend une femme d’interrompre sa grossesse relève de cette catégorie de décisions protégées. Je n’ai pas de doute que ce soit le cas. Cette décision aura des conséquences psychologiques, économiques et sociales profondes pour la femme enceinte. Les circonstances qui y mènent peuvent être compliquées et multiples et il peut y avoir, comme c’est généralement le cas, des considérations puissantes en faveur de décisions opposées. C’est une décision qui reflète profondément l’opinion qu’une femme a d’elle‑même, ses rapports avec les autres et avec la société en général. Ce n’est pas seulement une décision d’ordre médical; elle est aussi profondément d’ordre social et éthique. La réponse qu’elle y donne sera la réponse de tout son être. »

            Et une p’tite dernière…
            « Il me semble donc que, dans une société libre et démocratique, la « liberté de conscience et de religion » devrait être interprétée largement et s’étendre aux croyances dictées par la conscience, qu’elles soient fondées sur la religion ou sur une morale laïque. D’ailleurs, sur le plan de l’interprétation législative, les termes « conscience » et « religion » ne devraient pas être considérés comme tautologiques quand ils peuvent avoir un sens distinct, quoique relié. Par conséquent, lorsque l’État prend parti sur la question de l’avortement, comme il le fait dans la loi contestée en incriminant l’exercice par la femme enceinte d’une de ses options, non seulement il adopte mais aussi il impose, sous peine d’une autre perte de liberté par emprisonnement, une opinion dictée par la conscience des uns aux dépens d’une autre.  »

            La Canada a le devoir de permettre aux femmes d’être soignées dignement, librement, gratuitement. Toutes lois et règlements qui restreignent ces principes sont immoraux et contraires à la Charte!

          • Participer au dialogue public, c’est aussi accepter ses limites. Vous n’avez pas besoin de vous rabaisser en insultant le autres. Vous n’en êtes que plus pathétique.

        • M. Caron, ce diction, aussi vulgaire puisse-t-il être n’est aucunement une insulte et veux tout simplement dire qu’en tant qu’être humain nous sommes tous égaux. Si le fait de vous faire dire que vous êtes égal aux autres vous insulte alors vous souffrez d’une surestime de vous-même ou bien d’un égo gonflé.

  4. Le mot  »droit » à été utilisé 14 fois dans cet article et dans la phrase suivante tu vas même jusqu’à parler de  »…pratiques qui vont à l’encontre de la Charte des droits et des libertés. »
    Tu vois ça où toi ce  »droit » là? Moi tout ce que j’ai pu trouver c’est la citation suivante dans l’arrêt Morgentaler de 1988 et la réponse du parlement, section A, dernier paragraphe.
     »Toutefois, le droit d’une femme enceinte à l’avortement n’est pas absolu, puisque la juge Wilson préconise également un moyen qui permettrait d’atteindre un équilibre entre les droits de la femme enceinte et l’intérêt de l’État à protéger le fœtus, selon le stade de développement du fœtus.
    Quant à eux, les juges McIntyre et Laforest dans leur opinion dissidente, concluent que l’article 251 ne viole pas la Charte, puisqu’il n’existe pas de droit constitutionnel à l’avortement. »
    http://www.parl.gc.ca/content/lop/researchpublications/prb0822-f.htm

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