Désengagement jeunesse, les médias en francophonie et pensées sur l’assimilation – Daniel Boutin

Récemment, un article a été publié dans le site Internet de TFO, signalant les résultats d’une étude de Statistique Canada sur les pratiques linguistiques des jeunes francophones vivant à l’extérieur du Québec. On y communique des données selon lesquelles l’utilisation et la consommation de la télévision et d’Internet chez les jeunes francophones hors-Québec se fait principalement en anglais. Ces données datent de 2006, mais on présume que les tendances se maintiennent dans les années qui suivent. On affirme aussi que les chiffres ne sont pas nécessairement une indication d’assimilation. À la fin de l’article, le lecteur fait face à un twist : on fait remarquer qu’il est important de contextualiser l’étude sans quoi ces résultats pourraient mener à l’aggravation du sentiment de culpabilité chez les jeunes qui se sentent visés par des accusations d’assimilation.

Comme c’est toujours le cas avec les articles sur la francophonie, surtout quand il est question de la jeunesse, celui-ci m’a poussé à réfléchir. Il m’a semblé nécessaire d’essayer de comprendre pourquoi les jeunes francophones consommeraient plus de médias anglophones. On sait que l’ensemble des médias anglophones, tant dans nos communautés que sur la scène mondiale, détient un cercle d’influence n’ayant jamais eu d’égal. De plus, les médias anglophones sont souvent plus accessibles, notamment par le biais des réseaux sociaux où des contenus souvent en constante évolution rendent l’expérience de consommation de l’information incroyablement intéressante.

De plus, du côté francophone, les médias qui existent font face à plusieurs défis, tels qu’un manque de financement, une clientèle trop petite, et un marché de niche qui rend difficile la rentabilité et la modernisation. Dans plusieurs cas, l’accès aux médias francophones est limité. Les communautés ont accès à peu de médias locaux francophones et ceux qui existent sont de taille modeste. Ce contexte nous aide à comprendre pourquoi des francophones peuvent choisir de se tourner vers les médias d’information anglophones.

Mais, après avoir fait abstraction de ces difficultés, je me suis rendu compte que j’étais en mode défensif, comme si je cherchais une justification à cette tendance. C’est là que j’ai constaté que c’est en raison de ces obstacles que je suis moi-même coupable de consommer plus de médias en anglais qu’en français, même si je me tiens au courant des actualités du monde francophone et que je connais ses ressources, ses sites Internet, ses hebdos, ses émissions de télé, etc. Je me suis senti immédiatement comme un « mauvais francophone » dans le sens où mon affinité envers la francophonie avait été trahie par mes propres comportements. En tant que nerd francophone, le fait de ne pas faire plus d’efforts m’est apparu comme étant inacceptable. J’ai été touché par ce sentiment de culpabilité dont parlait l’article de TFO.

Pourtant, il me semblait qu’il devait y avoir autre chose qui expliquerait mes habitudes médiatiques…

Les espaces web francophones que je visite provoquent en moi des réactions particulières. J’ai souvent l’impression qu’ils manifestent un manque d’authenticité ou bien une vision trop centralisée sur une région ou une province spécifique. Par exemple, L’Acadie Nouvelle, La Plaise et le groupe Facebook des Niaiseries Acadiennes adoptent un point de vue nombriliste axé sur le Nouveau-Brunswick. De son côté, malgré des tentatives d’ouverture par le biais d’émissions spécifiques, TFO reste pris dans une sorte « d’Ontario-centrisme » en essence et en contenu.

Il y a aussi, parfois, un manque d’accessibilité par rapport aux plateformes utilisées par les médias. Par exemple, des murs payants, des textes difficiles à naviguer, des pages Facebook qui sont franchement difficiles à repérer, une sous-utilisation de Twitter ou d’Instagram pour diffuser des contenus, et j’en passe.

Un autre obstacle s’ajoute à la liste. Dans les espaces qui existent, un thème revient constamment, soit celui de la francophonie et de son statut minoritaire, ce qui peut devenir vraiment tannant à la longue. C’est tannant quand on parle invariablement de ce rapport de force, créant une sorte de «chambre d’écho» qui mise sur la damnation du fait minoritaire des francophones. À cause de la prépondérance de cette question, on omet une grande diversité d’autres sujets stimulants que l’on pourrait aborder.

L’ère post-associative et post-revendicatrice dans laquelle on vit en est une où on cherche à penser la francophonie de manière différente, moins comme un combat et davantage comme une manière de vivre. Ce qui gagne du succès chez les jeunes n’est pas la promotion d’un militantisme pour la langue française, mais plutôt des points de repère qui évoquent leurs expériences quotidiennes. La popularité qu’ont connu les #pickuplinesacadiennes est un exemple parfait d’un phénomène culturel qui s’insère dans un discours moderne où l’on s’approprie sa francophonie en tant que jeune. Ce sont des jeux de mots hilarants qui font allusion à notre culture et à nos espaces et qui évoquent des référents culturels sans avoir à militer pour ceux-ci.

Désengagement jeunesse

Cette façon de s’exprimer ne passe pas par le discours alarmiste de la disparition imminente de la langue et de la culture françaises. Elle ne prône pas une vision identitaire archaïque inchangeable. Elle ne met pas l’accent sur ce que cela signifie, «être un bon francophone». Enfin, elle ne rejette pas toute forme de mutation identitaire. Elle représente, en fait, la négation de ce que j’appelle affectueusement le discours du circle-jerk des obstinés. C’est aussi un exemple parfait de contenu qui nous interpelle, parce que c’est une vision qui est créée pour nous et par nous, dans un espace où la participation consiste en quelque chose d’aussi simple que l’envoi d’un tweet. Il est à noter que cette représentation de la culture est de plus en plus présente dans la musique qui est produite de nos jours par les jeunes artistes francophones.

L’article m’a aussi permis de me questionner sur ce que je connais de «l’assimilation», compte tenu du postulat selon lequel je suis assimilé (ou en voie d’assimilation) parce que je ne consomme pas assez de contenus médiatiques en français. Selon cette vision des choses, la francophonie se résume à un combat.

En prenant en compte les difficultés que j’ai nommées et qui concernent la création et la consommation de contenus médiatiques francophones, je m’en voudrais de faire des reproches à quelqu’un qui écoute et qui regarde plus de médias en anglais qu’en français, surtout que ce serait une attitude vraiment hypocrite de ma part. Sans compter que je ne suis pas un grand fan de jeter le blâme sur les jeunes dans leurs choix de consommer des produits culturels en français ou non : je n’adhère pas aux attitudes qui tendent à blâmer les victimes.

Quant à ma culpabilité face à mon supposé manque d’engagement envers les produits médiatiques francophones, je n’ai plus à me sentir comme si je devrais faire un effort pour consulter davantage de médias en français. Ce n’est pas que je ne cherche pas ou que je n’en consomme pas du tout. C’est tout simplement que les autres médias francophones ne m’interpellent pas.

Je pense plutôt qu’il y a un rapprochement à faire entre les créateurs de contenus médiatiques, d’un côté, et la communauté et la jeunesse, de l’autre. Il faudrait aussi améliorer l’accès aux contenus créés, entre autres en exerçant de meilleures stratégies de réseautage et de diffusion. Blâmer la jeunesse de s’engager «de la mauvaise manière» n’est pas une façon juste d’évaluer le problème. Enfin, il faudrait normaliser les interactions en français sur Internet pour que l’on puisse contribuer positivement à la vitalité de l’identité et offrir aux jeunes un espace dans lequel ils peuvent manifester leur identité de manière saine.

Je suis de ceux qui partagent l’idée selon laquelle le désengagement chez les jeunes se fait en grande partie quand leur propre communauté ignore leur vision des choses, ne valident pas leurs conceptions et l’appropriation de leur identité en tant que francophones, qui ne les prennent pas pris au sérieux et, surtout, qui leur inculque un niveau d’insécurité linguistique et identitaire qui est franchement inquiétant. Si j’ai appris quelque chose en suivant la réaction du slogan #RightFier pour les Jeux de la francophonie canadienne à Moncton et Dieppe en 2017, c’est que l’on comprend fort mal en quoi cette appropriation est importante pour les jeunes.

Ce n’est pas de l’assimilation quand il n’y a pas de place pour nous d’emblée dans la communauté, c’est de la dissimilation.

À propos…

Daniel Boutin

Daniel Boutin, originaire de Dartmouth en Nouvelle-Écosse, est étudiant à l’Université d’Ottawa en études politiques et en études des francophonies. Actif au sein des réseaux jeunesse de la Nouvelle-Écosse et de l’Atlantique, il s’intéresse surtout aux questions sociolinguistiques, identitaires et politico-structurelles.

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6 réponses à “Désengagement jeunesse, les médias en francophonie et pensées sur l’assimilation – Daniel Boutin

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  4. Vous écrivez très bien, il fut un plaisir de vous lire. Moi aussi, je me sens coupable de pas consommer plus de média francophone. Mais franchement il ne me desserve pas très bien. Radio-Canada en Acadie fait dur comme on disait dans le temps, les mêmes qui se parlent entre eux depuis toujours. On ne cherche pas de nouvelles voix . . je suis de l’époque des Beaux dimanche à la télévision où a chaque semaine une nouvelle richesse nous étaient offerte. J’aime bien Tout le monde en parle parce qu’ on y offre un peu de tout, on m’informe, on m’amuse. En Acadie, il y quoi ?????

  5. M. Boutin, bravo pour ce texte. Votre ton est modéré. Votre texte est constructif. Il porte à réflexion et propose des pistes de solution. À mon avis, les extraits le plus intéressants sont ceux-ci : « L’ère post-associative et post-revendicatrice dans laquelle on vit en est une où on cherche à penser la francophonie de manière différente, moins comme un combat et davantage comme une manière de vivre. Ce qui gagne du succès chez les jeunes n’est pas la promotion d’un militantisme pour la langue française, mais plutôt des points de repère qui évoquent leurs expériences quotidiennes. » et « Cette façon de s’exprimer ne passe pas par le discours alarmiste de la disparition imminente de la langue et de la culture françaises. Elle ne prône pas une vision identitaire archaïque inchangeable. Elle ne met pas l’accent sur ce que cela signifie, «être un bon francophone». Enfin, elle ne rejette pas toute forme de mutation identitaire. ». Voilà où il y a, à mon avis, un choc frontal entre deux façons différentes de concevoir la francophonie. Et je ne crois pas qu’il s’agit nécessairement d’une affaire de générations ou de « blâmer les jeunes ». Je ne pense pas que « les jeunes » sont un bloc monolithique qui pensent tous de la même façon, comme les « adultes » ne le sont pas non plus. Il est important que le dialogue se poursuive entre parties. Je n’ai pas de solution magique à proposer. Mais je me demande, si nous en sommes en effet dans une ère post-associative et post-militantisme, où allons-nous ? Comment voyez-vous l’avenir ? Si les associations et le militantisme sont désuets et dépassés, comment faire pour faire vivre la langue française ? J’ai l’impression, avec vos propos, que l’épanouissement du français passe de moins en moins par le collectif/l’associatif et plus par l’individu. Est-ce le citoyen ? le consommateur ? Je m’interroge…Vous vous définissez comme un consommateur de médias au début du texte. En bout de ligne, selon vous, à qui revient la responsabilité d’assurer la vitalité du français ? Aux médias ? À La Plaise ? À TFO ? aux adultes ? à chacun de nous ? J’aimerais entendre vos pensées à ce sujet.

    • Merci pour votre commentaire! Je suis bien d’accord qu’il ne s’agit par tout à fait d’une différence générationnel (bien qu’auprès de ceux qui se sont prononcé jusqu’à présent sur l’enjeu, on peut voir une certaine tendance entre l’âge et la vision) et puis qu’il n’y a définitivement pas de solution magique.
      Cela dit, pour répondre à vos questions, c’est vrai que je crois que ce sera moins l’associatif qui jouera un rôle dans l’épanouissement de la francophonie; ceci dit, je pense qu’on a tous un rôle à jouer, d’un niveau collectif et individuel. Ce qui manque vraiment c’est le vivre de son identité en tant que francophone dans les banalités du quotidien, sans devoir être militant ou en état d’insurgence, et je suis sous l’impression que chacun à quelque chose à contribuer là dedans. Les chaîne comme TFO et UNIS, qui produisent du contenu d’excellente qualité, pourraient définitivement bénéficier de soit une présence en ligne plus forte (surtout UNIS) et d’une décentralisation du contenu offert (tel qu’il l’est fait pour certaines émissions de TFO, comme BRBR) et donner l’opportunité à des animateurs/talents d’un peu partout de contribuer, en leurs offrant les ressources qui leurs manquent. Je pourrais dire exactement la même chose pour les journaux et autres médias: présence en ligne et inclusivité en contenu.
      L’un des grand succès du contenu sur l’internet (par example, les memes) est le fait qu’il s’agit de contenu où il y a non seulement la consommation, mais aussi la création simultanée. En ayant ce dialogue et cette réflexivité entre consommateur et créateur, on crée une sorte de communauté, où on interagit avec l’un et l’autre, et où le consommateur peut aussi devenir créateur. C’est difficile de créer organiquement et que ça puisse rester authentique, mais je crois que y’a quelque chose là.
      Je ne suis pas certain de savoir complètement où on s’en va, mais je suis certain qu’on le saura bientôt et qu’on est sans doute déjà en chemin.

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