Une convention mature? – Jimmy Thibeault

Il se produit présentement quelque chose d’inusité dans la petite municipalité acadienne de Clare, en Nouvelle-Écosse. L’Université Sainte-Anne, une petite université qui compte une quarantaine de professeures et de professeurs, est en grève pour la première fois en près de 130 ans d’existence. Attention! Petite institution, mais avec de grandes ambitions. Nous avons des laboratoires de recherche actifs, deux chaires de recherche du Canada dont les travaux rayonnent un peu partout au Canada, aux États-Unis et en Europe, des professeures et des professeurs qui produisent du savoir de manière soutenue et des étudiantes et des étudiants qui rayonnent dans tous les domaines après leur passage à l’Université Sainte-Anne. Nous n’avons de petit que la taille.

Nous sommes sans convention collective depuis juillet 2021 et nous voulons négocier une convention qui reflète notre engagement dans l’enseignement et la recherche. Comme tout le monde, nous avons souffert de la pandémie et nous demandons que l’administration reconnaisse notre travail.

Pourquoi sommes-nous en grève? Quels points sont litigieux? Ça, c’est la deuxième chose d’inusité qui se produit à l’Université Sainte-Anne. Tout est problématique. L’institution veut parler uniquement des points qui l’intéresse et laisser tomber les autres changements. Parler des salaires, mais ne pas ouvrir les points sur l’équité, la transparence et autres conditions. Le recteur a justifié cette position dans les médias en disant que nous avions une «convention mature». Ce qui laisse les professeures, les professeurs et les bibliothécaires sous le choc. Mais qu’est-ce que ça veut dire, «une convention mature»? Qu’il n’y a rien à changer parce qu’elle est parfaite?

J’enseigne à mes étudiantes et à mes étudiants comment les discours sociaux évoluent dans le temps. Comment le discours du pouvoir et le discours populaire se mettent constamment à jour, qu’ils s’adaptent à leur temps, avec parfois des déchirures profondes. Le discours n’est jamais fixe : ce qui était tabou hier, ne l’est plus aujourd’hui. Ce qu’on pouvait dire hier, est devenu tabou aujourd’hui. Pourquoi? Parce que le monde change. Les groupes minoritaires se font entendre et réclament plus de respect. Parfois, la civilisation avance. Parfois, elle recule. Mais toujours elle bouge. Affirmer le contraire, c’est soutenir un discours autoritaire qui dit que tout est dans l’ordre des choses : vous nous servez, et nous vous disons comment nous servir. Il n’y a rien à changer.

Dire que la convention ne doit pas bouger, c’est refuser le mouvement. Pourtant, il faudrait rappeler au recteur qu’il y a une raison pour laquelle une convention collective ne dure pas 40 ans. Que s’est-il passé depuis notre dernière convention? Une pandémie. Un changement de gouvernement provincial à Halifax. Une querelle économique avec la Chine. Une guerre qui a des relents de guerre froide et qui nous fait revivre la peur d’une troisième guerre mondiale et l’angoisse du gouffre nucléaire. On ne parle pas de l’explosion du coût de la vie. Et quoi d’autre? Parce que la vie qui change, c’est aussi la naissance d’un enfant, le départ d’un autre de la maison, la mort d’un parent, l’incertitude du lendemain, la maladie…

Dire que nous avons «une convention mature», c’est dire que nous n’avons pas évolué en tant que personnes, ni sur le plan personnel ni sur le plan professionnel. Que nous avons tapé religieusement sur le même clou depuis quatre ans. Que nous ne méritons pas notre droit démocratique à faire reconnaître dans la convention que nos vies ont évolué.

Il faudrait demander au recteur quel message il veut envoyer à nos étudiantes et à nos étudiants. Ne demandez pas qu’on reconnaisse votre particularité, ne demandez pas que le monde dans lequel vous vous apprêtez à jouer un rôle actif soit équitable, diversifié et dynamique. Vous ne serez toujours que des numéros qui remplacent d’autres numéros dans «un monde mature» où rien n’a changé et où rien ne doit changer (pour faire référence à un classique, qu’on aime ou non, de la littérature québécoise), jamais, parce que le petit pouvoir des administrateurs en a décidé ainsi.

J’ai proposé aux collègues d’inviter les membres de l’administration à profiter de leur position à l’Université Sainte-Anne pour suivre gratuitement nos cours. Ils apprendraient les enjeux des mouvements sociaux, des discours, des institutions d’enseignements, des stratégies de gestions et quoi encore. Si les administrateurs fréquentaient un peu notre bibliothèque, je suis certain que les bibliothécaires sauraient leur trouver un complément d’information sur ces mouvements. L’administration verrait que nous avons beaucoup plus à offrir à l’institution que le numéro de notre compte de banque pour recevoir notre salaire avant de fuir notre bureau dans l’insouciance qu’elle nous attribue.

Franchement, je pense qu’il faut s’inquiéter que le recteur ose parler dans les médias de «convention mature» sans réaliser à quel point la chose est ridicule dans un pays aussi démocratique que le nôtre.

Sinon, la vie est belle à la baie Sainte-Marie. La communauté acadienne de Clare est accueillante et l’Université Sainte-Anne a une très belle vue sur la mer. Les étés sont agréables, venez nous voir, vous verrez qu’en région acadienne, sur le campus de la petite Université Sainte-Anne, le mot petit n’est pas très important! Car il y a quelque chose de grand à chez les membres du personnel de l’Université et dans la communauté : la fierté.

À propos…

Jimmy Thibeault est professeur agrégé au Département des études françaises de l’Université Sainte-Anne où il est titulaire, depuis 2013, de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et francophones. Il enseigne les littératures acadienne, québécoise, franco-ontarienne et francophone de l’Ouest. Ses travaux portent sur la représentation des enjeux identitaires, individuels et collectifs, dans les espaces culturels francophones du Canada. Il s’intéresse également aux transferts culturels en contexte de migration, de continentalité et de mondialisation. En 2015, il a fait paraître Des identités mouvantes : Se définir dans le contexte de la mondialisation (Nota bene, Prix Gabrielle-Roy 2015), un ouvrage qui aborde ces problématiques. En 2020, il fait paraître, avec Michael Poplyansky, Stéphanie St-Pierre et Chantal White, l’ouvrage collectif Paroles et regards de femmes en Acadie, aux Presses de l’Université Laval en 2020.

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