L’Acadie Road rocke-t-elle? – Isabelle Kirouac Massicotte

Robichaud, Gabriel, Acadie Road, Moncton, Perce-Neige, coll. «Poésie», 2018, 167 p.

Crédit photo : Éditions Perce-Neige.

Acadie Road évoque dʼemblée Acadie Rock, recueil quasi mythique bien installé au panthéon des lettres acadiennes. Il sʼagit dʼun choix conscient de lʼauteur et la critique sʼest empressée dʼétablir des parallèles entre les deux œuvres, à commencer par la «nouvelle colère acadienne[1]» dont parle le poète. Il fait référence par là à des créateurs de la nouvelle génération comme Jonathan Roy, Sébastien Bérubé, Joannie Thomas et Monica Bolduc, dont la voix irrévérencieuse et révoltée renouerait avec les Raymond Guy Leblanc et Guy Arsenault. Peut-être serait-il plus juste de parler dʼune colère renouvelée, colère qui dʼailleurs nʼétait pas absente des vers des poètes réuni.e.s autour de lʼécole dʼAberdeen, notamment Fredric Gary Comeau, Marc Poirier et le regretté Christian Brun, qui nʼont pas joui de la même fortune critique que les pères fondateurs de la modernité acadienne. Gabriel Robichaud sʼinscrit dʼune certaine façon dans cette colère; après tout, cʼest elle qui lui fait prendre la route, nourrie par ce «trop-plein» (p. 12) dʼignorance et de mépris à lʼendroit des Acadien.ne.s et de lʼAcadie. Mentionnons au passage le poème consacré à lʼignorance de Christian Rioux, correspondant au journal Le Devoir, connu pour ses propos mesquins à lʼendroit des francophonies canadiennes.

Outre cette colère acadienne, lʼimpératif de nommer le territoire serait également un trait commun aux textes dʼArsenault et de Robichaud. Cela est vrai dans la mesure où cet effort toponymique chez les deux hommes de lettres se traduit par une tentation de lʼhymne, que lʼon trouvait dʼailleurs déjà dans le Cri de terre de Leblanc. Cette volonté de «se construire un hymne / [s]ur fond gris[2]» est celle «des jeunes poètes qui font les pour et les contre / [p]our se convaincre que tout nʼest pas noir ou blanc[3]», parmi lesquels nous comptons Sébastien Bérubé ‒ je reprends ici des vers de Là où les chemins de terre finissent ‒ et Jonathan Roy. Il nʼy a donc rien dʼétonnant à ce que Robichaud se soit joint à eux pour écrire le Manifeste scalène, qui cherche à réunir les trois pointes de lʼAcadie du Nouveau-Brunswick. Toutefois, la question de lʼhymne est moins prégnante dans Acadie Road et nʼapparaît quʼà la toute fin dans le «Manifeste diasporeux» ‒ dont certains extraits font dʼailleurs partie du Manifeste scalène ‒, sorte dʼappendice ajoutée un peu superficiellement au recueil. En outre, dire le territoire pour lʼauteur dʼAcadie Rock, cʼétait aussi dire les gens qui font lʼAcadie, «les concierges / les laveux de toilettes / les pêcheux de homards[4]» et ce jusquʼà leur odeur[5] dans «Tableau de Back Yard». Rien de cela chez Robichaud, où le peuple brille par son absence.

Dans un entretien téléphonique accordé à LʼAcadie Nouvelle, le poète déclare vouloir «présenter tout le point de vue et lʼamour qu[ʼil a] pour ce peuple[6]». Or cet amour ne se traduit pas dans son dernier recueil, sauf peut-être à lʼégard de certains lieux, comme Port-Royal, Louisbourg, Campbellton, Kouchibouguac, quʼil dit trouver beaux de façon pour le moins laconique (p. 24, 37, 100, 128). Mais il méprise aussi plusieurs villes au passage (quelle ironie, considérant que le mépris envers lʼAcadie a donné lieu à lʼécriture). Sussex ne se mérite quʼun «[o]uf» (p. 61); «[o]n ne va pas à Saint-Jean» (p. 62) (moi jʼy vais en tout cas!), il nʼa «rien à dire / [s]ur Florenceville» (p. 75) et «[o]n arrête souvent chier / [a]u Irving / [à] Miramichi» (p. 126). Bien que le poète se protège lorsquʼil affirme ne pas nommer certains endroits «[p]as pour les ignorer / [m]ais par ignorance» (p. 42), on a du mal à y croire en prenant en considération la teneur de certaines strophes :

Quand tu reviens à Moncton
Tʼes toujours content
De voir arriver
Le Irving Big Stop
À Salisbury
Mais jamais suffisamment
Pour tʼy arrêter (p. 54)

Toutes ces villes ignorées indiquent que le poète nʼest pas parti à la recherche de nouveauté, à la recherche de lʼautre, contrairement à ce que suggèrent des vers donnés dans lʼépilogue qui mentionnent «[u]n imaginaire / [e]n manque de découvrir / [d]e nouveaux mondes» (p. 155). Cʼest une écriture de la route, mais vidée de lʼaventure.

Acadie Road de Robichaud se concentre surtout sur la carte, comme en témoigne son effort dʼinclusion de différentes régions de lʼAcadie :

Terre-Neuve
Gaspésie
Île-du-Prince-Édouard
Nouvelle-Écosse
Îles-de-la-Madeleine

On vous oublie moins souvent
Que le Téléjournal Acadie (p. 43)

Cependant, les lieux qui sont parcourus par le poète font bien souvent lʼobjet de poèmes atrophiés dont on ne sait que faire en raison de leur fausse ouverture ‒ un véritable tic dʼécriture chez lʼauteur :

À Dieppe
On change pas le monde
Mais (p. 48)

Cʼest sans oublier le véritable exercice de style auquel il semble se livrer, multipliant les chiasmes et les parallélismes qui apportent une monotonie au recueil :

Le jour où Memramcook
A arrêté dʼêtre
Le berceau de lʼAcadie

LʼAcadie a-t-elle arrêté
De bercer Memramcook (p. 47)

La plupart du temps, on a lʼimpression que Robichaud a déposé la plume trop tôt, quʼil sʼagit dʼinstantanés pris mentalement. Peut-être a-t-il écrit son œuvre «au volant dʼune voiture» (p. 142)? Lors de son passage à lʼémission Plus on est de fous, plus on lit!, le poète relève lʼimportance de marquer le territoire[7]; mais marquer le territoire, ce nʼest pas seulement sʼattarder à la carte, il faut également rendre visible le parcours, qui constitue un faire, un acte dʼénonciation qui rend possibles les récits dʼespace[8]. Ceux-ci sont presque entièrement absents dans lʼécriture de Robichaud, à lʼexception dʼune poignée de vers dans la section portant sur Moncton, mais cela a déjà été fait à plusieurs reprises; il nʼy a quʼà penser à Gérald Leblanc.

Les plus beaux passages dʼAcadie Road se trouvent dans les poèmes intitulés «Halte», où lʼauteur semble avoir véritablement pris le temps de s’arrêter et de déployer son écriture :

Un reste de station dʼessence
Un bar qui a brûlé
Pis une impression quʼy pourrait
Y avoir la mer pas loin
Comme si quelquʼun avait eu soif (p. 39)

À mon sens, ces vers sont représentatifs de ce qui se profile à travers tout le recueil; non pas une lettre dʼamour au peuple acadien, mais bien une écriture de la dévastation, de lʼabsence et dʼune mémoire fragilisée. Ce sont les ruines et les rebuts de Guy Arsenault, mais sans lʼamour qui caractérise «Tableau de Back Yard». La présence spectrale de la ville imaginaire dʼAssimiléville (p. 65) montre assez bien la précarité qui caractérise plusieurs poèmes. Dʼailleurs, cette cartographie imaginaire de lʼAcadie aurait gagné à être davantage investie; on en aurait voulu plus. Lʼœuvre donne souvent lʼimpression dʼun carnet de bord, en raison des instructions qui la parsèment, quʼil sʼagisse du traversier à prendre à Jersey Cove (p. 36) ou du chemin et de lʼautoroute à emprunter pour rejoindre la métropole (p. 101). Acadie Road se rapproche en quelque sorte dʼun recueil de poésie dont vous êtes le héros (ce qui expliquerait peut-être le «À toi» de la dédicace) qui invite la lectrice ou le lecteur à prendre la route et à remplir les trous de lʼécriture.

[1] Voir la critique de Dominic Tardif, «“Acadie Road” : Gabriel Robichaud et la nouvelle colère acadienne», Le Devoir, 24 mars 2018.

[2] Sébastien Bérubé, Là où les chemins de terre finissent, Moncton, Perce-Neige, coll. «Poésie/Rafale», 2017, p. 52.

[3] Ibid.

[4] Guy Arsenault, Acadie Rock, Moncton, Perce-Neige, 1994, p. 31.

[5] Ibid., p. 48.

[6] Sylvie Mousseau, «Sur les routes de lʼAcadie avec Gabriel Robichaud», Acadie Nouvelle, 27 février 2018.

[7] «Acadie Road, un hommage puissant au poète Guy Arsenault par Gabriel Robichaud», Plus on est de fous, plus on lit!, émission du 23 février 2018.

[8] Voir Michel de Certeau, Lʼinvention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, coll. «Folio essais», 1990, p. 175-191.

À propos…

Isabelle Kirouac Massicotte est chercheure postdoctorale à lʼUniversité de Moncton et ses recherches portent sur lʼesthétique de la minorisation en mode trash dans la poésie acadienne contemporaine. Son livre Des mines littéraires : lʼimaginaire minier dans les littératures de lʼAbitibi et du Nord de lʼOntario paraîtra en 2018 chez Prise de parole. Elle a notamment publié chez Voix et Images, Figura, Perce-Neige ainsi que dans Minorités linguistiques et société.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s