Là où les chemins de terre finissent : un cri de terre du Nord – Isabelle Kirouac Massicotte

Bérubé, Sébastien. Là où les chemins de terre finissent, Moncton, Perce-Neige, coll. «Poésie / Rafale», 2017, 64 p.

Crédit photo : Éditions Perce-Neige.

Avec Là où les chemins de terre finissent, Sébastien Bérubé poursuit le projet poétique et résolument engagé entamé dans Sous la boucane du moulin (2015), qui formule une vive critique des dérives capitalistes ainsi que de la perte des valeurs traditionnelles. Le recueil, au ton militant, est composé de huit poèmes de longueurs variables qui ont tous en commun la dénonciation ‒ celle des différents vecteurs de la détresse vécue en région dans «Le droit de dormir», du vampirisme des banquiers dans «Les sourires pâles», et du déclin dʼun centre-ville dans «Rue rouge» ‒ mais aussi un plaidoyer en faveur du rassemblement communautaire comme lʼindique lʼimage ambiguë de lʼéglise dans «La grandʼmesse» et «Le pignon», qui signifie tout à la fois la vie en communauté et la tradition (connotées positivement par le poète), mais également la soumission et le dogmatisme.

Dans le poème dʼouverture, «God Bless Canada», dʼune longueur plus considérable que les textes cités plus haut, le poète semble se poser comme instance moralisatrice et se lance dans un inventaire de tout ce qui est critiquable, de la corruption et de la collusion des élites à la superficialité et à lʼindividualisme de la société dʼaujourdʼhui. Sous la plume de Bérubé, le Tim Hortons, fleuron canadien, devient plutôt un symbole identitaire négatif ‒ qui revient plus loin dans le recueil pour évoquer les commérages et les conversations vaines ‒ référant à lʼaliénation dʼun peuple :

Je me colle les mains aux oreilles
De voir que les esprits
Ne fermentent que dans les Timʼs
Quʼon les sèvre au double-double
Et aux idéaux givrés (p. 12)

On retrouve également ce format dʼénumération des travers, des malheurs et des injustices de la société dans le poème le plus long du recueil, intitulé «Hymne», qui paraît particulièrement important non seulement en raison de sa longueur mais aussi de son emplacement, au cœur de lʼœuvre. Dans une volonté de tout dire, voire dʼépuiser le réel, le poète recense encore les difficultés vécues par les gens du Nouveau-Brunswick, mais aussi la beauté et la spécificité du lieu, ce qui semble résumé dans la dernière strophe du poème :

Jʼai des jeunes poètes qui font les pour et les contre
Pour se convaincre que tout nʼest pas noir ou blanc
Pour se construire un hymne
Sur fond gris (p. 52)

Ce projet dʼhymne, qui semble se vouloir authentique par la grande variété dʼimages et de situations convoquées, surprend par son traitement de la masculinité, surreprésentée et survalorisée ‒ se trouvant du côté de la force prolétaire ‒ par au rapport aux figures féminines. À la lecture du recueil, on ne peut que se demander : où sont les femmes? On les rencontre à quelques reprises au détour dʼun vers, elles sont associées au small talk du Tim Hortons (p. 29), elles brisent des ménages (p. 29), elles sont des vieilles filles ou encore elles ont mal à la tête (p. 44). Il faut néanmoins souligner la présence des waitress détentrices dʼun doctorat (p. 41), qui vient un peu briser lʼimpression dʼune féminité peu valorisée, quelque peu vieillotte et clichée. En outre, le féminin est exploité à partir de lʼimage, très convenue, de la femme-patrie :

Ma province
Se noyait dans les épinettes
Elle regardait ses hommes partir dans le bois
Elle se parfumait de gaz à mixer
Et dʼhuile à chaîne (p. 53)

La principale force du poème «Hymne», ainsi que celle du recueil, est surtout de poursuivre le travail dʼinscription du Nord du Nouveau-Brunswick ‒ un espace qui reste encore largement à écrire[1] ‒ dans la littérature acadienne. Sorte de «cri de terre» du Nord, le recueil-manifeste de Bérubé donne de brefs portraits de lʼexistence nordique ; il met des images sur la dureté des hivers, sur la nécessité dʼaccumuler du bois de chauffage en prévision de la saison froide, mais aussi sur ce qui se rapproche dʼun gambling nordique :

Des poker-runs en skidoo
Et des mains gelées dans des mitaines (p. 30)

La volonté dʼinscrire le bois et le Nord dans la littérature acadienne, mais aussi plus généralement dans lʼimaginaire social de lʼAcadie, est encore plus affirmée dans le poème qui clôt le recueil, «Ma province ou Se souvenir loin des plaques de char». Le poète cherche à donner une image autre du Nouveau-Brunswick que celle généralement admise ; sa province nʼest pas celle des pêcheurs, de la mer ou encore de Moncton, elle est celle qui «[sent] le skidoo en janvier» (p. 56), qui «[vit] six mois sur douze» (p. 57) et qui «[encruchonne] pour lʼhiver» (p. 57). Dans la province de Bérubé, on parle davantage de «sang indien que de déportation» (p. 54), propos qui contribue à rendre visible des existences qui ne sont pas dʼemblée associées à la société néobrunswickoise.

Lʼœuvre de Bérubé a le mérite de contribuer à mettre le Nord-Ouest du Nouveau-Brunswick sur la carte ‒ comme lʼa très bien fait avant lui Jonathan Roy pour le Nord-Est avec Apprendre à tomber (2012) ‒ mais étant donné la quasi-absence de recherche formelle, les redondances et le manque de finition du recueil, on en vient à se demander si ce projet de valorisation nʼest pas plus social que littéraire. Mais ce style pour le moins épuré et sans fioritures fait écho au discours anti-élitiste qui se dégage des poèmes, notamment dans cette strophe :

Le plus grand des poètes
Que je connaisse
Ne savait pas lire
Mais limait une chainsaw
Comme personne (p. 55)

La poésie nʼest peut-être pas tant ici un exercice poussé sur le langage et les images quʼune recherche du poétique dans toute chose, dans lʼordinaire ‒ dʼoù la forme de lʼinventaire mobilisée dans une bonne partie du recueil ‒ ainsi que dans la réalité ouvrière, car on voit certainement poindre dans les vers de Bérubé une certaine poésie prolétaire, véhiculée par une langue crue et militante.

[1] Voir Andrée Mélissa Ferron, «Entre Moncton et Caraquet : le transit et le transitif chez Jonathan Roy», dans Cécilia W. Francis et Robert Viau (dir.), Littérature acadienne du 21e siècle, Moncton, Perce-Neige, 2015, p. 157.

À propos…

Isabelle Kirouac Massicotte est chercheure postdoctorale à lʼUniversité de Moncton et ses recherches portent sur lʼesthétique de la minorisation en mode trash dans la poésie acadienne contemporaine. Son livre Des mines littéraires : lʼimaginaire minier dans les littératures de lʼAbitibi et du Nord de lʼOntario paraîtra en 2018 chez Prise de parole. Elle a notamment publié chez Voix et Images, Figura, Perce-Neige ainsi que dans Minorités linguistiques et société.

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