Tourner la switch à on. Poésie et engagement dans la collection Rafale des Éditions Perce-Neige – Mathieu Simard

J’habite une Terre […] en panne d’électricité
Depuis le Siècle des Lumières
La switch toujours à off

Sébastien Bérubé, Sous la boucane du moulin, p. 24.

Exit la poésie abstraite et son repli autarcique. Louis Grant (Castro sur l’autre ligne, 2014) et Sébastien Bérubé (Sous la boucane du moulin, 2015) mettent les mains à la pâte du débat public. Publiés dans la collection « Poésie / Rafale » des Éditions Perce-Neige, dirigée par Jonathan Roy, ces deux recueils pourraient être qualifiés d’« engagés ». Ils auscultent et critiquent les rouages sociaux et leur parole a force d’intervention. L’implication sociale de ces textes ne tient pas uniquement à leur contenu : elle engage aussi leur forme. Le recours à la langue orale, d’ailleurs l’une des lignes directrices de la collection « Rafale », traduit en soi une prise de position politique.

Le poète de Sous la boucane du moulin affirme « aime[r] mieux être puni d’avoir trop parlé qu’être sauvé par un silence » ; il n’a « peut-être pas de courage », mais il possède à tout le moins « la langue de [s]on père » (p. 11). Le terme « père » s’insère dans une isotopie et une idéologie de la tradition auxquelles renvoie, symboliquement, la figure paternelle. Elles se manifestent autant lorsque le poète reproche à la « jeunesse » de ne pas trouver « [l]’application pour se réveiller » (p. 25) qu’au moment où il décrit cette génération, la sienne,

Qui recherche l’amour dans cent lits
Plutôt que dans un seul
Qui préfère voir sa descendance
Dans un condom
Que sur une photo de famille (p. 63-64).

Sous la boucane

Crédit photo : Éditions Perce-Neige.

D’une part, Bérubé reprend la critique courante voulant que les plus jeunes soient constamment accrochés à leur téléphone cellulaire, et seraient ainsi coupés du monde. D’autre part, il présente la famille comme une valeur hiérarchiquement supérieure à la liberté sexuelle et à l’usage de contraceptifs, cette perspective axiologique faisant écho aux paroles de « Dégénération / Le reel du fossé », une chanson du groupe de musique folklorique québécois Mes aïeux (En famille, 2004, 00:00-05:17) :

Ton arrière-arrière-grand-mère, elle a eu quatorze enfants
Ton arrière-grand-mère en a eu quasiment autant
Et pis ta grand-mère en a eu trois c’était suffisant
Pis ta mère en voulait pas, toi t’étais un accident

Et pis toi ma petite fille, tu changes de partenaires tout le temps
Quand tu fais des conneries, tu t’en sauves en avortant
Mais y’a des matins, tu te réveilles en pleurant
Quand tu rêves la nuit d’une grande table entourée d’enfants

Le recueil Sous la boucane du moulin se fonde en somme sur une rhétorique de la dénonciation. Bérubé s’élève contre la marchandisation de l’Acadie à des fins touristiques (p. 20), ce « babyboom / [q]ui n’a fait éclater que sa propre morale » (p. 22) et l’apathie de la plus jeune génération (p. 25). Il proteste également contre « le ministère de la Santé économique / Et les leaders qui écrivent de la main droite religieuse » (p. 24). Enfin, il dénonce l’attitude de la jeunesse dans les bars : « Ça moralise dans les bars / Ça crie Liberté et ça juge / Et ça vit encore chez ses parents » (p. 56), relève le poète, posant ainsi paradoxalement un jugement – pourquoi une personne vivant « encore » chez ses parents serait-elle moins libre ou moins qualifiée qu’une autre pour émettre une opinion ? – au moment même où il critique ceux qui jugent.

On comprend que c’est le présent qui, chez Bérubé, se révèle dysphorique. Le remède à cette « ère fécale » (p. 62) semble se trouver dans le passé, seule temporalité qui échappe au capitalisme, à l’apathie généralisée et à l’éclatement des anciennes valeurs morales. À l’inverse, dans Castro sur l’autre ligne de Louis Grant, le présent, bien que problématique, se révèle le lieu de création d’un futur potentiellement euphorique. C’est par ailleurs non la dénonciation mais l’action qui se trouve mise de l’avant. De manière surprenante, cette action peut parfois être, précisément, de ne rien faire :

je ne fais rien
j’ancre mon esprit dans cette violence
et je la souhaite
comme un désordre libre de toute responsabilité (p. 14)

Crédit photo : Éditions Perce-Neige.

Crédit photo : Éditions Perce-Neige.

L’action de ne rien faire constitue une « violence » à l’égard de l’ordre social dans lequel évolue le poète, car elle engendre inévitablement un « désordre » dangereux aux yeux des chantres de la responsabilité individuelle. Les problèmes sociaux ancrés dans notre système poussent le « je » vers une quête à la fois personnelle et collective : « enfin je suis dans l’absolu, écrit Grant // mon corps ne sert qu’à transporter / une idée toute neuve », qui pourra, sans doute, révolutionner le monde (p. 17).

L’écriture et la philosophie développées dans Castro sur l’autre ligne s’avèrent entièrement tournées vers l’avenir ; elles s’inscrivent dans une démarche idéaliste où le poète rêve « à cette chose pure / l’insubordination qui / tue l’immobilité du capital » (p. 31). Le refus des ordres provenant des figures d’autorité se mute en une opposition radicale à l’ordre économique capitaliste de même qu’à la force d’inertie qu’il exerce inévitablement. Les armes de cette lutte à finir sont claires : « l’insurrection comme pureté artistique », « la contreculture comme arsenal subversif » et « la connaissance à des fins d’agitation sociale » (p. 32). On voit que, même si les deux œuvres dénoncent, chacune à leur manière, le capitalisme, l’axiologie progressiste-révolutionnaire de Castro sur l’autre ligne diffère de celle, un peu plus traditionaliste, de Sous la boucane du moulin.

Le combat de Grant en est aussi un contre les habitudes, les traditions, les banalités répétées jusqu’à plus soif :

geste de rupture
l’anodin qu’on tranche
d’une main luisante (p. 30)

Tout s’avère en fin de compte préférable à l’indifférence : « trouve-toi un manifeste, n’importe lequel, même celui de Valerie. aime-le. lis-le. donne-le » (p. 59), suggère le poète, renvoyant au SCUM Manifesto de Valerie Solanas, une intellectuelle américaine illustre autant pour son pamphlet féministe libertaire que pour avoir tenté d’assassiner Andy Warhol. On pourrait justement lire Castro sur l’autre ligne comme un manifeste politique et poétique. Grant, qui, sur son site Web, se dit « obsédé par Marx et l’espace-temps », offre nombre de lignes directrices pouvant guider une existence insubordonnée. Tout d’abord, « ne t’enrôle pas », « ne cherche pas le bonheur » et, surtout, « si un policier t’arrête, cours » (p. 58), propose Grant, non sans un brin d’humour. Le poète poursuit notre éducation en nous apprenant quelques « normes » de la bienséance anarchiste :

sors un billet de banque et brule-le. piétine l’Union Jack. pisse dans les piscines privées. chie sur les terrains de golf.
ne te demande pas ce que tu peux faire pour ton pays puisque Kennedy est mort d’une balle à la tête. évite de mourir d’une balle à la tête.
oublie les lions du vieil homme et rêve au feu. let it burn. rêve à ces flammes qui font briller les révolutions. (p. 57-58)

La politique de Grant est indissociable d’une poétique. Selon lui, « la création doit être / pionnière d’une beauté nouvelle » (p. 31), tout aussi nouvelle, en réalité, que cette « idée toute neuve » dont il parlait plus tôt et dont son corps devait être le vaisseau (p. 17). D’où l’image des « voitures de police à l’envers » qui donne lieu au « reflet galactique / des gyrophares / sur l’asphalte terne » ou encore celle de « la Bank of Canada / noyée dans 300 litres de pétrole », belle parce qu’elle produit « la texture linceulique / de la mort monétaire » (p. 32). Avec Grant, la poésie ne se satisfait pas de représenter l’univers social ; elle agit sur lui. Les images poétiques de Castro sur l’autre ligne déforment en définitive le langage ordinaire, construisant une autre représentation du monde et participant du coup à l’édification d’une société libérée de toute forme de subordination.

  • Bérubé, Sébastien. Sous la boucane du moulin, Moncton, Éditions Perce-Neige, coll. « Poésie / Rafale », 2015, 68 p.
  • Grand, Louis. Castro sur l’autre ligne, Moncton, Éditions Perce-Neige, coll. « Poésie / Rafale », 2014, 68 p.

À propos…

Mathieu SimardMathieu Simard est doctorant au Département de français de l’Université d’Ottawa et directeur au contenu de la revue numérique de recherche-création Le Crachoir de Flaubert. Il a complété un baccalauréat en études littéraires à l’Université Laval et a obtenu une maîtrise en langue et littérature françaises de l’Université McGill. Ses activités de recherche portent principalement sur le plurilinguisme, les théories de la lecture et l’hybridation des genres littéraires à l’époque contemporaine. On peut lire ses articles et comptes rendus dans @nalysesAstheureFabula, Continents manuscritsLa Revue FrontenacLiaison et Temps zéro.

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