La parade de la fierté est-elle vraiment nécessaire? – Chantal Thanh Laplante

À tous les ans, pendant la Semaine de la fierté, on entend les mêmes questions et commentaires : Pourquoi faut-il avoir des parades? Je suis pour les gais, MAIS… doivent-ils vraiment le mettre dans notre face? Les gais sont maintenant acceptés, pourquoi faut-il continuer d’avoir des parades? Je n’ai rien contre les LGBT, MAIS… ils devraient garder ça dans leur chambre, etc.

Si je me sens irritée par ces propos, je dois cependant avouer que j’ai moi-même déjà eu ces questionnements. Même après avoir découvert ma réelle orientation sexuelle et après être sortie du placard, je doutais de l’importance des parades de la fierté. Je me demandais pourquoi les gens avaient besoin de se montrer si publiquement – et si vous m’avez vu aux fiertés des dernières années, vous savez que je suis maintenant l’une des plus colorées! J’ai parfois honte de mes anciennes pensées et de mes anciens jugements, mais ceux-ci font partie de mon évolution comme personne. Nous devons apprendre à reconnaître que nous ne pouvons pas tout savoir et que, souvent, nous avons tort. Nous devons nous laisser l’espace et l’ouverture nécessaire pour absorber de nouvelles informations et ajuster notre vision des choses à ces nouvelles réalités.

Ça ne prend que quelques secondes de recherche sur Internet pour se rendre compte que les personnes de la communauté LGBTQ+ sont plus à risque de suicides, d’être les victimes d’un meurtre ou d’un crime haineux, et que les taux de dépression et d’itinérance sont plus élevés dans cette communauté. Une question à se poser, c’est : est-ce que les parades sont inutiles simplement parce que moi, comme individu, je n’en ressens pas l’importance? Il est important de reconnaître que ce n’est pas parce qu’on ne ressent pas la nécessité des parades qu’elles ne sont pas valides ou importantes pour d’autres personnes. De plus, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas l’homophobie et la transphobie qu’elles n’existent pas.

L’intersection de mes identités, en tant que femme d’orientation pansexuelle appartenant à une minorité visible et en relation amoureuse avec une partenaire de même sexe d’une autre culture, m’a occasionné des expériences uniques d’oppression et de discrimination. Toutefois, je dois aussi réaliser que dans mes expériences d’oppression, j’ai tout de même une multitude de privilèges. Je suis privilégiée d’être née cisgenre (c’est-à-dire que le genre auquel je m’identifie correspond avec le sexe qui m’a été attribué à la naissance) et d’être née au Canada. J’ai aussi grandi dans une famille de classe moyenne.

Lorsque je suis sortie du placard, ma famille et la majorité de mes ami.e.s sont resté.e.s à mes côtés. Par contre, la peur de les perdre était réelle. J’avais fait plusieurs recherches sur le bouddhisme pour m’informer sur les croyances de ma famille vietnamienne quant aux différentes orientations sexuelles. Je m’étais préparée au rejet. Comme je vis à 11 heures de route de ma ville natale, je me disais que ce serait plus facile de vivre ce rejet. J’avais un plan B, et un plan C, et même un plan D, dépendamment de la réaction de mon entourage. J’ai été chanceuse de n’avoir vécu que quelques rejets.

Au lieu de contester la nécessité des parades, on pourrait peut-être apprécier le fait qu’on en n’ait pas besoin, comme individu. Et vu qu’on n’en n’a pas besoin, on pourrait peut-être aider les autres qui en ont besoin. Il faut regarder plus loin que sa propre expérience.

Les gens supposent habituellement que je suis hétérosexuelle, vu que je ne réponds pas aux «stéréotypes», ce qui fait que  je suis à l’abri de certains regards et commentaires. Toutefois, depuis que je suis devenue plus publique en tant que présidente de l’association des étudiantes et étudiants LGBTQ+ de l’Université de Moncton, et ensuite vice-présidente de la Rivière de la fierté, j’ai commencé à ressentir cette vague d’homophobie.

Je me suis fait dire que j’étais une «perte» pour les hommes hétérosexuels.

On m’a crié «faggot» dans un stationnement et dans la rue.

On m’a dit que ma relation avec une femme n’avait pas la même valeur qu’une relation hétérosexuelle.

J’ai entendu quelqu’un dire que les lesbiennes ne devraient pas travailler dans un domaine de travail social desservant des femmes, car les clientes seraient à risque de harcèlement.

J’ai été accusée de harcèlement sexuel lorsque j’ai dénoncé un propos homophobe d’une étudiante.

On me demande constamment si ma partenaire est ma sœur.

Je remarque beaucoup plus de regards lorsque je tiens la main de ma partenaire en public.

On m’a traité de sorcière.

J’ai été étiquetée comme étant «bizarre», «différente».

On m’a agressée sexuellement.

Je dois faire un coming out à chaque nouvelle personne que je rencontre, ce qui signifie un risque à chaque fois d’être victime d’homophobie. Oui, nous avons maintenant des droits légaux (et pour la communauté trans, depuis cette année seulement!), et oui, il y a plus d’acceptation sociale comparativement au passé, mais le risque de victimisation est toujours présent et réel, et nous ne savons pas quand il peut se présenter ni de qui il peut venir.

Et j’aimerais préciser qu’il ne s’agit pas uniquement de la fierté gaie, mais de la fierté de la communauté LGBTQIBPA+ (lesbienne, gaie, bisexuelle, trans*, queer, intersexuée, bispirituelle, pansexuelle, asexuelle) ou bien des minorités sexuelles et de genres.

Donc, que signifie la fierté?

La fierté, c’est…

  • Une commémoration des émeutes de Stonewall et des gens que nous avons perdu ;
  • Une célébration des droits acquis ;
  • Une manifestation contre l’homophobie et la transphobie ;
  • Un rappel de notre histoire ;
  • L’idée d’humaniser notre communauté ;
  • Être visible et démontrer qu’on existe ;
  • Une occasion d’éduquer, d’aller au-delà de la tolérance et de viser l’acceptation ;
  • De pousser pour l’égalité autant juridique que sociale ;
  • Une unité et une solidarité avec les communautés des autres pays ;
  • Donner de l’espoir et un sentiment d’appartenance ;
  • Montrer aux autres qu’ils ne sont pas seuls ;
  • Mettre de la pression pour changer les lois et les politiques.

La fierté aide même les personnes hétérosexuelles à explorer différentes expressions sexuelles, puisque ce n’est pas seulement la communauté LGBTQ+ qui souffre des impacts de l’homophobie et la transphobie.

Depuis plusieurs années, j’annonce à mon entourage que je siège au comité de la Rivière de la fierté pour une dernière année. Mais à chaque année, lors de la Semaine de la fierté, je suis témoin du succès des événements, et je suis touchée par les rires, les sourires, la lumière dans les yeux, les frissons, les déclics pendant les activités éducatives, les hochements de tête. Des gens nous écrivent ou nous approchent vers la fin des événements pour partager leurs expériences positives, pour nous remercier d’exister. Je reçois des remarques comme :

«C’est ma première Semaine de la fierté et j’en suis émue. Je ne savais pas qu’il y avait des espaces où je peux être moi-même sans me faire juger ou harceler»;

«La semaine de la fierté brise mon isolement. Je sens que j’appartiens à une communauté et que j’ai ma place là»;

«La Fierté me donne de l’espoir pour le futur»;

«Finalement, j’ai une semaine dans l’année où je peux briller, où je ne suis pas invisible»;

«La Fierté est une occasion de commémorer le passé, observer le présent et planifier le futur».

Ces rétroactions m’ont motivé à continuer. Je dois cependant prendre une petite pause pour reprendre mes forces. Mais je suis encouragée par la nouvelle vague de personnes intéressées à créer un changement social positif et inclusif. Ce n’est pas tout le monde qui a besoin du mouvement de la fierté, et c’est correct. Mais tant et aussi longtemps qu’il y aura des gens qui en ont besoin, il y aura des gens pour l’organiser.

À propos…

Chantal Thanh Laplante a grandi à Montréal et elle habite à Moncton depuis dix ans. Elle a suivi le cours Techniques de travail social à La Cité collégiale à Ottawa et est aussi diplômée d’un Baccalauréat en travail social de l’Université de Moncton. Chantal est très passionnée par la lutte pour les droits des LGBTQ+ et des femmes. Elle a effectué beaucoup de bénévolat auprès de l’Association Un sur Dix (maintenant appelée Prisme), du programme Sain et Sain et d’organisations féministes. Elle siège présentement sur le comité exécutif de Rivière de la fierté du Grand Moncton en tant que vice-présidente et travaille au Centre de ressources et de crises familiales Beauséjour pour aider les personnes victimes et survivantes de violence familiale/conjugale/sexuelle. En reconnaissance de son activisme, Chantal Thanh a obtenu le prix Jeune femme de mérite du YWCA en 2011 et était l’une des récipiendaires du Prix du Gouverneur général en commémoration de l’affaire «personne» en 2014. Dans ses temps libres, Chantal Thanh aime danser et câliner ses chats.

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2 réponses à “La parade de la fierté est-elle vraiment nécessaire? – Chantal Thanh Laplante

  1. Tu vois Chantal, je ne suis pas gay, et pourtant j’étais dans le défilé. Parce qu’il y a des gens comme moi qui acceptent la différence, qui la soutiennent, qui pense que c’est une chance de ne pas être lisse et uniforme ou « conforme ». La parade, c’est ça aussi, ce n’est pas qu’une revendication identitaire, c’est aussi de la solidarité. Quand bien même des gens du même sexe s’aiment, le revendiquent, l’assument ou pas, pour moi c’est surtout de l’AMOUR et un besoin d’adéquation entre son corps et son esprit. Je sais que c’est compliqué dans notre civilisation de jugement, et c’est pour ça que contre vents et marées je vous soutiendrai toujours.
    La parade, c’est Votre Fierté, Votre combat, Notre soutien et c’est pour ça que ça doit continuer.

  2. Depuis quelques années je me posais la même question et finalement quelqu’un a pu me faire réfléchir et répondre à mes questions. Merci Chantal, très bien écrit!

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