Pour un affichage commercial représentatif de la réalité linguistique dans le sud-est du Nouveau-Brunswick – Luc Léger

Les organismes de la société civile acadienne ont souvent milité pour que l’affichage commercial dans le sud-est du Nouveau-Brunswick reflète davantage la réalité linguistique de la région. D’ailleurs, plusieurs travaux d’observation qui ont été menés surtout dans la région de Moncton témoignent de l’anglodominance des affiches qui ne sont pas soumises à la Loi sur les langues officielles de la province ou à des règlements locaux (comme c’est le cas à Dieppe, par exemple, où un arrêté municipal oblige les entreprises à afficher en français et en anglais) et appuient, par le fait même, cette revendication de la population acadienne. Si quelques entreprises ont compris le message et font maintenant des efforts pour afficher dans les deux langues officielles de la province, la majorité des entreprises installées dans ce coin de la province n’ont toujours pas développé le réflexe. Malheureusement, le phénomène ne se limite pas à Moncton. Malgré les efforts, l’affichage commercial le long de la Route du littoral acadien entre Cap-Pelé et Richibucto ne fait toujours pas beaucoup de place au français.

Nul besoin de recenser toutes les affiches pour constater que le paysage linguistique de plusieurs communautés acadiennes du sud-est du Nouveau-Brunswick n’est pas représentatif de leur composition linguistique. À Shédiac, par exemple, les francophones font plus de 70% de la population, mais les affiches bilingues ou unilingues francophones se font tellement rares qu’on a l’impression que les francophones sont minoritaires plutôt que majoritaires. Pourtant, la municipalité possède une politique qui vise à sensibiliser les entreprises à la réalité linguistique de la région dans le but de les inciter à produire des affiches dans les deux langues officielles de la province. Cette politique va jusqu’à prévoir des incitatifs financiers pour les entreprises intéressées à faire traduire leurs affiches. N’empêche que même la boulangerie qui prépare des produits traditionnellement acadiens affiche uniquement en anglais à l’intérieur de son magasin. Quel paradoxe! La situation n’est guère plus clémente à Bouctouche où les francophones font plus de 85% de la population. Si les affiches bilingues se font un peu plus présentes qu’à Shédiac, l’anglais se fait quand même plus présent que le français. La situation actuelle est incompréhensible. Il est possible de se poser la question à savoir pour quelle raison l’affichage bilingue est plus fréquent à Bouctouche qu’à Shédiac et pour quelle raison la majorité des entreprises continuent à afficher uniquement en anglais malgré la très faible proportion d’anglophones qui habitent ces régions.

Quand les entreprises québécoises se font complices

Il est difficile de définir les caractéristiques des entreprises qui n’affichent pas en français. Mes propres observations me permettent d’affirmer que les entreprises fautives appartiennent à toutes les catégories possibles; qu’il s’agisse de petites entreprises ou de grandes entreprises, de restaurants ou d’épiceries, de dépanneurs ou de stations-services, de quincailleries ou de magasins de vêtements et d’articles divers. Même les entreprises québécoises ne semblent pas sensibilisées à la cause acadienne. Il y a quelques mois, nous avons appris que Coop Atlantique se retirait du secteur de l’alimentation et laissait la tâche à Sobeys Québec d’approvisionner les coopératives alimentaires francophones du Nouveau-Brunswick. Dans une chronique récente, Jean-Eudes Chiasson nous rappelait que ce changement allait avoir de nombreuses conséquences sur les producteurs locaux puisque les coopératives alimentaires, comme celles de Shédiac et de Bouctouche par exemple, allaient maintenant devoir acheter leurs produits du Québec et non du Nouveau-Brunswick. Au cours des dernières semaines, j’ai constaté avec beaucoup d’étonnement que les changements avaient des conséquences directes sur la population locale qui n’ont plus droit à de l’affichage en français dans leurs épiceries locales.

coop_bouctouche

Crédit photo : Luc Léger.

Plus concrètement, dans la Coopérative de Bouctouche, Sobeys Québec a installé son système informatique en anglais seulement et on me dit que la situation n’est pas différente dans les autres coopératives alimentaires francophones du sud-est du Nouveau-Brunswick. Dorénavant, les affiches qui servent à identifier des produits et les spéciaux sont imprimées uniquement en anglais et, à la caisse, les clients reçoivent des reçus unilingues anglais sur lesquels une seule phrase, à peine visible, est imprimée en français : «Merci de magasiner chez Coop». Évidemment, la situation linguistique actuelle est tout à fait contraire à celle d’avant l’arrivée de Sobeys Québec dans la région. Il me semble que si l’entreprise veut gagner la confiance des Acadiennes et des Acadiens, elle devrait faire des efforts pour communiquer dans leur langue et de cesser de contribuer à l’anglicisation de leurs communautés.

Vers une mobilisation citoyenne?

À l’heure actuelle, l’affichage commercial en français dépend largement de la bonne volonté des entreprises, tandis que les efforts de sensibilisation reposent essentiellement sur des individus et sur des organismes de la société civile. Sans règlementation locale, le statu quo est plus facile à préserver et les changements prennent beaucoup de temps à se concrétiser. Si l’arrêté municipal de Dieppe a favorisé une présence équitable du français et de l’anglais au niveau de l’affichage commercial présent sur son territoire, l’approche axée sur la sensibilisation pour laquelle a opté le conseil municipal de Shédiac en 2012 n’a clairement pas porté ses fruits. Certes, la population acadienne doit continuer à faire connaître ses doléances en matière d’affichage commercial, mais elle doit se rendre à l’évidence qu’il existe des limites aux efforts de sensibilisation. Les municipalités acadiennes du sud-est du Nouveau-Brunswick devraient s’inspirer de Dieppe en adoptant des arrêtés qui favoriseraient la prédominance du français sur les affiches installées sur leur territoire. Évidemment, il ne serait pas question de prôner le bilinguisme à outrance, mais surtout de s’assurer que l’affichage commercial soit un véritable reflet de la réalité linguistique de la région.

À propos…

Luc LégerLuc Léger est originaire de Moncton. Il détient un baccalauréat en science politique et une mineure en études françaises de l’Université de Moncton ainsi qu’une maîtrise en science politique de l’Université Laval. Il est présentement doctorant à l’École d’études sociologiques et anthropologiques de l’Université d’Ottawa. Il est un des cinq membres fondateurs de la revue Astheure.

 

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3 réponses à “Pour un affichage commercial représentatif de la réalité linguistique dans le sud-est du Nouveau-Brunswick – Luc Léger

  1. Pingback: Plus de 200 publications depuis le lancement : Astheure on fait quoi? – Collectif | Astheure·

  2. J’ai tellement peur que notre situation a Nouveau-Brunswick approche celle de Quebec. Les « policiers » de langue et les sentiments mechants. Ici au NB, on est bien capable de regler nos affaires sans militer. Je suis anglophone, mais quand je ne suis pas chez-nous au Maritimes, je m’ennui forcement des Acadiens, du francais de Moncton, des « vraies » poutines, et de notre attitude laid-back et chaleureuse.

  3. Je préfère les affiches en anglais, en particulier dans l’épicerie. Je ne peux pas imaginer ma mère, une Leblanc acadienne de la campagne du sud-est, naviguée les magasins d’épicerie ou de quincaillerie en français. De plus, elle n’écrit pas en français, seulement en anglais.

    C’est ça la réalité du sud-est, nous, on est content de fonctionner de façon bilingue, c’est a dire de magasiner ou d’écouter les médias en anglais mais de jaser en français. Même asteur que nous avons tous les postes de télé franco-québécoise, on les écoutes jamais.

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