L’effet du retrait de Coop Atlantique du secteur de l’alimentation sur les producteurs locaux : une entrevue avec Jean-Eudes Chiasson – Luc Léger

En avril dernier, nous avons appris que Coop Atlantique cherchait à se retirer du secteur de l’alimentation sous prétexte que la concurrence des géants de l’alimentation était devenue trop forte pour assurer la rentabilité de ses activités à long terme. Depuis, nous savons que l’entreprise fait face à des défis financiers plus grands qu’anticipés et cherche également à se départir de sa division de l’énergie et de sa division de l’agriculture. Jusqu’à présent, les changements se font surtout sentir dans le secteur de l’alimentation. Plusieurs centaines d’employés ont été licenciés et la majorité des coopératives locales ont signé des ententes d’approvisionnement avec Sobeys Québec (comme l’avait fait les coopératives des Îles-de-la-Madeleine en mai 2014 et la Coopérative de Caraquet en septembre 2014).

Même si la majorité des coopératives alimentaires québécoises sont associées à Sobeys Québec, le départ de Coop Atlantique du paysage n’est pas rassurant pour les producteurs locaux qui craignent que leurs produits ne se trouvent plus sur les tablettes des coopératives alimentaires locales. L’équipe d’Astheure s’est posé la question à savoir quels effets pourraient avoir la restructuration du secteur de l’alimentation dans l’est du Canada sur les petits producteurs. J’ai donc fait appel à l’expertise de Jean-Eudes Chiasson, agriculteur de Rogersville et ancien président de l’Union nationale des fermiers du Nouveau-Brunswick, afin de nous aider à éclaircir le sujet. Voici un extrait de l’entrevue qu’il m’a accordé le 24 juillet dernier.

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Luc Léger : Est-ce que le retrait de Coop Atlantique du secteur de l’alimentation était prévisible?

Jean-Eudes Chiasson : L’abandon du secteur de l’alimentation chez Coop Atlantique a été une véritable surprise. L’entreprise existait depuis près de 75 ans et elle était un peu comme un vieux meuble, c’est-à-dire que nous avions l’impression qu’elle allait toujours être présente dans nos communautés et, dans ce sens, peut-être que ses membres n’en ont pas assez pris soin. Les agriculteurs voulaient les mêmes prix que les grossistes, les employés de Coop Atlantique voulaient des plus gros salaires, les membres voulaient les meilleurs services possibles, des ristournes et des plus bas prix à la caisse. Voilà le dilemme des coopératives : les individus qui gravitent autour pensent qu’elles leur appartiennent en bonne et due forme. Toutefois, quand vient le temps d’investir, personne ne veut en être responsable.

Personnellement, je savais que Coop Atlantique avait des problèmes financiers, mais personne ne pouvait s’attendre à l’abandon du secteur de l’alimentation. Ce secteur était quand même la vache à lait de l’entreprise. Si elle n’arrivait pas surmonter les défis du secteur de l’alimentation, il est normal qu’elle cherche à se départir des autres secteurs depuis. Par exemple, le secteur de l’agriculture est beaucoup plus difficile et compétitif. Tous les agriculteurs n’ont pas l’esprit coopératif. Sur ce sujet, je constate qu’il y a eu un changement au cours des trente dernières années. La vieille garde qui a toujours acheté chez Coop Atlantique et qui hérité du modèle coopératif de leurs parents est de moins en moins présente. Les coopératives ont oublié qu’ils avaient la responsabilité d’éduquer les producteurs locaux et la population de façon générale afin d’assurer leur continuité. Aujourd’hui, plusieurs ne savent pas à quoi servent les coopératives.

Luc Léger : Est-ce que le retrait de Coop Atlantique du secteur de l’alimentation aura des conséquences négatives pour les producteurs locaux?

Jean-Eudes Chiasson : Les producteurs locaux vont assurément subir les conséquences de l’absence de Coop Atlantique. Quand un agriculteur sentait qu’il ne recevait pas une somme raisonnable pour les produits qu’il vendait, il pouvait toujours rapporter ses doléances à sa coopérative locale qui rapportait le tout à Coop Atlantique. Dorénavant, si Sobeys Québec décide de ne pas acheter d’un producteur local, quels sont ses recours? L’arrivée d’un Marché Tradition à Rogerville, par exemple, a été perçu comme un moyen de sauver la coopérative de la région. J’avoue que c’est quand même mieux que de voir un magasin Sobeys s’installer dans le village. Toutefois, il est faux de croire que notre coopérative va pouvoir se développer davantage en raison des changements qui ont eu cours. La croissance de notre coopérative locale dépendra largement de la volonté de Sobeys Québec à qui elle va acheter près de 90% de ses produits. La marge de manœuvre est mince, mais elle aura quand même une certaine capacité de faire des choix.

Personnellement, je suis allé à la coopérative de Rogersville depuis et, quand j’ai constaté que les produits qui étaient vendus comme étant des produits locaux provenaient tous du Québec, j’ai eu un léger pincement au cœur. Déjà qu’au Nouveau-Brunswick, nous avons une grande difficulté à afficher nos produits. Il y a presque dix ans, Coop Atlantique avait décidé de mettre en évidence les producteurs locaux. Cette initiative permettait aux consommateurs d’en apprendre davantage sur les produits qu’ils consommaient. Peut-être que Sobeys Québec le fera un jour, mais il n’existe aucune garantie. Le retrait de Coop Atlantique du secteur de l’alimentation est donc une mauvaise nouvelle pour les producteurs locaux, mais également pour l’économie de l’est du pays de façon générale. Dans un régime coopératif, on s’occupe de tous les joueurs. Les employés sont payés décemment tout comme les producteurs. Les consommateurs, quant à eux, ont accès à des produits de grande qualité à bon prix.

Luc Léger : Quel est l’avenir du mouvement coopératif en Acadie?

Jean-Eudes Chiasson : Je pourrais être négatif dans ma réponse, mais je préfère rester positif. Les coopératives sont parfois tentées d’acheter des produits moins chers provenant de pays où les employés sont payés des salaires de crève faim. Laissons ce travail aux grandes entreprises comme Walmart et Costco. Je préfère que le régime coopératif demeure fondé sur l’équité et la justice. Les employés auront un salaire décent, les producteurs locaux pourront vivre de leur métier et les consommateurs pourront acheter des produits de qualité à un prix raisonnable. Dans cet esprit, les coopératives locales ne devraient pas miser sur la quantité autant que sur la qualité. Souvenons-nous que les coopératives ont été fondées sur ce principe. Je privilégie un retour à la source. Les coopératives n’auront jamais 90% du marché, mais grâce à leurs efforts, les consommateurs auront accès à des produits de qualité, à des produits durables, à des produits santé et à des produits équitables. À mon avis, si ces idées étaient grandes et nobles il y a 100 ans, elles devraient toujours l’être aujourd’hui!

À propos…

Luc LégerLuc Léger est originaire de Moncton. Il détient un baccalauréat en science politique et une mineure en études françaises de l’Université de Moncton ainsi qu’une maîtrise en science politique de l’Université Laval. Il est présentement doctorant à l’École d’études sociologiques et anthropologiques de l’Université d’Ottawa. Il est un des cinq membres fondateurs de la revue Astheure.

 

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2 réponses à “L’effet du retrait de Coop Atlantique du secteur de l’alimentation sur les producteurs locaux : une entrevue avec Jean-Eudes Chiasson – Luc Léger

  1. Pingback: Pour un affichage commercial représentatif de la réalité linguistique dans le sud-est du Nouveau-Brunswick – Luc Léger | Astheure·

  2. C’est à nous comme coopérateurs et consommateurs d’exiger des produits locaux du Nouveau-Brunswick lorsqu’ils sont disponibles!! Je crois aussi que les agriculteurs doivent être pro-actifs pour assurer que leurs produits soient disponibles sur les tablettes de nos supermarchés, que ce soient les co-ops ou autres. Si les agriculteurs québécois réussissent à le faire, pourquoi pas ceux du Nouveau-Brunswick!!! Le gouvernement devrait sûrement les aider à atteindre ces buts. En dernier, je dois dire qu’à défaut de pouvoir acheter local, je préfère des produits du Québec à ceux de la Chine, qui semblent envahir nos marchés!!!

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