Je ne suis pas Métis…ma mère me l’aurait dit – Joseph Yvon Thériault

Je ne sais plus au cours des dernières années à combien de colloques, de conférences, etc., je suis allé dont le thème portait sur la diversité. L’Acadie, le Québec, la francophonie semblent ne plus pouvoir se dire sans que l’on y accole un qualificatif du type «pluriel», «diversité», «hybridité», «métissé», comme dans «l’Acadie plurielle», «le Québec à l’épreuve de la pluralité», «métissage et hybridité en littérature francophone».

Je vois défiler sur mes pages Facebook les propos de ce site principalement Cajun (je dis Cajun car il s’écrit principalement en anglais) People of color of Acadian descent qui nous somment, impérativement, de se penser dans la pluralité. Non seulement aujourd’hui, dirais-je, mais depuis toujours. J’y trouvais récemment cette formule un peu étrange parlant des Acadiens de la dispersion : «Our Acadian / Metis / Native ancestors who were deported to Maryland by the British in 1755 would be proud to know their history has been acknowledged». Non seulement serions-nous métissés aujourd’hui, mais déjà en 1755 nos ancêtres étaient racialisés : indistinctement Acadiens, Noirs, Autochtones. Et, moi qui pensais qu’ils étaient principalement Français et catholiques.

Vous me direz que c’est un site cajun et que les bayous de la Louisiane sont depuis longtemps un fascinant laboratoire de métissage. Cette proposition viendrait du Sud, elle serait le signe de notre assimilation, de notre américanité, comme Longfellow nous aurait fourni la première version de notre  identité. Peu importe, elle est devenue un trait de notre manière de nous présenter au monde. La plupart de nos évènements artistiques commencent aujourd’hui par un rappel de nos ancêtres autochtones et se terminent par un hymne à la mondialisation et à la pluralité (le dernier Congrès mondial acadien avait pour thème «l’Acadie du monde»).

Nous aimons nous rappeler que nous sommes nés de la diversité, l’heureux mélange avec les Autochtones (Mi’kmaq et Malécites). Champlain était accompagné par un mulâtre (Mateus da Costa) et Jean-Marie Blanchard, cet autre métis, aurait coloré dès le début du XIXe siècle les  Acadiens de la péninsule de Pubnico. Déjà ma mère me disait qu’il y avait du sang noir dans notre famille, d’où mes cheveux crépus (mais c’était un secret de famille, un ancêtre né illégitime). La lutte de Jackie Vautour contre son expropriation du parc Kouchibouguac serait finalement une affirmation identitaire métisse. Les Acadiens de Péninsule acadienne ont récemment découvert que les premiers habitants français de la Baie-des-Chaleurs étaient métis, avant d’être Acadiens. L’inverse n’est toutefois pas vrai, ni les Autochtones, ni les Noirs, ni les Métis ne se réclament d’ancêtres acadiens. Le titre du site People of color of Acadian descent est fautif. C’est la créolité qui est mise de l’avant, non l’acadianité.

J’écoutais récemment un reportage au téléjournal de Radio-Canada. Une jeune chanteuse métisse (du moins je le croyais)  était interviewée. Un moment elle raconte comment la découverte de son identité métisse est chose récente. Ni sa mère, ni sa grand-mère ne se disaient métisses, elles étaient des Canadiennes françaises. Diable, me dis-je, peut-on être métis sans le savoir? Sans transmission? Sans que ma mère me l’ait dit? Être métis est-il chose de sang, ce qui permettrait de l’être sans le savoir, un peu comme un diabète de type II. Mais, si c’est un trait culturel (le sociologue en moi refait surface), je ne saurais l’être sans qu’il m’ait été transmis par un processus de socialisation, sans que ma mère me l’ait dit.

Un peu de sociologie identitaire

Justement, le sociologue en moi est ambivalent face à notre identité métisse. J’ai bien conscience que l’affirmation de notre métissage est plus qu’une mode. C’est une manière postmoderne, postnationale, postcoloniale de se définir. Dans les conférences et les colloques auxquels je faisais référence plus tôt, je me sens de plus en plus seul à ne pas croire que nous sommes métis. Les nouvelles générations, «nous sommes en 2016 après tout», aiment bien célébrer leur individualité et leur liberté en proclamant qu’ils ne sont pas d’une seule identité, comme si l’identité était une chape de plomb qui les figerait à tout jamais. Ces nouvelles générations sont postmodernes, …elles prétendent être l’héritière de toutes les subjectivités, mais avec un certain mépris pour celle de leur mère, qui leur aurait menti sur leur identité (après tout, elle fut mariée avec un vieil homme blanc). L’identité étant largement de l’ordre de la représentation, tous ces gens ne sauraient avoir tort. S’ils disent qu’ils sont Métis, qui suis-je pour dire qu’ils ne le sont pas!

Il reste néanmoins que se dire Métis a des conséquences. L’anthropologie culturelle nous a appris depuis longtemps que la genèse de toutes les cultures est un complexe d’hybridité, de mélange, de mixité.  Un peu comme l’individu d’ailleurs, il naît dans l’altérité, la rencontre d’un ovocyte et d’un spermatozoïde, la construction de sa personnalité se construit en altérité avec la parentalité, le voisinage, les différentes influences de son éducation et pérégrination, «l’autrui généralisé», comme nous l’a appris G. H. Mead. Nous sommes le résultat de l’infinie diversité du monde avec lequel nous avons été en contact. Mais les humains, jusqu’à présent, ne se sont pas proclamés pluriels (ils furent d’une famille, d’un clan, d’une ethnie, d’une nation), comme  toutes les sociétés jusqu’à nos jours ne se sont pas proclamées métisses (nous sommes une communauté, différente des autres hommes).

Il y a une bonne raison à cela. Pour construire notre personnalité et agir comme être autonome nous devons faire le tri dans nos différentes expériences. Les psychologues nomment cela la construction du Moi, ou du JE. Même chose d’un point de vue collectif,  culturel, le «métissage originel» s’estompe dès que je dis «Nous». J’ai alors proclamé, à partir d’une infinie diversité, un Sujet qui a prétention d’être singulier, d’agir sur le monde d’une manière particulière. C’est le paradoxe du Métis, il cesse de se définir comme Métis, dès qu’il affirme «Nous sommes Métis», car dès lors il a fait de sa diversité une subjectivité, une singularité.

L’humain se fait acteur, sujet du monde parce qu’il réussit à se définir qui «IL» est. Sans frontière entre un eux et un nous pas de sujet. C’est la possibilité de perdre cette capacité d’agir du sujet humain, tant individuel que collectif, qui me rend chagrin devant cette propension à s’autoproclamer Métis. Aurions-nous individuellement ou collectivement abdiqués à être des Sujets, à proposer une intention au monde dans lequel nous vivons, à faire société? J’ai le sentiment qu’une société où la pluralité devient notre identité est une société où nous laissons nos destins au jeu de l’infinie diversité du monde. Aujourd’hui le métissage planétaire se déploie en même temps qu’un affaiblissement des solidarités. Une grande désaffiliation s’est accouplée à la mondialisation.

La dilution de l’Acadie

Revenons pour illustrer ce chagrin, qui n’est pas uniquement le nôtre, aux enjeux des identités francophones et notamment acadiennes. Je n’étais pas Métis ; ma mère me l’aurait dit. Il y avait bien une communauté autochtone (on disait à l’époque des Indiens) qui vivait pas loin,  à Burnt Church. Le nom de la réserve venait d’une église brulée par les Anglais, à l’époque des guerres ayant mis fin à l’Acadie française. On disait aussi que nous avions été de connivence avec eux jusqu’à cette époque, mais que sous le régime anglais le tout avait changé, ils parlaient dorénavant anglais et avaient peu de contacts avec nous à l’exception de quelques femmes indiennes qui venaient vendre des paniers à l’été. Bref, nous ne vivions pas en métissage avec eux et, ils n’étaient pas importants dans notre imaginaire, car notre altérité radicale, ou nos ennemis si on peut dire, c’étaient les Anglais. Caraquet, où je vivais, avait reçu ses premiers peuplements «blancs» d’une population métissée dès la fin du colonialisme français. Nous feignions de ne pas le savoir. C’étaient des Acadiens qui avaient fondé le village disait-on. L’Acadie avait bouffé ses balbutiements métis.

Nous avions la prétention comme Acadiens d’être une communauté d’histoire, de faire société. Le refus de nous concevoir comme Métis était le refus de notre assimilation, cette résilience était perçue à l’époque comme une gloire (aujourd’hui c’est une tare, une fermeture). En cela nous étions comme les Canadiens français, notre particularité en terre d’Amérique (avec les Autochtones d’ailleurs, mais nous n’en étions pas conscients) avait été de refuser le vaste métissage que l’Amérique anglophone opérait et opère toujours avec les diverses populations issues de l’immigration. Nous n’avions pas encore la prétention de croire pouvoir faire comme eux, être une société inclusive en français, notre fragilité nous l’interdisait.

Le métissage de notre identité a élargi et dilué celle-ci.  Nous aurions maintenant des frères et des cousins partout, tant au sein de nous-mêmes qu’à l’extérieur. Nos frères autochtones, nos amis les Anglais, nos cousins les Cajuns, Québécois, nos immigrants. Nous serions une population métissée. Mais, au grand bonheur des pluralistes notre Nous s’est dilué, nos frontières culturelles perforées, nous ne savons plus très bien qui nous sommes et encore moins ce que nous voulons. Le Sujet acadien devient un anachronisme. Nous croyons pouvoir de plus accueillir la diversité dans une communauté de plus en plus effilochée.

La diversité n’est pas un programme politique acadien, c’est celui de la postmodernité. En se diluant, l’identité se personnalise, nous essayons de la retrouver dans le bricolage individualiste de nos vies. Certains vont jusqu’à fouiller dans leur ADN pour savoir leur degré de métissage. Il ne serait jamais venu à l’idée à l’époque où mère me cachait que nous étions Métis de croire que nous étions nés d’un adultère, nous avions camouflé l’adultère dans une culture acadienne. Ce pieux mensonge, n’était-ce pas le prix à payer pour être une communauté?

À propos…

theriault-joseph-yvonJoseph Yvon Thériault est professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal. Il a récemment publié Évangéline : contes d’Amérique aux Éditions Québec Amérique.

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6 réponses à “Je ne suis pas Métis…ma mère me l’aurait dit – Joseph Yvon Thériault

  1. On peut faire société sur un autre territoire que les territoires culturels et identitaires. Laissons place à l’imagination… La question métisse exige de repenser le devenir des collectivités dans une perspective critique du modèle colonial. Pourquoi ne pas le reconnaître: le racisme a empéché la transmission d une appartenance qui est aujourd hui en émergence et qui nous oblige à penser le monde sur le territoire du politique plutôt que par un repli sur un héritage culturel qui repose sur un mensonge, comme vous le reconnaissez. Et l’exigence de vérité? Son abandon ne risque-t-elle pas de priver toute quête de signification? Pourquoi tant tenir au modèle colonial pour tracer la carte des identités et des sociétés? Cette nostalgie me demeure plutôt opaque, difficile à expliquer devant une classe😊

  2. Et dire que c’est ton frère qui m’a fait remarquer qu’il n’y avait pas de réserve mikma’q dans la Péninsule acadienne parce que les autochtones étaient partout.

    J’en reviens à un souvenir d’enfance que tu décris: « On disait aussi que nous avions été de connivence avec eux jusqu’à cette époque, mais que sous le régime anglais le tout avait changé, ils parlaient dorénavant anglais et avaient peu de contacts avec nous à l’exception de quelques femmes indiennes qui venaient vendre des paniers à l’été.

    Je me rappelle que ma grand-mère avait averti ma mère que si la femme venait à la porte vendre des paniers d’osier, tu te DEVAIS de lui acheter un panier. Tu ne pouvais pas refuser.

    Cher sociologue, vous saurez m’expliquer pourquoi.

  3. Hello ; Before the 1640s very few french women had been brought to Acadia. Five of the french governors married Indian women. So the metis-age happened early in the evolution of the Acadian people. Their were a total of only 58 french women to emigrate to Acadia during the French possession of Acadia, all can be traced back to France. Samuel de Champlain realised that to do business with the local Indians they had to build trust, that is why he encouraged mixed marriages. The little known fact that Acadian territory changed hands thirteen times. Every time one group was obliged to vacate the territory a few of the men stayed with their wives and children. So now we understand why their are Scotts, Irish, German, and even a few English included in the mix, but the first Acadians were predominately French and Micmac. Even the Dutch took possession for a short period.
    The major problem for the English was their incapacity to govern or control the territory because of the hundred years war with the North-East Algonquian peoples of the maritimes and northern new England. Because of their close relationship with the Micmac and other tribes all the way down to American controlled areas.The Acadian refusal to assist the English in their war of conquest against their relatives and friends was resented by the English. As for the Americans, they were helping themselves not the English, and their policy of armed economic expansion at the expense of Native peoples continues to this day. (Witness North Dakota) Not all the Acadians were Deported, many survived with the Micmac, their relatives and friends.
    As for Acadian identity, their is a basic criteria necessary. Because of the dismemberment of their homeland and the dispersal of the people we can only identify with an ancestral territory. We have unique origins and can trace all of our ancestors to Acadia. Today their are several large Acadian communities and many sub-groups or communities, evolving naturally as part of their environments. We share a common origin and historical heritage, evolution does not limit or deprive us of that heroic heritage, nor does it extinguish our pride in being Acadian.
    Without a country to identify with we are obliged to identify with our origins or disappear. What makes us Acadians is pride and simply  »knowing who we are, where we came from, and how we got there, » to quote an elderly lady from New Zeeland.
    Andre Gregoire
    son of Marie Antoinette Savoie, daughter of William, of Napoleon, of Prosper, of Germain, of Joseph, of Joseph, of Germain, of Germain, of Francois of Poitou, France 1642.

  4. Profonde réflexion de Jos, comme à son habitude. Sur le terrain des vaches cependant, il y a la réalité. La reconnaissance de communautés métis au sens de la loi fait actualité et un élargissement de la définition de ces communautés pourrait être bénéfique à plusieurs égards, entre autres pour les Acadiens. Pourquoi pas une communauté métis acadienne?

    Je ne peux malheureusement pas publier de photo ici, mais si vous verriez mon arrière-grand-mère qui était la petite-petite-fille de « l’indienne micmac » comme il est écrit dans le registre paroissial, vous jureriez qu’il s’agit d’une autochtone.

    L’établissement mi’kmaq du ruisseau Isabelle qui sépare Caraquet de Bas-Caraquet à fait souche avec des Acadiens et des Français qui s’y sont établis à leur tour, métissant ainsi les us et coutumes des uns et des autres.

    De l’autre côté de la baie des Chaleurs, en face de Bas-Caraquet, l’établissement de Paspébiac a tenu des relations soutenues avec les Caraquetois d’en bas. La Gaspésie fait partie du territoire ml’Kmaq… Il y eut des échanges de chromosomes là aussi.

    Faire société n’implique-t-il pas de reconnaître les particularités hostoriques d’une communauté? Pour ma part, je souhaite qu’on reconnaisse une ou des communauté(s) métis acadienne(s).

  5. Un peuple minoritaire comme l’Acadie entretient nécessairement un rapport ambivalent avec l’idée d’un « pieux » mensonge qui masquerait la diversité au nom de l’unité de la communauté. Si nous légitimons chez nous l’effacement de la diversité, nous la légitimons en même temps chez l’Autre anglophone. À Moncton, par exemple, nous devons constamment nous battre pour démentir le pieux mensonge des anglophones qui clament que leur ville, que leurs quartiers ont une identité qui leur ressemble alors que nous sommes là et l’avons été depuis le début. C’est pourquoi il est si difficile de donner des noms acadiens aux lieux. Il y a, je crois, dans la célébration de la diversité quelque chose d’une stratégie politique qui cherche à amener l’Autre majoritaire à reconnaitre que Nous faisons partie de lui, que sa communauté n’est pas homogènes, lisse. L’identité minoritaire n’a pas le privilège de s’affirmer de force; elle doit constamment faire dans la diplomatie, dans le compromis avec les puissants. Mentir comme le font les « Grands » est pour nous une arme à double tranchant.

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