Plus grand que nature : Illustrer le merveilleux de Pauline Dugas – Christian Blanchard

Pauline Dugas [artiste]. Illustrer le merveilleux, Galerie Bernard-Jean, Caraquet, 13 mai au 6 juillet 2016.

Difficile de ne pas être dithyrambique devant le plus récent travail de Pauline Dugas. Cette exposition compte quinze œuvres de deux pieds par trois pieds, ainsi qu’une de deux pieds carrés, et fait défiler devant nos yeux un long panorama de collages et d’encres sur papier. Seize œuvres au total qui ont servi à illustrer le livre Appi, lutin parfumeur[1], écrit par sa fille Marilou Savoie, et publié chez Bouton d’or d’Acadie.

Artiste chevronnée, Pauline Dugas a touché entre autres à la peinture, au dessin, à la gravure et à la poésie. Diplômée du Baccalauréat en arts visuels de l’Université de Moncton en 2009, directrice artistique du Festival des arts visuels en Atlantique (FAVA), qui célèbrait son vingtième anniversaire en 2016, l’artiste de la Péninsule acadienne nous régale de ses six mois de dur labeur, d’exploration, mais surtout de plaisir dans le monde de l’illustration.

Crédit photo : Denis Lanteigne.

Crédit photo : Denis Lanteigne.

Traditionnellement, l’illustration se fait sur grand format, un défi formel que l’artiste a relevé avec joie, car il lui a permis de travailler dans le plus grand détail. L’encre et le collage, quant à eux, suivent Pauline Dugas depuis toujours. Le papier étant de grande taille, et donc plus difficile à obtenir, le collage était un moyen de faire avancer le travail en attendant sa livraison. Le collage a également été un moyen pour l’artiste de retomber en enfance, car ce travail lui rappelait les longues heures qu’elle passait, petite, à découper des formes et des images dans des catalogues. Ces œuvres sont le fruit de son imagination et de celle de l’auteure, mais également inspirées d’éléments de la vie de tous les jours. Ayant toujours un crayon ou un stylo à la main, l’artiste a ramassé et retravaillé de nombreux petits dessins perdus et épars, faits au dos d’enveloppes ou de factures, afin d’intégrer des éléments de réalité dans le monde fantastique qu’elle a créé : un gâteau sur sa table, une photo de sa fille, une armoire qu’elle affectionne particulièrement. Chacun de ces objets a eu droit à un remaniement fantastique, et c’est là où réside, pour l’artiste, l’essence du merveilleux :

Le merveilleux, c’est l’idée de la bascule. Pour moi, si je regarde ça dans le travail que j’ai fait [ici], [je me demande] qu’est-ce qui est dans mon quotidien qui pourrait faire pour moi un élément de bascule et m’amener plus loin dans l’imaginaire de ce projet-là[2].

Crédit photo : Denis Lanteigne.

Crédit photo : Denis Lanteigne.

C’est ainsi un mélange très inventif entre merveilleux et réalisme, une alchimie fantastique qui s’opère sur le papier : outils autrefois utilisés par les parfumeurs, marmites et entonnoirs, catalogues de botanique, fleurs recherchées par centaines et une armoire débordante de flacons et d’essences. Nous sommes témoins d’un travail d’orfèvrerie sur papier, car les détails, incrustés ça et là telles de petites pierres précieuses, sont incroyables : les couleurs riches et contrastées, le turquoise mêlé au noir encre de chine qui est devenu la signature de l’artiste, les textures travaillées avec minutie, les lavis diaphanes rehaussés de fins traits d’encre. De véritables petits bijoux.

On perd malheureusement cette profondeur, cette architecture superposée des couches de papier et des couleurs dans l’édition imprimée; rien n’est comparable à se trouver devant les œuvres, grandeur nature, pour réellement entrer dans le monde d’Appi, pour se laisser happer par ses parfums minutieusement recherchés et fabriqués. Bien que certaines pièces soient plus exubérantes que d’autres par leurs couleurs et leurs textures, l’œil ne se fatigue pas à regarder la suite des images; c’est par ailleurs la force de l’exposition, c’est-à-dire que l’œil est à chaque fois, à chaque œuvre, stimulé autrement. On a pris soin de créer différentes atmosphères à chaque itération.

Pauline Dugas3

Crédit photo : Denis Lanteigne.

Tel était d’ailleurs le but de la collaboration entre mère et fille : créer un livre qui saurait plaire aux petits comme aux grands. S’inspirant de son propre rituel du coucher avec ses quatre enfants, l’artiste se rappelle qu’elle adorait leur raconter des histoires, et surtout de provoquer chez eux l’effet de surprise. C’est pourquoi on a opté pour un dépaysement du spectateur – ou du lecteur – entre chaque image, afin de provoquer à chaque fois l’étonnement. Ainsi, la contrainte d’illustrer un livre pour enfant n’a pas été difficile pour Pauline Dugas : elle l’a plutôt stimulée à amener des éléments non textuels dans les images. Carte blanche en main, l’artiste s’est amusée à imaginer des scènes que nous découvrons avec plaisir, comme la régression ad uterum de Gasparo, alors qu’Appi l’endort grâce à un liquide enchanté; ou alors la transformation d’Appi en fantôme, devenant éther, car ses pouvoirs magiques devraient le lui permettre, après tout.

Ce contact en grand format avec les illustrations d’Appi, lutin parfumeur, sans rien enlever à la superbe édition de Bouton d’or d’Acadie, est, je pense, nécessaire afin d’apprécier tout le travail et le génie de l’artiste. Ainsi, je m’accroche aux odeurs de papier, d’encre, et de nénuphar bleu, en attendant les prochaines aventures d’Appi, et leurs représentations plus grandes que nature.

[1] Marilou Savoie [texte], Pauline Dugas [illustrations]. Appi, lutin parfumeur, Moncton, Bouton d’or Acadie, coll. « Trottinette », 2015, 32 p.

[2] Entrevue accordée par Pauline Dugas, Caraquet, Galerie Bernard-Jean, 16 mai 2016.

À propos…

Blanchard, Christian

Christian Blanchard est doctorant en Lettres françaises à l’Université d’Ottawa. Après un parcours académique regroupant arts visuels, traduction, philosophie et littérature, ses recherches se concentrent principalement sur l’écriture des femmes et le mythe littéraire. Son projet d’études doctorales entreprendra l’étude de l’initiation dans la production romanesque de George Sand par le biais de la mythocritique et de la sociocritique, afin d’étudier à la fois l’utilisation, la réutilisation et la création de mythes par la romancière ainsi que l’effet de mythification ‒ voire d’automythification ‒ de la figure de Sand.

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