L’onomatopée, le miroir et les alias: #Clareestsurlaboom – Céleste Godin

Il y a quelque chose qui est sur la boom en Nouvelle-Écosse et, pour une fois, ce n’est pas le compte Twitter du canon de la ville d’Halifax.

Encore une fois il y a du buzz à la Baie Sainte-Marie. Une nouvelle vague d’artistes a fait naître un mouvement. Leur son est très éclectique. Ces artistes flottent dans l’espace entre le très local (ils s’expriment dans le parler de la Baie, l’acadjonne, et souvent sur des moments de la vie dans cette région) et le global. C’est du local-planétaire.

Le tout semble avoir commencé avec le retour d’Arthur Comeau dans la région. En quittant Radio Radio et Montréal pour s’établir à Meteghan, il montre que c’est possible de créer le son qu’on veut à partir de n’importe où et que nos communautés ne sont pas moins fécondes ni moins porteuses que Montréal. Il a d’ailleurs récemment reçu le prix Grand-Pré pour son impact auprès de l’espace culturel acadien. Selon le communiqué officiel sur le prix:

Il a exploré ses racines acadiennes pour parvenir à un incroyable succès planétaire, créant une musique qui représente une résistance puissante à l’assimilation et qui galvanise les Acadiens dans la lutte pour préserver une langue et un patrimoine. Le son contemporain d’Arthur est devenu une forme de rédemption et il a produit des hymnes pour sa génération.

Ce n’est pas rien, surtout quand on considère que ce qu’il produit comme artiste s’éloigne radicalement de « Vivre à La Baie », pour plutôt nous dire que:

Le rear view mirror est point grou assez
Pour le futur qu’en fait d’arriver

Les miroirs sont importants pour l’identité. Si tu regardes dans un miroir et que tu n’y vois pas ta réflexion, existes-tu vraiment? Si tu ne te reconnais pas dans l’image projetée par le miroir, est-ce vraiment toi que tu regardes?

Quiet Parade. Crédit photo : Céleste Godin.

En Acadie, ce sont surtout les artistes qui nous servent de miroirs.  C’est dans leurs œuvres qu’on voit le reflet de nos communautés, de notre culture, de notre existence. Les chercheurs quantifient le montant de « vie » de nos communautés selon un index de vitalité communautaire. Moi je te propose une cheat sheet: Si les artistes parlent de chez toi, tu existes. Les communautés sans artistes sont comme des maisons sobres et sombres où tous les miroirs sont recouverts et personne ne sait à quoi il ressemble.

Si les artistes parlent de ton village, son nom accède à notre conscience collective comme peuple. Rosaireville est née le jour où Lisa LeBlanc en a parlé dans un micro. C’est la raison pour laquelle on veut vivre à la Baie Sainte-Marie, avec son bel accent et que Baie-Sainte-Anne demeure méconnue, avec son accent sous-apprécié. Similairement, Paquetville existe tout comme Pomquet n’existe pas.

Si certains disent, avec raison, qu’on passe beaucoup de temps à se regarder au lieu de voir le monde qui nous entoure, je leur répliquerai que c’est le genre de problème qui existe seulement dans les régions acadiennes qui ont une conscience de soi. Ici, dans les « badlands identitaires », on ne voit souvent que nos ombres sur le mur et la présence de miroirs, même flous, serait une nette amélioration de la situation.

Ces miroirs ne sont pas, par contre, des photos, ils ne sont pas là pour documenter notre existence. Ils nous renseignent sur comment un artiste en particulier nous perçoit. Parfois, ce sont des fun house mirrors qui projettent une réflexion trop joyeuse où nos problèmes sont éclipsés par une fierté exagérée. Dans d’autres miroirs, égratignés, toute notre beauté est cachée sous nos misères, notre passé, nos inquiétudes. Il faut pouvoir se regarder dans plusieurs miroirs pour vraiment savoir qui l’on est.

Jonahmeltwave. Crédit photo : Céleste Godin.

Jonahmeltwave. Crédit photo : Céleste Godin.

Le mouvement artistique de la Baie crée tout un kaléidoscope de réflexions dans lesquelles on peut voir une Acadie qui reste très collée au mode de vie quotidien dans le village, et qui a sa place dans le monde globalisé de la musique actuelle.

Arthur Comeau n’est pas revenu à la Baie pour se cacher dans un coin et y faire ses affaires. Son influence sur l’environnement est palpable. Si #Clareestsurlaboom, il n’y a pas de doute sur l’identité de celui qui a lancé le coup de canon. C’est significatif que son show à la radio communautaire CIFA, Radio Arthur, est le people’s show à l’intérieur duquel n’importe qui peut appeler et joindre le party. C’est symbolique que lorsque la Baie Sainte-Marie s’est vue cet été dans le gros miroir de Radio-Canada, Arthur a commencé ses tunes debout au milieu de la foule, parce qu’il était avec le peuple.

Et, il ne travaille pas seul. Sa maison de disques, la Tide School a lancé neuf albums en deux semaines l’hiver dernier. Relâchés discrètement dans l’univers, ces albums sont des graines qui flottent dans le vent avant de se semer dans ton cerveau et faire pousser un bouquet d’idées. Ces albums mériteraient une critique artistique plus approfondie, mais je souligne une affection personnelle pour Caravan, de Michael A Victor, une espèce de trip psychédélique dans le désert; pour Tae Kwon Fu, un album de chansons enregistrées en une prise, enregistrées le matin au réveil. Aussi, je recommande fortement Familé vibes avec  Horace Trahan et Jesse Belliveau à ceux qui ont aimé la chanson « Y’en a qui connait »  de l’album Havre de Grâce de Radio Radio. C’est un album plein de ce qui rend cette chanson-là spéciale. Il y a aussi l’album-compilation Chiefs see very far, qui donne un bon aperçu de l’univers de la Tide School. La Tide School s’est associée également à d’autres artistes, tels que ceux du Acadian Embassy lors d’un show au Studio B de la Tide School.

Ce label communautaire-mondial a pour manifeste son premier release « Tidaldrone », une chanson de drone de 23 minutes. Cette chanson est une expérience multisensorielle qui s’explique mal. Après l’avoir écoutée, c’est comme se réveiller sur une plage pleine de brume. Tu n’es pas sur de ce qui s’est passé, mais t’as du vent dans l’âme et du sable dans les dents. Tu as l’esprit net. Tu es calibrée aux marées, tu es sur la tideclock. Pleinement écouter cette chanson, c’est essentiellement boire le Kool-Aid, ça change quelque chose en toi.

Arthur Comeau. Crédit photo : Céleste Godin.

Arthur Comeau. Crédit photo : Céleste Godin.

Ce mouvement artistique crée un espace culturel où ce sont les alias qui règnent. Il y a Alexandre Bilodeau aka Arthur Comeau, Michael Gaudet aka Michael à Victor, Jonah Guimond aka JonahMeltwave, Simon Comeau aka Guapo, Justine Boulianne aka Juste Peace Love. Je n’y ai même pas échappé personnellement, étant aka Ernestine sur une chanson de JonahMeltWave. Ces artistes gardent leurs accents à 100 % et élargissent par leurs créations ce qu’on perçoit comme étant l’espace musical acadien.

Chaque réussite individuelle, chaque moment magique s’ajoute à #Clareestsurlaboom, pour faire partie d’une revitalisation locale. C’est une sorte de campagne populaire qui se réussit difficilement par les espaces traditionnels de développement communautaire. C’est le genre de chose qui doit sortir de la bouche d’un artiste afin de rentrer dans les nôtres.

Pascal Lejeune aka Thomé Young et Isabelle Thériault ont prouvé l’impact sur la communauté que des artistes et leurs projets peuvent avoir. Nous aurions intérêt à nous assurer qu’une partie du financement que nos communautés reçoivent pour des projets finissent dans les mains de ces artistes, pour des projets qu’ils dirigent.

Il ne manque que deux choses pour que la Baie Sainte-Marie puisse pleinement vivre son potentiel. D’abord, il manque un espace de présentation musicale adéquat. Il existe plusieurs espaces, mais ils sont soit trop grands (Salle Marc L’Escarbot), soit trop mal amanchés pour la musique live (Club Social de la Pointe). Ça prendrait un bistro à chansons. Un espace qui est reconnu pour sa musique live, sa bouffe, et peut-être sa bière micro-brassée. Le genre de place qui feel pleine avec 30 personnes, et qui peut au besoin accueillir un dance party de quelques centaines de personnes. Un home turf pour tous les musiciens et qui est assez intéressant pour attirer autant les gens locaux que les étudiants de l’Université Sainte-Anne. Oui, je viens de réinventer La Brôkerie. Toutes nos communautés en auraient besoin. Ensuite, comme beaucoup de communautés rurales, la situation est empirée par le fait que Clare est une région « en longueur » où on peut faire 40 kilomètres sur la même route. Il y a un problème d’accessibilité pour se rendre d’un espace à l’autre, la nuit, sans conduire saoul. On aurait besoin d’un service style Uber pour aider le public à se déplacer de façon sécuritaire vers les shows. Il doit y avoir des gens qui ont des autos et voudraient faire plus de sous.

Juste Peace Love. Crédit photo : Céleste Godin.

Juste Peace Love. Crédit photo : Céleste Godin.

On ne peut donc pas parler d’art contemporain acadien sans inclure ce qui se passe présentement dans Clare. Le mouvement des onomatopées, des miroirs et des alias va continuer et c’est sûr que ça va valoir la peine de garder un œil là-dessus.

Je vous laisse sur les paroles d’Arthur Comeau de sa chanson-phare de l’album Prospare, « Gone West »:

J’allons chanter danser
Pi jouer ma petite song et
On est ok tout le monde icitte
Yousqu’on est gone next

À propos…

Céleste Godin

Céleste Godin est une patriote acadienne qui vient de Halifax. Elle a été engagée dans le réseau associatif depuis son adolescence, et siège présentement comme personne provenant de l’Acadie au Centre de la francophonie des Amériques. Femme de beaucoup de mots, elle est à son plus grand bonheur lorsqu’elle a un micro dans les mains. Céleste a également un blog personnel à kindofinteressant.weebly.com.

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