Le génie de la lampe – Andrée Mélissa Ferron

« L’Acadie, ce rêve et ce pays de mes aïeux, îlot de résistance, comme la Bretagne d’Astérix, en lutte pour l’éclosion de son identité. Acadie, je rêve à toi comme à un pays où nos aboiteaux chanteront la vie des prés, où revivront les vraies coutumes d’autrefois! »

Claude Le Bouthillier, « Avant-propos », L’Acadien reprend son pays

Jusqu’à la fin, Claude Le Bouthillier aura prouvé qu’il incarnait la résilience et la ténacité. Jusqu’à la fin, il aura été de tous les combats. Voilà pourquoi il importe de mesurer l’ampleur de ce qu’il nous a laissé. Je propose de le faire, ici, du point de vue de la littérature. D’autres sauraient sans doute témoigner mieux que moi de la dévotion du psychologue, du citoyen, de l’ami, du conjoint, du frère, du père, du grand-père… Je parlerai toutefois de l’Acadien.  Car il y avait indéniablement adéquation entre écrivain et Acadien chez Claude Le Bouthillier. L’Acadie aura été le moteur et la quête de son écriture : quête territoriale (politique, au départ), identitaire, mystique, mais quête somme toute merveilleuse! L’Acadie que nous a laissé Le Bouthillier est merveilleuse. Elle peut tout faire, tout générer ; en elle, il y a potentiellement tout. Doit-on rappeler l’importance de la symbolique « lampe merveilleuse » ou « lampe d’Aladin » pour l’écrivain, qu’il aura rappelée à plusieurs reprises dans ses textes, son paratexte et ses allocutions?

Dans ma thèse de doctorat, j’en parlais autrement : j’écrivais que les textes lebouthilliens avaient cultivé l’hétérotopie. Le mot et la notion sont de Michel Foucault, qui disait : « [J]e crois qu’il y a, et ceci dans toutes sociétés, des utopies qui ont un lieu précis et réel, un lieu qu’on peut situer sur une carte, des utopies qui ont un temps déterminé […][1] ». Ces « utopies effectivement réalisées », Michel Foucault les nommait hétérotopies.

Ces contre-espaces, ces utopies localisées, les enfants les connaissent parfaitement. Bien sûr, c’est le fond du jardin, bien sûr, c’est le grenier, […] ou encore, c’est – le jeudi après-midi – le grand lit des parents. C’est sur ce lit qu’on découvre l’océan, puisqu’on peut y nager entre les couvertures ; et puis ce grand lit, c’est aussi le ciel, puisqu’on peut bondir sur les ressorts ; c’est la forêt, puisqu’on s’y cache ; c’est la nuit, puisqu’on y devient fantôme entre les draps […][2].

Du haut du grenier de la maison ancestrale à Bas-Caraquet, où il dévorait contes, mythes et légendes, le regard scrutant l’Île Caraquet, le jeune Claude Le Bouthillier avait sans doute déjà compris que son espace pouvait devenir un prisme de « mondes possibles ». Or, Le Bouthillier n’aura pas été le premier ni le seul à écrire l’Acadie comme une hétérotopie. En l’étudiant attentivement, à la fois dans les textes et dans le « discours », il serait possible d’affirmer que l’espace acadien est souvent – ou toujours – d’une manière ou d’une autre, résolument hétérotopique. Pourrait-on nier que les textes fondateurs et leurs substrats narratifs auront d’abord fait de l’Acadie un espace « absolument parfait », une « coloni[e] merveilleus[e], absolument réglé[e], dans [la]quell[e] la perfection humaine était effectivement accomplie[3] »?

Toutefois, dans les principes son hétérotopologie, Foucault a voulu démontrer que l’hétérotopie, comme le merveilleux, peut prendre plusieurs formes. Si les textes lebouthilliens auront souvent été fortement imprégnés des traditions champêtres, bucoliques et pastorales portées par les premiers écrits sur l’Acadie, ils auront aussi cherché à repousser toute limite – quitte à confronter l’Histoire, le temps ou le réel – quant aux potentialités de l’espace acadien. Cet espace chez Le Bouthillier aura surtout été la Péninsule acadienne ; son écriture aura plus naturellement gravité autour de la grande région de Caraquet. Au cœur de tout cela, une figure spatiale proéminente : l’île. L’Île Caraquet d’abord, mais aussi Miscou, Pokesudie… Les îles de Le Bouthillier recèlent des trésors : la pierre magique de Kluskap, des drakkars vikings, le trésor de Corte Real, un coffret de marbre rempli de diamants… Une fois écrites par Le Bouthillier, les côtes de la Péninsule abritent tantôt l’épave de l’Arche de Noé (rien de moins), tantôt le secret des Templiers, ou tantôt de mystérieux disques issus d’une civilisation ancienne relatant des récits originels…

En fait, par ses textes, Claude Le Bouthillier aura cherché à sacraliser son espace péninsulaire : à en faire un « haut-lieu[4] ». Il n’aura pourtant pas manqué de faire état, parallèlement, des nombreux problèmes sociaux et économiques affligeant la Péninsule acadienne depuis des décennies. Il n’aura pas négligé de mettre en relief ce qu’il percevait comme les petites et grandes misères des habitants de sa région : il se sera désolé de leur exode ininterrompu, il aura cherché à témoigner des différentes facettes de leur marginalisation. Mais par un procédé qu’il serait possible de qualifier d’hétérotopisation de l’espace – et par un recours fréquent au réalisme merveilleux – l’écriture lebouthillienne aura proposé les scénarios les plus extraordinaires pour une région qui en réalité souffre depuis longtemps de divers problèmes des plus ordinaires et qui semble avoir été oubliée par le reste du monde.

C’est que l’écriture lebouthillienne cultivait aussi la transgression. Dès son premier roman[5] – un roman d’anticipation! – Claude Le Bouthillier a voulu renverser le destin territorial de l’Acadie par un dénouement tenant du pur fantasme sociohistorique où les protagonistes acadiens, moyennant l’enlèvement du pape, interviennent directement auprès des plus hautes instances de pouvoir pour sauver l’humanité … et reprendre leur pays d’Acadie. Rien de moins. Le second roman[6] récupérera le même schéma narratif. Le septième[7] aussi. L’écriture de Le Bouthillier aura créé ses propres mécanismes de défense contre le trauma de la dépossession qu’elle ressassait de manière obsessive. Outre les récits de déportation, les romans lebouthilliens ont tout mis en œuvre pour élever l’Acadie – mais surtout la Péninsule acadienne – au-dessus de tout. Voilà la transgression, selon l’angle de la survivance : la sursignifiance et le subversif. Créer une autre Acadie héroïque, rédemptrice des écarts du monde, quasi messianique.

Parlons-en, des ramifications christiques de l’Acadie lebouthillienne. Si le récit « peuple acadien, peuple élu de Dieu » ne date pas d’hier, ce qu’en a fait Claude Le Bouthillier reste l’une des plus grandes audaces de son œuvre littéraire. Par exemple, bien avant que ne l’aura fait Dan Brown pour écrire son Da Vinci Code, Claude Le Bouthilllier se sera (sans doute) inspiré[8] du contenu du livre The Holy Blood and The Holy Grail[9] de Richard Leigh, Michael Baigent et Henry Lincoln pour proposer une intrigue suggérant que le sangreal se trouvait en Acadie, coulant dans des veines acadiennes. Le personnage principal des romans Le Feu du Mauvais Temps et Les Marées du Grand Dérangement, Joseph Le Bouthillier (fictionnalisation de l’ancêtre de l’écrivain), se révèle être un descendant direct de Jésus-Christ. Rien de moins. Le Bouthillier aura fondé le dénouement de son intrigue non seulement sur le mythe du Graal mais aussi sur le rapprochement que propose l’ouvrage controversé de Leigh, Baigent et Lincoln entre les ducs de Bretagne et la dynastie des Mérovingiens, le Prieuré de Sion[10], les Templiers et le sangreal afin de conférer à l’Acadie un destin inespéré, celui d’une identité mi-divine (rien de moins…). Les mises en parallèle et les comparaisons entre la figure christique, l’Acadie et les protagonistes acadiens ont pullulé dans les textes lebouthilliens ; les religions, les mythes et leurs symboles ont longtemps préoccupé l’écrivain, jusqu’à la dernière œuvre qu’il aura publiée de son vivant, Tuer la lumière[11]. Mais si tout cela aura participé au processus d’édification d’une Acadie plus grande que nature (ou hétérotopique), il faut tout de même supposer que Le Bouthillier aura eu un malin plaisir à se livrer au ludisme de la manipulation de tous ces mystères qui – on le devine – le fascinaient. Et qu’il aura ardemment souhaité partager cette fascination avec ses lecteurs.

L’autre ferveur de Le Bouthillier résidait dans la défense et la célébration du « rural ». Il se plaisait à en multiplier les confrontations avec la ville – souvent Moncton, jugée sévèrement par ses textes, qui enchaînaient les scénarios dystopiques et utopiques[12]. En effet, l’écriture leboutillienne se complait dans l’héritage culturel et littéraire qui propose une Acadie se définissant par sa relation symbiotique avec le monde naturel. Doit-on rappeler que la rhétorique lebouthillienne, qui accumule les représentations romantiques d’une Acadie anachorète peu encline à l’industrialisation, trouvait en partie sa source dans le discours[13] presque groulxiste porté par le Parti acadien durant les années 1970, parti pour lequel Le Boutillier aura longtemps milité? C’est pourquoi les protagonistes et les narrateurs lebouthilliens auront souvent entretenu un rapport antagonique avec la ville, dans le but apparent de conférer à l’Acadie rurale une aura d’acadianité un tantinet plus « authentique » aux yeux de celui pour qui les avenues de la modernité devaient converger avec celles du passé et des traditions.

Tout ceci au fil de quatre décennies où l’institution littéraire acadienne multipliait les explorations formelles et thématiques, réévaluait ses rapports à l’acadianité et revendiquait l’espace urbain. Mais Le Bouthillier a toujours affectionné le roman populaire. Il a choisi d’aller à contre-courant à sa façon.  Il aura fait fi de plusieurs critiques désobligeantes et aura toujours tenu tête à ses détracteurs.  Cela aura donné lieu à une œuvre, à mon sens, fascinante, bien que marginale. Que dire de sa façon d’infuser constamment ses propres jalons identitaires dans l’écriture, qu’il s’agisse de filiations acadiennes et autochtones, d’espace ou de jargon professionnel? N’est-ce pas tout un défi, par exemple, pour le lecteur moyen, que de suivre les narrateurs lebouthilliens au fil des multiples allusions à la pensée jungienne ou dans les longues occurrences de psychologie analytique que l’auteur aimait étayer au péril de la cohérence narratologique et discursive de ses œuvres? Que dire des écarts génériques et narratifs qu’il osait pour mieux expliciter ses vues sur l’Acadie contemporaine ? Force est d’admettre que cet écrivain aura toujours gardé le courage de ses mots et qu’il aura fait preuve d’audaces à la mesure de ses aspirations pour son « pays » d’Acadie.

La carrière littéraire de Claude Le Bouthillier aura recueilli succès de librairie, prix et distinctions en marge du discours critique et de son institution. Ses lecteurs auront compris sa visée. Elle communie à la définition la plus simple et la plus essentielle d’un projet littéraire : coucher ses rêves et ses fantaisies sur papier. Or, elle aura produit une œuvre énigmatique et complexe que l’on ne finit plus d’embrasser, tant ses référents sont vastes et multiples, tant ses mystères sont impénétrables. Le Bouthillier aura été, et c’est heureux, le génie de sa lampe. Rien de moins.

Merci Claude…

[1] Michel Foucault, « Les hétérotopies », conférence radiophonique du 21 décembre 1966, publiée dans Le corps utopique suivi de Les hétérotopies, présentation de Daniel Defert, Fécamp, Nouvelles Éditions Lignes, 2009, p. 23.

[2] Ibid., p. 24.

[3] Michel Foucault, « Des espaces autres », conférence au Cercle d’études architecturales le 14 mars 1967 dont le texte a été publié dans Architecture, Mouvement, Continuité, no 5, octobre 1984, p.46-49.

[4] « La singularité du haut-lieu provient en effet avant tout de sa « hauteur », une hauteur bien plus qualitative que topographique, en ce qu’elle surimpose à sa nature fonctionnelle première, comme lieu, une dimension symbolique qui l’institue comme marqueur référentiel structurant. Partie prenante de la composition même du territoire et de la tessiture de son histoire, le haut-lieu, en vertu d’une sorte d’osmose avec les événements qui s’y sont déroulés, avec les individus qui l’ont façonné, ou avec les œuvres et réflexions qu’il a inspirées […], possède des qualités formelles qui l’émancipent des contingences historiques et naturelles […]. Le haut-lieu peut ainsi être exhaussé comme microcosme et référentiel large, fut-il « érigé » par l’histoire et donc par la force des choses, ou « élu » conformément à une volonté bien précise de décideurs, promoteurs ou habitants. Produit social fait de pierre et de terre, un lieu est dit ou devient haut-lieu en égard à l’imaginaire qu’il suscite et à la symbolique qu’on lui reconnaît. De fait, nous qualifions le haut-lieu de concrétion d’espace-temps et d’artifice de condensation parce qu’il interpelle et illustre, de façon concrète, un territoire plus vaste que celui qui est immédiatement présenté par le lieu lui-même; un temps plus long et complexe que celui que pose sa seule présence, là, aujourd’hui; un nombre d’éléments distincts de sa seule qualité d’objet qui seraient sans lui demeurés épars, inaccessibles, ignorés. » (Mario Bédard, « Une typologie du haut-lieu, ou la quadrature d’un géosymbole », Cahiers de géographie du Québec, vol. 46, no 127, avril 2002, p. 51-52).

[5] L’Acadien reprend son pays, Moncton, Les Éditions d’Acadie, 1977.

[6] Isabelle-sur-Mer, Moncton, Les Éditions d’Acadie, 1979.

[7] Babel ressuscité, [Moncton] Lévis, Les Éditions de la Francophonie, 2001.

[8] Andrée Mélissa Ferron, « Écrire l’espace acadien : dialectique du rural et de l’urbain dans les œuvres de Claude Le Bouthillier et Gérald Leblanc », thèse présentée à la Faculté des études supérieures et de la recherche de l’Université de l’Alberta pour l’obtention du grade Philosophiæ doctor, Edmonton, 2014, p. 302-315.

[9] Henry Lincoln, Michael Baigent et Richard Leigh, The Holy Blood and The Holy Grail, Londres, Jonathan Cape, 1982. Traduit en français l’année suivante sous le titre L’Énigme sacrée et publié à Paris chez Pygmalion.

[10] Or, il faut noter que The Holy Blood and The Holy Grail puise la quasi-totalité de son contenu aux Dossiers secrets d’Henri Lobineaux forgés de toutes pièces par le faussaire Pierre Plantard. Le Prieuré de Sion et sa liste de dirigeants célèbres sont entièrement des inventions de Plantard, mais les romans de Le Bouthillier et de Brown les récupèrent comme un élément central à leurs intrigues.

[11] Roman publié en 2015 aux éditions La Grande Marée.

[12] Adam Spires a produit une thèse de doctorat en partie consacrée à ce trait de l’écriture lebouthillienne : « Writing Utopia/Dystopia in Acadia and Aztlán: The Novels of Claude Le Bouthillier and Alejandro Morales », University of Alberta, 2001.

[13] Notons la persistance du filon idéologique ayant traversé les générations canadiennes-françaises – parce que soutenu par le discours d’une élite clérico-nationaliste – et ayant également irrigué l’Acadie aux 19e et 20e siècles. Il aura été revitalisé lors du réveil nationaliste dans le nord-est néo-brunswickois au cours des années 1960 et 1970. Les voix recueillies par l’œuvre documentaire Un soleil pas comme ailleurs (ONF, 1972) de Léonard Forest en portaient toujours, à l’époque, les grands principes.

À propos…

Ferron, Andrée Mélissa

Andrée Mélissa Ferron est originaire de Tracadie-Sheila dans la Péninsule acadienne au Nouveau-Brunswick. Elle détient un baccalauréat ès arts (études littéraires) de l’Université de Moncton, une maîtrise en études littéraires de l’Université Laval et un doctorat en littérature de l’Université de l’Alberta. Elle est chargée de cours au campus de Shippagan de l’Université de Moncton. Ses champs d’intérêts ou de spécialisation sont la littérature acadienne, les lectures postmodernes de l’espace et la représentation des lieux, des espaces et des géographies humaines en littérature nord-américaine. Elle a produit un mémoire de maîtrise et une thèse de doctorat consacrés à l’œuvre littéraire de Claude Le Bouthillier.

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2 réponses à “Le génie de la lampe – Andrée Mélissa Ferron

  1. Super et touchant! Effectivement nous n’avons pas fini de déchiffrer et de comprendre l’immense héritage que Claude nous a laissé dans ces écrits de par son amour pour l’Acadie

  2. Pingback: La lumière de Claude Le Bouthillier – Carlo Lavoie | Astheure·

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