SHED : se défaire des contraintes hétéro-normatives pour s’inscrire dans une potentialité queer – Isabelle LeBlanc

Gould, Xavier et Samuel Landry [performance]. SHED, Moncton, Galerie d’art Louise-et-Reuben-Cohen, 1er mai 2020.

SHED est une performance artistique queer signée Samuel Landry et Xavier Gould. Le titre de la pièce renvoie à cet espace incontournable de la ruralité acadienne – le cabanon, dit shed, qui abrite les outils (marteau, scie, screwdriver, etc.) et qui agit comme symbole d’une masculinité cisgenre traditionnelle – tout en fournissant un double sens ancré dans l’action : to shed, shedding, qui renvoie au potentiel d’une nouvelle vie, d’une nouvelle identité, sans la (peau)ssibilité du déjà-vu, du déjà-connu, du déjà-là. En effet, SHED, c’est prendre ce qui irait de soi, le connu, l’évident, et le rendre subversif pour flouer le sens même accordé aux corps, aux espaces, aux outils.

SHED nous inscrit dans une performance postmoderne dans laquelle les corps qui entrent dans le/la shed pour shedder relèvent de ce que Michel Foucault rappelait comme participant légitimement d’une forme d’art : pourquoi, insistait-il, «la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une œuvre d’art? Pourquoi une lampe ou une maison sont-ils des objets d’art et non pas notre vie?» (Conférence Berkeley, avril 1983). Le geste critique queer retrouvé dans SHED renvoie ainsi à une pratique de soi en tant que personne insoumise aux frontières conventionnelles des identités et espaces de genre en Acadie; cela, tout en mobilisant «la force pragmatique du langage et la relation particulière que les minorités de genre et sexuelles entretiennent avec lui» (Greco, 2018, p. 15).

Crédit photo : Xavier Gould et Samuel Landry.

Les artistes mobilisent deux éléments : la ruralité acadienne et le drag (qui n’est pas synonyme absolu du queer, mais qui peut être un acte politique et identitaire lié à celle-ci) pour repenser le embodiement des identités de genre en Acadie. Ce faisant, les référents traditionnellement associés au féminin tels que le maquillage et les robes sont débinarisés et se retrouvent au cœur du geste de shedding car les artistes se déshabillent, se rhabillent, se démaquillent, se remaquillent d’une façon qui ne correspond aucunement aux normes existantes de ce que ferait typiquement un corps acadien straight dans l’espace du shed. En effet, on retrouve dans cet espace une rencontre en douceur de deux corps qui prennent soin d’iels-mêmes, qui dansent, qui sont en dialogue inter-corporel et qui utilisent des outils pour se mettre belleaux. Ici, la fonction de l’outil est repensée, d’où le geste de la potentialité queer, pour lui donner un nouvel horizon : celui de remplacer la brosse de maquillage. Se maquiller avec un marteau? Pourquoi pas? L’objet hétéronormatif n’est ni une contrainte, ni une limite, mais un potentiel de créativité queer.

SHED se présente comme une performance théâtrale offerte par deux artistes ayant des formations en art dramatique, mais dont la création artistique fut rendue possible par une résidence de recherche à la Galerie d’art Louise-et-Reuben-Cohen. Est-ce que la galerie d’art est un espace qui permet de repenser le dedans/dehors des mécaniques artistiques? Ce ne sont pas des objets ni des écrans, mais des corps en art qui performent. Évidemment, avec la pandémie, le télé-art s’est imposé, notamment pour la seconde performance de SHED, mais l’idée de donner naissance à cette performance dans une galerie parait loin d’être anodine. L’occupation d’un nouvel espace, la potentialité offerte par l’absence de structures queers au sein de celui-ci rendant possible la création d’une fluidité identitaire et la dématérialisation de l’art acadien «fixe» en galerie. Bien entendu, ce qui demeure est le fait que cet art est dialogique, c’est-à-dire en relation avec un public, virtuel ou en présence physique. Cette performance queer acadienne s’apparente au courant de l’art corporel de Marina Abramović qui déstabilise les conventions au sein de l’espace d’une galerie d’art. La déstabilisation des normes est également ce que Judith Butler (2011) rappelle comme l’étincelle utopique du corps queer, potentiel de changement, un changement qui dénote l’agentivité et la reconfiguration temporelle d’une histoire identitaire. L’identité queer est toujours en devenir, jamais «ici», jamais «homogène», jamais une formule à reproduire, jamais une case clairement définie. Il s’agit davantage d’un processus de porosité (Freeman 2010) que la performance artistique permet de ralentir le temps d’un instant, sans jamais avoir l’intention de figer celle-ci de sorte à en faire une connaissance acquise, ou une identité qui serait fixe et stable car cela ressemblerait trop à la permanence/ temporalité straight

Crédit photo : Xavier Gould et Samuel Landry.

L’aspect dialogique, rythmé et relationnel entre les corps et les identités, est représenté dans la trame sonore de la performance, fournie par Radio Beauséjour (CJSE). Cette radio communautaire du Sud-Est du Nouveau-Brunswick existe depuis 1994 et fait partie des habitudes quotidiennes de plusieurs familles acadiennes de cette région. Il s’agit d’une radio locale avec des voix et des accents de la région non soumise à la police d’hygiène verbale de la standardisation. La philosophie de cette radio communautaire consiste à «laisser les gens s’exprimer», ce qui permet de répondre au «besoin ressenti en région minoritaire de donner la parole aux gens» (Boudreau et Guitard, 2001, p. 131). La synergie entre la performance des corps dans SHED et la trame sonore rend possible l’association de cette performance à un lieu spécifique, un espace local, minoritaire, francophone, transacadiel tout en permettant de rendre «la parole à un vécu en interaction et incarné» et «d’appréhender le langage des [artistes] dans un collectif, un espace et des corps dont l’imbrication constitue la vie même» (Greco, 2018, p. 157). SHED offre ainsi un regard critique sur le discours hégémonique d’une identité acadienne straight et propose un dialogue ouvert entre les référents hétéros straight et le vernaculaire queer qui, à travers une langue incarnée, s’approprie l’Acadie à sa manière pour s’y inscrire pleinement : le mot d’ordre est que la standardisation queer n’est pas au rendez-vous, ni pour la langue, ni pour l’identité, ni pour l’art.

SHED se présente comme le vernaculaire d’une identité insoumise au «continuum vivant» de référents hérités du passé que les artistes juxtaposent au «métabolisme temporel» (Giroux, 2019) queer afin de proposer un impensé en Acadie : iel qui ne cherche pas à se reproduire, mais à s’épanouir.

Références :

Boudreau, A. & Guitard, S. (2001). Les radios communautaires : instruments de francisation. Francophonies d’Amérique, (11), 123–133.

Butler, J. (2011 [1995 pour la première édition]), Bodies That matter: On the Discursive Limits of Sex, Routledge, Londres.

Farrier, S. (2013), «It’s about time: Queer Utopias and Theater Performance» dans Jones A. (eds) A Critical Inquiry into Queer Utopias. Palgrave MacMillan’s Critical Studies in Gender, Sexuality, and Culture. Palgrave Macmillan, New York.

Foucault, M. (1983), «Discours et vérité. Précédé de La parrêsia», Université de Californie, Berkeley.

Freeman, E. (2010), Time Binds: Queer Temporalities, Queer Histories, Duke University Press, Durham.

Giroux, D. (2019), Parler en Amérique. Oralité, colonialisme, territoire. Mémoire d’encrier, Montréal. Greco, L. (2018), Dans les coulisses du genre: la fabrique de soi chez les Drag Kings, Lambert-Lucas, Limoges.

À propos…

Isabelle LeBlanc est professeure adjointe au Département d’études françaises depuis 2019. Ses publications portent sur l’intersection entre les théories féministes et la sociolinguistique critique. Elle s’intéresse aux méthodes biographiques en sociolinguistique, aux récits sociolangagiers, aux politiques linguistiques familiales, à l’interaction entre les idéologies de genre et les idéologies linguistiques ainsi qu’aux discours sur la violence à caractère sexuel. Elle enseigne dans les domaines de la méthodologie, de la sociolinguistique, de l’histoire de la langue, de l’anthropologie linguistique, des politiques linguistiques et du rapport entre la langue et le genre (féminisation, écriture inclusive, etc.). Isabelle est collaboratrice de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales de l’Université Sainte-Anne. Elle est également co-fondatrice du Groupe de recherche sur les archives et les femmes en Acadie (GRAFA). Elle est membre du projet de recherche Repenser l’Acadie dans le monde : études comparées, études transnationales et chercheure au Pôle de recherche interdisciplinaire sur les diversités et l’équité (LGBTQ2+) de l’Université de Moncton.

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