La lumière de Claude Le Bouthillier – Carlo Lavoie

Note de la revue : Claude Le Bouthillier nous a quittés le 2 mars 2016. Le texte d’Andrée Mélissa Ferron publié sur Astheure, «Le génie de la lampe» (23 avril 2016), situe l’ensemble de son œuvre dans le paysage littéraire acadien. De même, cette critique du dernier roman de Le Bouthillier paru de son vivant, écrite avant son décès, est une façon complémentaire de rendre hommage à l’œuvre de cet auteur acadien prolifique.

Claude Le Bouthillier. Tuer la lumière, Tracadie-Sheila, La Grande Marée, 2015, 301 p.

Dans Tuer la lumière, Claude Le Bouthillier met en scène une série de suicides dans la prison fictive à sécurité maximale du Pic-Enragé qu’il situe sur une petite île près de la côte du Nouveau-Brunswick. Face à l’impuissance des enquêteurs de la GRC à résoudre ce mystère, on fait appel aux services de Marie-Ève Tremblay, une psychologue experte dans le domaine des suicides. Convaincue que ces suicides sont orchestrés de l’extérieur de la prison, elle reçoit l’aide d’un inspecteur en morts mystérieuses, un Grec immigré à Terre-Neuve depuis une dizaine d’années. Avec l’appui du mari de Marie-Ève, Joseph-Adam, auteur et spécialiste de l’histoire des religions, ils parviendront à éclairer ce mystère dont l’origine remonte à Rome.

Tuer la lumière

Crédit photo : La Grande Marée.

On aura compris l’importance qu’occupe la dimension religieuse dans ce roman d’enquête «à saveur apocalyptique». Le nom et la description des personnages, par exemple, se veulent autant d’indices sur la nature des meurtres et l’identité des coupables qu’un discours se voulant critique sur la présence de la religion dans la société contemporaine. Ainsi, Marie-Ève porte le nom des «deux femmes probablement les plus connues de l’histoire de l’humanité. Ce choix témoignerait de l’importance de la religion dans sa famille» (p. 14). Son mari, Joseph-Adam, n’est pas en reste. Comment, en effet, porter un tel nom et ne pas être dévoué à son épouse (p. 51)? De là à faire de ce personnage un écrivain qui fait des recherches «sur les mythes de la Genèse» (p. 53), il n’y a qu’un pas qui, faut-il l’avouer, est plutôt facile à franchir. La trilogie biblique ne saurait être complète sans la présence de Dieu lui-même : le Grec Mikis Théodorakis, Théo, pour faire «plus court et plus chaleureux».

Le lecteur aurait pu pardonner ces facilités à l’auteur en se disant que nous étions dans un jeu, qu’ils faisaient partie de la dimension ludique du roman, n’eût été du ton de l’écriture qui se veut souvent didactique. De longues digressions nous apprennent les rudiments de la psychologie, nous donnent des détails sur l’affrontement d’écoles de pensée et offrent certaines réflexions sur l’écriture. On sent souvent que le narrateur éprouve un malin plaisir à nous dire ce qu’il faut penser pour s’assurer de ne pas nous perdre en cours de route. Bref, même si le narrateur confie que Joseph-Adam «décida de ne pas lui [à Marie-Éve] dire que sa perception était fausse, qu’un roman a aussi une logique interne, une structure, des personnages, une histoire plausible et cohérente, sinon le lecteur décroche» (p. 54), le lecteur a, en effet, souvent envie de décrocher. Peu de dialogues, généralement dans un français standard presque parfait qui se heurte malheureusement à une syntaxe et à un vocabulaire à variations irrégulières, ainsi que l’utilisation de clichés sur la religion, la psychologie et le milieu carcéral rendent les personnages et l’histoire souvent artificiels. On a même parfois l’impression que les personnages s’expriment mieux que le narrateur. La facilité de la lecture nous éloigne des Maud Graham (Christine Brouillet), William Murdoch (Maureen Jennings), Phryne Fisher (Kerry Greenwood) et Hercule Poirot (Agatha Christie) de ce monde.

Somme toute, la recette du roman policier a été suivie à la lettre. Le lecteur suit les enquêteurs sur la piste des indices qui leur permettront de dénouer ce mystère. Comme si le travail du lecteur n’était pas suffisamment facile, l’auteur éprouve le besoin d’expliquer dans une postface la nature des symboles religieux qu’il utilise en les replaçant dans sa vie et de justifier l’utilisation qu’il fait de ses connaissances de la psychologie et du milieu carcéral dans lequel il a œuvré. Cette postface, faut-il l’avouer, laisse le lecteur plutôt perplexe quant à la place de ce roman dans la littérature. S’il est vrai qu’un auteur écrit en général sur ce qu’il connaît, la Littérature, elle, se re-connaît par l’utilisation d’éléments personnels dans la mesure où ils deviennent étrangers à l’auteur lui-même. L’écriture ainsi conçue devient un jeu basé sur des éléments singuliers qui sont à même de rejoindre le pluriel car ils forcent le lecteur à réfléchir sur sa lecture, bref, l’écriture convie alors le lecteur à faire un véritable travail de lecture. Avant de me faire dire qu’il s’agit ici de l’argument d’un universitaire, j’avouerai comprendre très bien que ce n’est pas tout le monde qui lit de cette façon. Ainsi, je peux concevoir qu’un roman soit aimé parce qu’il aura été facile à lire. On peut aimer un roman lorsque l’on sait que son auteur est en position d’autorité. On peut aussi aimer la dimension didactique d’un roman.

On pourra faire tous les reproches que l’on veut à Claude Le Bouthillier, il tire cependant son épingle du jeu – comme dans beaucoup de ses romans, d’ailleurs –, en nous présentant une nouvelle Acadie, dans ce cas-ci à travers un récit policier. Au-delà des habituelles revendications nationalistes de nature linguistique qu’on retrouve dans ce roman, entre autres les reproches touchant le non-respect des langues officielles du gouvernement en milieu carcéral et la mainmise des Irving sur les médias de la province, on nous présente un territoire intéressant de l’Acadie. Cette Acadie est ouverte à l’Autre, non seulement à l’Anglophone ou à l’Immigrant, mais à la Femme et à l’Intellectuel. Cette Acadie affirme ses connexions avec le monde extérieur et en accepte les influences. Il nous reste encore beaucoup à imaginer dans ce sens pour que le tout devienne réalité. Heureusement, des auteurs comme Claude Le Bouthillier font briller une lumière au bout du tunnel de cette Acadie en construction. Laissons cette lumière allumée pour qu’elle puisse inspirer d’autres auteurs.

À propos…

Originaire de Saint-Joseph-de-Madawaska, Carlo Lavoie est professeur de français ainsi que de cultures et littératures acadiennes et québécoises à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard. Il est également directeur du Département de langues modernes, coordonnateur du Programme d’études acadiennes et, de façon intérimaire, celui du Programme d’études canadiennes. Bien que les forêts du Madawaska lui manquent, il a su s’adapter à la beauté et à la douceur des plages insulaires et s’intéresser à l’altérité de l’Acadie contemporaine.

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