Décentralisez ou disparaissez! – Sébastien Lord-Émard

Dans l’article intitulé «Naissance du Réseau de l’information», publié il y a mille ans, le 4 janvier 2010, M. Florian Sauvageau, directeur du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval affirmait ceci : «On a le sentiment qu’on est super-informé, mais on ne l’est peut-être pas tant que ça, parce que ce qu’on consomme à longueur de journée, ce sont des nouvelles très brèves.» Et comment donc. Depuis dix ans, on est littéralement submergé d’informations, de brèves de presse et de «fausses nouvelles», de couverture médiatique en continu et de médias en tout genre (sociaux, numériques, imprimés, radios, multiplateformes, alouette).

L’article dont je cite des extraits et qui n’est pas signé nous apprend que : «Le 1er janvier 1995, à 9 h, alors que la nouvelle année commence, Radio-Canada lance la première chaîne d’information continue de langue française en Amérique du Nord. L’idée d’un réseau d’information continue en français a germé une décennie plus tôt, avec notamment la création de CNN en 1980. La mise en ondes de Newsworld par CBC, le 31 juillet 1989, a accentué la pression pour qu’un équivalent en français soit créé.» Le premier directeur de RDI, Renaud Gilbert, interrogé pour les fins de l’article, affirme que : «Les francophones étaient en train de s’alimenter à une télévision qui s’exprimait en anglais. Notre objectif était de leur offrir un service dans leur langue».

Depuis les débuts de cette chaîne d’information en continu, je n’ai jamais été enthousiaste. Le côté répétitif, hypnotisant, abrutissant, d’une poignée de nouvelles répétées ad nauseam m’a toujours dérangé. CNN, LCN, RDI, etc., même combat : des sous-titres, des images-choc, les mêmes reportages repris en boucle. Oh, et des émissions spéciales, des points de presse diffusés en direct, la météo, quelques tables rondes, certes. Mais moi, depuis au moins 2008, je n’ai plus le câble. Je consomme mes nouvelles à la radio et sur Internet, sous forme d’articles écrits, de vidéos ou de balados («podcasts»), sur plusieurs plateformes, comme tout bon millénial.

Je sais que RDI ne s’adresse pas à moi. Je n’appartiens pas à son public cible. Pourtant, je paie, comme l’ensemble des contribuables canadien.ne.s, pour ce service. Ça me fait même plaisir! Parce que RDI fait partie de la «grande famille» radio-canadienne, avec ICI Première, ICI Musique, la télévision généraliste et les services web de notre diffuseur public. Je suis un immense consommateur des émissions de ICI Première et des articles diffusés sur le web, et en particulier de tout ce qui s’appelle «contenu régional», dont celui créé par les excellents journalistes de Radio-Canada Acadie.

Présente en Acadie depuis 1959, la Société Radio-Canada offre du contenu de qualité. Centrée sur Moncton et les environs, avec quelques journalistes «en région», dans les studios de Caraquet, Halifax et Charlottetown, entre autres. C’est littéralement le modèle «québécois» qui a été importé et implanté ici. Vieille manière de fonctionner, qui date d’avant les internets et les nouvelles technologies (qui ne sont plus si neuves que ça) : ça prenait un centre densément peuplé et richement pourvu en services, afin de diffuser efficacement quelque chose sur l’ensemble du territoire. Le coût des équipements et l’accès aux ressources exigeaient cela.

Le journal L’Évangéline a déménagé (de Nouvelle-Écosse) à Moncton, en 1905, sensiblement pour les mêmes raisons : bénéficier de la densité de population francophone du Sud-Est du Nouveau-Brunswick (Shédiac, Cap-Pelé, Memramcook, Moncton, etc.), mais surtout des installations ferroviaires et portuaires qui caractérisaient «Le Coude» il y a plus de cent ans (je sais, le monde a bien changé…) Or, l’Acadie n’est que partiellement urbaine : elle est encore largement rurale, et les quatre cinquièmes des Acadien.ne.s de l’Atlantique ne vivent ni à Moncton, ni à Dieppe, ni dans les banlieues environnantes. L’inverse de Montréal, quoi.

Montréal… Cette île de près de deux millions d’habitants ; trois et demi, en incluant ses innombrables banlieues nord et sud. J’y ai vécu dix ans. J’y ai étudié. J’y ai connu l’amour et les vicissitudes des premières années de l’âge adulte. J’y retourne souvent. J’aime Montréal. J’aime ses gens et son histoire. J’y ai de la famille et des ami.e.s. Mais parfois, je me rappelle pourquoi je suis Acadien et pourquoi je ne voudrais plus y vivre : quand elle méprise ce qui lui est extérieur. Au-delà de l’horizon de ses ponts, point de salut?

Les insulaires sont des gens fiers, et autarciques. Parlez-en aux Saint-Pierrais, aux Terre-neuviens, aux Prince-Édouardiens, aux Madelinots, aux autres encore. Mais dans le cas de Montréal, on parle d’une île-ville qui est aussi un monde en soi, sa propre cité-État. À une heure de route à l’extérieur de l’île, les gens commencent déjà à avoir des drôles d’accent… Comment font-ils pour ne pas mourir d’ennui, ces non-Montréalais.e.s, de toute façon?

Le montréalocentrisme de Radio-Canada est connu et documenté. On le sait, on l’entend, on le voit. Mais il y a un autre phénomène qui vient accentuer ce narcissisme métropolitain : soixante ans de néonationalisme québécois, qui a rapidement engendré plusieurs courants politiques indépendantistes et autonomistes. Deux référendums. Un repli identitaire notable. Une fracture sociale et linguistique. Beaucoup de rêves brisés, mais aussi beaucoup d’espoirs toujours bourgeonnants, comme un printemps éternel dans le cœur des indépendantistes québécois de toutes générations. Malgré tout. Malgré «eux» (les Autres : les Anglais ou les immigrants ou les fédéralistes…). Malgré nous.

Nous, francophones de partout au Canada, qui sommes si peu nombreux comparés à l’immense État québécois, nation québécoise, société distincte et seule province officiellement unilingue française au pays, en Amérique… Nous, qui sommes parfois injustes envers les Québécoises et les Québécois. Comme le sont les membres d’une même famille aux psychodrames et aux mélodrames infinis. Leurs succès nous dérangent, leur défaite (ou leur assimilation, ou leur disparition) serait catastrophique. On le sait. On le tait.

Deux phénomènes expliquent le montréalocentrisme de certaines personnes travaillant à la Société Radio-Canada, peut-être même inconsciemment chez plusieurs. Ce sont l’insularité privilégiée d’une cité-État autarcique, et le néonationalisme québécois, doublé ou non d’indépendantisme. Or, pour les Acadien.ne.s et les franco-canadien.ne.s, de Cap Saint-Georges à Vancouver, en passant par Saint-Boniface, Sudbury et Caraquet, ces deux phénomènes ne devraient jamais justifier que LEUR réalité soit outrageusement gommée au profit de nouvelles insignifiantes : un pont bloqué à l’heure de pointe en direction de Montréal, par exemple. Même si ce ralentissement automobile concerne autant de monde, numériquement parlant, que l’ensemble des habitants de la Péninsule acadienne, et ce, pour un seul pont de Montréal…

Ce n’est pas juste. C’est insultant. Ce n’est pas le poids du nombre (cette foutaise pseudo-démocratique aux relents de mépris) qui justifie la nouvelle, mais bien davantage son importance nationale intrinsèque.

Pour la même raison qu’un chien écrasé sur le boulevard Saint-Pierre ne concerne personne en dehors de la bande étroite et magnifique allant de Bas-Caraquet à Bertrand, les nouvelles de Montréal ne concernent trop souvent qu’un quartier de cette cité-État, une seule classe sociale ou un seul groupe d’ami.e.s. Seule l’outrecuidance d’un Patrice Roy, par exemple, peut expliquer que ce journaliste ne s’intéresse qu’à la réalité québécoise lors des dernières élections fédérales. Je répète : fédérales.

Lorsqu’un tireur lourdement armé réussit, pendant douze longues heures, à déjouer les policiers sur une distance de 100 kilomètres, en semant la mort et la destruction dans son sillage, on devrait pouvoir s’attendre à ce qu’une équipe bien rodée soit sur le terrain en train de travailler et de diffuser au réseau national en français, dans les minutes qui suivent le début de la traque. Voilà. C’est ce que font CBC et tant d’autres réseaux véritablement nationaux. Et ce n’est pas parce que la région où se passe la nouvelle est majoritairement anglophone que cela devrait ralentir le travail des journalistes de Radio-Canada. Étrangement, mon empathie est capable de s’étendre à mes sœurs et à mes frères humain.e.s de l’autre langue officielle.

RDI est né de la volonté de fournir une alternative en français aux réseaux d’information en continu anglophones. C’était à l’époque de la propagation d’Internet, de sa formidable explosion. On se devait de réagir pour ne pas contribuer à l’assimilation des francophones au pays. 25 ans plus tard, il faudra peut-être «tirer la plogue» sur RDI pour les mêmes raisons, ou presque. Car si nous sommes obligés de nous informer en anglais, alors je dis : basta.

Des traditions antédiluviennes comme le Télé-Journal «national» de fin de soirée, bien que fort sympathiques, ne sont plus que des accommodements pour une génération lyrique devenue plus conservatrice qu’elle ne l’admet. Décentralisez! Les temps ONT changé! Les technologies ont changé! Depuis le début de la pandémie de Covid-19, on a collectivement réalisé à quel point le télétravail fonctionne. Ce n’est pas toujours facile, il faut s’adapter et ça demande des efforts. Soit.

Le problème, c’est que si rien n’est fait, je commencerai moi aussi, à la suite de Françoise Enguehard («J’abandonne!», chronique publiée le 23 avril 2020 dans l’Acadie Nouvelle) à demander la fin du renouvellement de licence pour la Société Radio-Canada. Contrairement à Françoise, je n’ai pas encore abandonné. Mais ça ne prendrait pas grand-chose. J’y songe sérieusement.

Pourquoi? Par fierté de ma culture. Par dépit. Pour forcer le changement. Pour toutes les communautés francophones, de Rouyn-Noranda à Yellowknife, de Pubnico-Ouest à Winnipeg, en passant par Wendake.

À quand un diffuseur public francophone qui respecte l’ensemble de son public? À quand une véritable couverture médiatique qui nous unit, les uns aux autres, au lieu de nous diviser et de nous hiérarchiser?

Ajoutez mon nom en bas de cette «lettre au père Noël», s’il vous plait. Je crois que j’ai été assez sage, pendant assez longtemps, pour exiger la lune. Contrairement à notre relation avec certains bonzes de Radio-Canada Montréal, ma relation avec le père Noël semble soudain beaucoup plus fructueuse…

À propos…

Sébastien Lord-Émard a étudié l’histoire et la philosophie. Passionné par les arts, passionnément acadien, il a publié sa poésie et des essais sur différentes plateformes, dont la revue Ancrages, et a parfois lu ses textes sur scène. Son travail comme chargé de projets et directeur littéraire aux éditions Bouton d’or Acadie, une maison d’édition franco-canadienne consacrée à la jeunesse, lui permet de concilier son amour de la littérature et des arts visuels en accompagnant la création d’autrui, pour les jeunes lecteurs d’ici et d’ailleurs.

2 réponses à “Décentralisez ou disparaissez! – Sébastien Lord-Émard

  1. Au courant de la semaine j’ai fait parvenir deux plaintes concernant la non couverture de la covid -19 dans les provinces de l’Atlantique ainsi que les événements en Nouvelle-Ecosse. Trop c’est trop, malheureusement trop de francophones ont démissionnés et subissent ce non respect de leur droit à l’information régionale et nationale.
    Merci pour cette prise de position.

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