Le calme devant la tempête – Christian Blanchard

Alden, envers et contre tous. Rick Merrill [texte], Mélanie Léger [traduction], Maurice Arsenault [mise en scène], Caraquet, Théâtre populaire d’Acadie, 2016. [Caraquet, 9 février 2016].

Une première qui a bien failli ne pas avoir lieu. À l’extérieur, un paysage blanc accueille les spectateurs; à l’intérieur, c’est une page blanche qui les attend sur la scène. Au centre, l’imposant Serge Brideau, lisant calmement, se prépare à entrer dans la peau d’Alden Nowlan, son premier rôle au théâtre. La pièce, une traduction de Alden, against all odds du Néo-Écossais Rick Merrill – la seconde de ses pièces à avoir été traduite et présentée par le Théâtre populaire d’Acadie – propose la biographie théâtrale de l’auteur Alden Nowlan, né à Stanley (Nouvelle-Écosse) en 1933.

Crédit photo : Noémie Roy Lavoie.

Crédit photo : Noémie Roy Lavoie.

Monolithique, le grand homme est seul au centre de cette page blanche qui, peu à peu, est vêtue de différents éléments qui ont ponctué la vie de l’écrivain canadien. Le mur quadrillé devient un cahier décoré de souvenirs et d’affiches, des portes que l’on ouvre et ferme une à une. Devant nous, sur ce qui se transforme tour à tour en lit ou en table, on dépose des objets utilisés par les comédiens. La scène se transforme en un collage des grands moments (et des écrits) qui ont mené le géant Alden à son sommet. Ces moments de vie s’animent un instant pour se figer ensuite et devenir des souvenirs inanimés. Le drap blanc qui recouvre le lit se retourne sur les objets colorés, signifiant la mort de l’auteur, mais peut-être aussi l’oubli : un blanc de mémoire (pardonnez l’anglicisme), une fois la page tournée.

Crédit photo : Noémie Roy Lavoie.

Crédit photo : Noémie Roy Lavoie.

C’est peut-être pour vaincre l’oubli que le dramaturge Rick Merrill a construit sa pièce en courtepointe, rapiéçant différents poèmes, extraits de romans et d’entrevues de Nowlan pour créer un tout homogène et fluide. Ponctuée de poèmes en apartés – on pense à des textes tels que « The Red Wool Shirt » ou « He Sits Down on the Floor of a School for the Retarded » –  la pièce coule d’un rythme naturel. Ce n’est qu’en menant des recherches plus poussées que nous pouvons observer à quel point Merrill a réussi à utiliser chaque morceau des écrits de Nowlan pour les transformer en dialogues, en soliloques, en dramatisations poétiques. Un défi de taille pour Mélanie Léger, dont Alden est la première traduction, d’autant plus que l’œuvre de Nowlan a été peu (sinon pas) traduite. Par la bande, Alden, envers et contre tous offre au public francophone les premières versions françaises de certains textes de Nowlan, une contribution importante au rayonnement de ses écrits, puisque son écriture en est une d’exception dans le paysage littéraire canadien. Considéré comme l’une des voix les plus originales de sa génération, il a écrit pendant vingt-cinq ans (1958-1983, avec quelques œuvres publiées à titre posthume). Il a su s’inspirer de thèmes très près de sa réalité tout en exprimant sa vision du monde dans un langage simple, direct et franc, construisant son œuvre tout en contraste entre une émotion profonde et la froide réalité.

Crédit photo : Noémie Roy Lavoie.

Crédit photo : Noémie Roy Lavoie.

Et c’est ce jeu d’opposition que l’on reprend sur scène : d’un côté, nous avons Alden Nowlan, un personnage central certes imposant, mais plutôt statique; de l’autre, nous avons les personnages secondaires, des rôles énergiques, comiques ou tragiques, toujours très vivants, interprétés par Marie-Pierre Valay-Nadeau, Marcel-Romain Thériault et Marc-André Robichaud. La mise en scène de Maurice Arsenault semble avoir été pensée pour que tout tourne autour du personnage d’Alden Nowlan, et c’est ce qui s’offre à nos yeux : trois comédiens qui circulent autour de ce monument de la littérature. Le contraste entre les changements de rôle à répétition de ces comédiens – un exploit qu’il faut applaudir, d’ailleurs – et la droiture, la régularité du personnage campé par Brideau, ressemble un peu à un combat entre l’homme et la nature. Et c’est sans doute avec grand plaisir que l’écrivain, qui pensait la nature supérieure à l’humain, aurait envisagé cette incarnation de lui-même, droite et fière, ignorant la tempête qui soufflait à l’extérieur du théâtre.

À propos…

Blanchard, ChristianChristian Blanchard est doctorant en Lettres françaises à l’Université d’Ottawa. Après un parcours académique regroupant arts visuels, traduction, philosophie et littérature, ses recherches se concentrent principalement sur l’écriture des femmes et le mythe littéraire. Son projet d’études doctorales entreprendra l’étude de l’initiation dans la production romanesque de George Sand par le biais de la mythocritique et de la sociocritique, afin d’étudier à la fois l’utilisation, la réutilisation et la création de mythes par la romancière ainsi que l’effet de mythification ‒ voire d’automythification ‒ de la figure de Sand.

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