Obsédée : Chronique d’une déportationiste tourmentée (la suite) – Céleste Godin

Lisez ou relisez la première partie de cette série ici.

Nova Scotia, berceau de l’Acadie.

Moi je viens de la ville, mais ma mère vient de la Baie Sainte-Marie, au sud de la Nouvelle-Écosse, à quelques 300 kilomètres de chez moi. J’ai donc passé un nombre incalculable d’heures dans la voiture à faire le passage entre les deux.

Parfois, lorsque ma mère était tannée d’entendre les mêmes trois cassettes à répétition, elle me racontait notre histoire au lieu. Comme les nuances d’un nettoyage ethnique à fondements politiques et territoriaux sont un peu lourdes pour un enfant, ça devient une version ultra-simplifiée qui se raconte en quelques minutes et finit avec nos maisons qui brûlent pour ne pas qu’on y revienne. Je suis pas mal certaine qu’on enchaînait ça avec une version a cappella de la «vraie version» d’Évangéline (celle d’Anna Malenfant). Parce que quand on parle d’Acadie, chez nous, ça niaise pas.

C’est pas une surprise que je demeure tunée à cette fréquence-là maintenant.

Le trajet Halifax-La Baie se fait sur l’autoroute 101, qui passe directement à travers les anciennes terres acadiennes.

Crédit photo : Céleste Godin.

Crédit photo : Céleste Godin.

Si vous n’êtes pas encore venus faire votre pèlerinage à Grand-Pré, il est possible que vous ne réalisiez pas à quel point c’est un espace anglophone maintenant. Certes, comme partout au Canada, il y a des individus francophones dans la vallée d’Annapolis, notamment sur la base militaire de Greenwood, où ils ont une école et un centre communautaire, mais sachez que l’espace que vous voyez en rouge sur la carte de 1700 est presque uniquement anglophone maintenant. Ce ne sont plus nos terres.

Ces terres demeurent aujourd’hui encore très riches. La vallée continue d’être la capitale des pommes du Canada et il y a plusieurs vignobles qui produisent du vin et qui gagnent des prix.

À chaque fois que je vois une de ces fermes en passant sur la route, je sens mes yeux plisser de jalousie. Les Acadiens de Nova Scotia, bravement revenus après la déportation, ont été casés loin de ces terres fertiles, qui étaient leurs terres, et sont maintenant établis dans des régions rocailleuses au bord de la mer. Et c’est encore difficile de vivre aujourd’hui dans ces régions. Nos communautés peinent à survivre, et nous devons relever défi après défi. Le ferry qui amenait des touristes en Nouvelle-Écosse est devenu un fiasco total. Nos villages se vident.

Et nous n’avons pas de vignobles.

Les terres que nous avions défrichées il y a des siècles continuent, elles, d’être fertiles. Sur des photos aériennes prises récemment dans la région, on peut toujours voir les lignes qui démarquaient nos anciennes terres. Notre paradis endigué continue de vivre sans nous.

À chaque fois que je bois du vin de cette région, je me demande si ces terres sont aussi fertiles grâce aux cendres de nos maisons et au sang de nos perdus qui ont nourri le sol. Est-ce que c’est mon imagination, ou y a une note de génocide dans le bouquet?

Si nous avions le luxe d’avoir des ressources naturelles stables et une proximité géographique les uns des autres, est-ce que nous souffririons aujourd’hui d’autant de confusion – par rapport à notre langue et nos cultures? Aurions-nous passé un siècle à nous cacher dans les bois, traumatisés pour des générations? Je rage contre tout ce qu’on a perdu et tout ce qu’on n’aura jamais eu. Tout ce qu’ils nous ont enlevé en plus de nos terres, nos maisons, nos possessions et nos vies lorsqu’ils nous ont nettoyés de cet espace.

Et je ne sais plus où cracher ma haine. Ceux qui encaissent l’argent de nos fermes perdues ne sont pas ceux qui ont violé nos femmes, brûlé nos maisons et nous ont laissé mourir dans des cales de bateau. Ils sont venus après.

Et ils savent que nous avons été là avant eux. Malgré quelques anicroches, en général, les anglais de la région sont conscients qu’on était là. C’est un Anglais qui a donné le terrain sur lequel est aujourd’hui le lieu historique national de Grand-Pré. C’est aussi des fermiers anglais qui ont aidé le site historique à se créer un nouvel espace d’observation il y a quelques années en payant la moitié de la facture. La croix de la déportation est aujourd’hui située sur le terrain d’une Anglaise. Ils font une messe de réconciliation à tous les ans dans leur petite église anglaise et ensuite marchent au parc Historique. C’est impossible de les haïr.

J’ai oublié de dire qu’ils ont nommé un cépage «Acadie blanc», donc ça donne plein de vins  «acadiens». Nous on crève de faim, eux ils font du vin. Qui porte notre nom. Est-ce que c’est patriotique ou non de le boire? Je ne sais plus.

Et moi, comme une obsédée. Je pense à ça à chaque fois que je passe cette autoroute. Je tune out de la conversation et je bouille en regardant les fermes défiler. Au lieu du foin, je vois des dollars pousser. Je vois la richesse de Grand-Pré jusqu’à Port Royal, maintenant Annapolis Royal.

Crédit photo : Céleste Godin (Google Deep Dream).

Crédit photo : Céleste Godin (Google Deep Dream).

C’est une belle coïncidence qu’après ce trajet, j’aboutisse à la Baie Sainte-Marie, là où la légende dit que lors de sa première habitation, lorsque tout le monde braillait de se trouver sur des terres incultivables au bord d’une mer qu’ils ne savaient pas pêcher, c’est une femme, Madeleine, qui remit tout le monde à la tâche. Elle dit aux traumatisés, en abattant le premier arbre elle-même avec une hache, qu’ils avaient assez pleuré et qu’il était temps de construire quelque chose de nouveau.

Mais je dois éventuellement quitter la Baie, et repasser par le paradis perdu pour revenir à ma ville britannique.

J’essaye de rester près de nos terres acadiennes. Un verre à la fois.

PS: Si vous voulez voir de plus près cet espace, je recommande le film Grand-Pré, Écho de l’Unesco d’Anika Lirette. Vous verrez ma face dedans, mais, surtout, ce film capte le point de vue peu entendu des Anglais de la région.

À propos…

 

Céleste GodinCéleste Godin est une patriote acadienne qui vient de Halifax. Elle a été engagée dans le réseau associatif depuis son adolescence, et siège présentement comme personne provenant de l’Acadie au Centre de la francophonie des Amériques. Femme de beaucoup de mots, elle est à son plus grand bonheur lorsqu’elle a un micro dans les mains. Céleste a également un blog personnel à kindofinteressant.weebly.com.

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