La randonnée reléguée au domaine des machos – Martine Noël

Léger, Daniel. Objectif Katahdin, Moncton, Perce-Neige, coll. « prose », 2015, 216 p.

Dans Objectif Katahdin, Daniel Léger nous offre le récit autobiographique d’un voyage marquant entrepris lorsqu’il avait 20 ans. Les périples d’un thru-hiker sur le sentier des Appalaches, un parcours de 3 500 km de la Georgie jusqu’au Maine, semblent en effet la matière idéale pour un récit d’aventure!

Crédit photo : Éditions Perce Neige.

Crédit photo : Éditions Perce Neige.

Mais au lieu de nous laisser à bout de souffle, Objectif Katahdin incite les soupirs. C’est que les six mois passés en montagne deviennent rapidement répétitifs. Lesdites aventures, étalées sur 216 pages, sont pour la plupart indissociables les unes des autres. Le sentier est tantôt facile, tantôt ardu. Le temps est tantôt idéal, tantôt mauvais. Les nombreux randonneurs qui peuplent le sentier ont tous le même message à donner : persévère. Les villageois rencontrés pendant les pauses sont tous agréables. Nous avons aussi droit à une interminable énumération de l’équipement du randonneur : un sac à dos de 40 litres, qu’il va troquer pour un autre, puis encore pour un plus petit; une paire de bottes qu’il va échanger pour des espadrilles, puis d’autres encore lorsqu’elles deviendront trop usées; un poêle pour se faire à manger et puis non, il est aussi trop lourd; pas de bâtons inutiles et puis non, des bâtons dispendieux, et ainsi de suite…

Ce n’est pas la plume de l’auteur qui viendra nous sauver du contenu répétitif. La prose est plutôt enfantine. L’auteur, pourtant chansonnier, écrit ici sans aucune poésie. Le livre se lit plutôt comme le devoir d’un jeune adolescent, à qui on a rappelé d’utiliser de beaux grands mots.

Ce sont les dialogues qui sont les plus maladroits. Les personnages s’échangent constamment de longs discours et certaines répliques s’étendent même sur plusieurs pages. À la question « Vous parlez français chez vous? » (p. 42), par exemple, le narrateur répond avec un exposé complet de l’histoire des francophones des Maritimes, de leurs liens aux Cajuns et de la Déportation, avec dates exactes à l’appui. Léger se sert des dialogues pour raconter et non pour humaniser ses personnages. Il en résulte un manque de réalisme considérable, ainsi que des interlocuteurs inutiles et donc pas du tout attachants. Même le voisin de chambre d’hôpital, un homme rencontré lors d’un traitement pour une infection quelconque, un homme mourant qui devrait susciter une réaction émotive, ne semble rien d’autre qu’un porte-voix encourageant le narrateur à poursuivre son discours.

Mais ce qui marque encore plus dans Objectif Katahdin, c’est un sexisme récurrent et insistant. Dans les quelques premières pages, par exemple, le narrateur hésite à appeler une fille qui lui a laissé son numéro lors de son passage dans un restaurant. Il hésite un peu par gêne, certainement pas par pudeur, mais surtout parce qu’il n’a « aucune idée de quoi elle a l’air » (p. 22). En effet, alors qu’il vient tout juste de décrire sa propre odeur nauséabonde, son hygiène délaissée et ses vêtements quasi détériorés, il s’inquiète de l’allure de la femme avec qui il voudrait passer la nuit : « Habituellement, je remarque de près une belle fille qui rôde dans les passages. Elle est peut-être laide et veut me tendre un piège » (p. 22). En plus de ce délire hormonal, le narrateur expliquera qu’il veut « être servi par des infirmières » (p. 96) à l’hôpital. Lors d’une rencontre surprise avec des chèvres des montagnes, on aura droit à ce passage dégradant : « j’ai tellement eu peur que j’ai sauté en bas du rocher en hurlant comme une femme! » (p. 136) Il parlera aussi d’une ex-copine trop attachée, voire trop dépendante de lui. En somme, c’est par ces passages misogynes qu’Objectif Katahdin a perdu toute sa sensibilité et son humanité possible, caractéristiques pourtant soulignées dans la description qu’on fait du livre dans le catalogue en ligne des Éditions Perce-Neige…

À propos…

Martine NoëlMartine Noël est une ex-journaliste, maintenant doctorante au Département de français de l’Université d’Ottawa. Elle aime lire, photographier son chien et parler beaucoup trop fort.

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2 réponses à “La randonnée reléguée au domaine des machos – Martine Noël

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