Régis Brun (1937-2015), un mentor et un ami : hommage à l’homme et à l’historien – Rémi Frenette

Le mardi 14 juillet 2015 s’est éteint Régis Brun à l’âge de 77 ans. Il était bien plus qu’un historien, un archiviste et un romancier acadien. Il était un chasseur de documents, d’artefacts et d’informateurs, un auteur prolifique et une véritable encyclopédie humaine. Pour ceux et celles qui l’ont bien connu, on caractérisera ce natif de Cap-Pelé de bon vivant à la fois rêveur et vif d’esprit, profondément humain et doté d’une sagesse spécialement marquée par le sceau de l’éternelle jeunesse.

J’ai eu la chance de connaître Régis. D’abord sur le plan académique par l’entremise de mes études historiennes, ensuite, sur le plan personnel en allant le visiter, depuis février 2015, dans son petit appartement au coin de la Massey. Étant donné la courte durée de notre relation, je ne prétends pas rendre justice à la grandeur de l’homme. Sa personne, sa pensée et son oeuvre seront commémorées amplement et mieux que je ne saurais le faire. Néanmoins, ces derniers mois, Régis a été un ami et un mentor. C’est pour honorer ce double héritage, personnel et académique, que je souhaite lui rendre cet humble hommage.

«Bonjourno camarade», «Monsieur le Baron Frenette», «Comme Molière aurait dit long time no see!»; autant de façons dont il entamait ses courriels avec humour et énergie. Et comme c’était contagieux. Quelques instants plus tard, je me retrouvais assis sur son sofa à chainsmoker des Next king size bleues, vin rouge à la main, en jasant de tout et de rien. Impossible de l’arrêter de parler – ce qui était un bon problème étant donné sa capacité légendaire à verbaliser sa riche mémoire. On pouvait commencer en parlant du documentaire qui avait été diffusé la soirée précédence sur la Deuxième guerre mondiale pour terminer en parlant des années folles à la ferme de Rexton au mitant des années 1970, et ce, en passant par ses aventures dans les métros russes ou encore la façon dont sa mère, en le mettant au lit, lui parlait de Napoléon, du p’tit Jésus ou de Mussolini. (N’oublions pas qu’il est né en 1937.)

Régis Brun

Crédit photo : Simon Ouellette.

Parfois on discutait de mes études de maîtrise, un sujet qui l’intéressait au plus haut point : la contrebande d’alcool sur le littoral acadien du Nouveau-Brunswick à l’époque de la prohibition. Évidemment, c’était Régis lui-même qui avait récupéré, à Bouctouche, des archives dans le grenier de l’ancienne demeure de Tom Nowlan, le plus illustre des contrebandiers de l’époque. Bien entendu, il avait aussi mené des entrevues téléphoniques avec des descendants de la famille Nowlan dans les années 1990.

Comme ce fut le cas avec tant d’autres chercheurs, amateurs, étudiants et professionnels, Régis me partagea avec enthousiasme ses connaissances historiques et culturelles, et même quelques notes de recherche. Dans une veine similaire, le Centre d’études acadiennes Ansèlme Chiasson et le Musée acadien de l’Université de Moncton lui doivent toute une reconnaissance pour ses contributions à leurs collections.

Carburant à la passion, il travaillait en s’amusant avec et pour la collectivité.

Régis Brun personnifiait, mieux que quiconque, l’histoire acadienne. Peu de gens ont trotté l’Acadie comme lui dans une quête incessante de bribes du passé. Parmi toutes les qualités professionnelles qu’on puisse lui attribuer, il aura eu le don d’humaniser la discipline historique, et ce, en même temps que celle-ci se formalisait dans les cercles académiques. Les témoignages oraux lui étaient aussi valables que les sources écrites, les archives familiales privées aussi précieuses qu’un document officiel du domaine public.

Cultivé et, en bon historien comme il ne s’en fait plus, intéressé à tout, il pouvait converser avec des experts de toutes les branches des arts et des sciences sociales. Pourtant, cette intelligence ne l’empêchait pas de valoriser le savoir, le savoir-faire et le savoir-être de son peuple. Après une violente tempête comme on les a eues cet hiver, rien ne l’animait plus que d’anticiper les belles journées d’été, sur un quai de Cap-Pelé, où il pourrait jaser avec un pêcheur.

Globe-trotteur, curieux et cosmopolite, Régis Brun ne s’est jamais pour autant éloigné de ses racines sociales et culturelles. Quand il n’emmenait pas l’Acadie ailleurs, il la dynamisait chez-lui.

L’humanité de la personne s’est en quelque sorte transposée dans l’oeuvre de l’historien, dans la mesure où plusieurs de ses publications manifestent un vif intérêt pour des dimensions socioéconomiques et populaires de l’histoire acadienne. Dans Les Acadiens à Moncton. Un demi siècle de présence française au Coude (1999), il discute des francophones dans le commerce, le secteur des services, les médias, la santé, les organisations ouvrières, la vie culturelle et les sports. Dans son essai Les Acadiens avant 1755, il laisse de côté «l’histoire des institutions politiques, administratives et religieuses» pour faire état du «dynamisme économique manifesté par la communauté et par des entrepreneurs et des caboteurs»; il explore le «mode d’établissement des Acadiens, de leurs fermes, de la culture des prés, de leurs hameaux et villages» (2003, p. vii).

L’histoire qu’a écrit Régis Brun en est une du peuple, des communautés et, ultimement, des gens qui les constituent.

Il n’omet pas non plus de corriger des conceptions historiographiques jugées désuètes ou erronées, surtout lorsque celles-ci limitent notre appréciation sociohistorique de l’expérience acadienne. Dans son essai de 2003, il s’intéresse à la compétition et la rivalité «car les Acadiens sont loin d’être le peuple bucolique, gelé dans le temps, ceux du pays d’Évangéline» (p. vii). Plus provocateur encore, De Grand-Pré à Kouchibougouac. L’histoire d’un peuple exploité (1982) s’en prend à l’interprétation traditionnelle du siècle allant de la fondation du Collège Saint-Joseph à la décennie de Louis-J. Robichaud. Au lieu de parler de «Renaissance» et d’avancées du projet nationaliste, le sixième chapitre, ostensiblement nommé «Cent ans d’obscurantisme, 1860-1960», inclut des sections telles «Le repli sur la terre» et «La grosse misère dans le ghetto acadien».

De telles orientations discursives étaient progressistes et nécessaires. Elles sont parues polémiques justement parce que l’histoire acadienne avait été trop longtemps romancée par l’hégémonie intellectuelle de la classe clérico-nationaliste. Un peu à la Michel Roy (1978; 1981), quoiqu’un peu plus posé, Régis a donc su alimenter d’importants débats historiographiques de son époque. La nouvelle génération d’historiens dont je fais partie lui en est extrêmement reconnaissant.

Les éloges et les élans de tristesse commencèrent à pleuvoir aussitôt que son décès fut annoncé. Son départ, dit-on unanimement, constitue une perte irremplaçable pour l’Acadie. En effet, son dévouement manquera à la communauté historienne et l’étincelle de ses yeux manquera à ceux et celles qui le connaissaient intimement. À plus long terme, l’héritage qu’il nous laisse dépassera le vide du deuil immédiat. L’ami et le mentor que fut Régis Brun et les retombées positives qu’il sut m’incomber sur le plan humain et académique sont les aspects de sa personne qui m’habiteront pour toujours.

Repose en paix, amigo.

Références :

  • Brun, Régis (1982), De Grand-Pré à Kouchibougouac. L’histoire d’un peuple exploité, Moncton, Éditions d’Acadie, 175 p.
  • Brun, Régis (1999), Les Acadiens à Moncton. Un siècle et demi de présence française au Coude, édité par l’auteur (Moncton), AGMV Marquis Imprimeur Inc. (Cap Saint-Ignace), 255 p.
  • Brun, Régis (2003), Les Acadiens avant 1755. Essai, édité par l’auteur (Moncton), Imprimeries Cormier (Cocagne), 128 p.
  • Roy, Michel (1978), L’Acadie perdue, Montréal, Éditions Québec/Amerique, 203 p.
  • Roy, Michel (1981), L’Acadie, des origines à nos jours : essai de synthèse historique, Montréal, Éditions Québec/Amérique, 340 p.

À propos…

Remi_Frenette JPEGRémi Frenette est bassiste du groupe Les Jeunes d’Asteure et candidat à la maîtrise en histoire à l’Université de Moncton. Hormis son intérêt sérieux pour les questions acadiennes historiques et contemporaines, ses interventions traitent parfois de sujets ludiques sous la plume de la Réforme acadienne traditionnelle (RAT), une plateforme d’humour satirique présente dans les médias écrits et radiophoniques.

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