Les bons (?) côtés de la pandémie en Acadie! – Collectif

Ok, ok, ce n’est pas idéal ; c’est catastrophique! Nos festivals sont annulés (sauf les versions en ligne), les salles de spectacles sont fermées et nos artistes sont à la maison au moment où ils devraient être en train de faire leurs valises pour partir en tournée. Pendant ce temps, nous souffrons tous de «zoom fatigue» à force d’assister à tout plein de réunions pour essayer de relever les défis auxquels le secteur culturel fait face suite à la Covid-19, avec l’impératif politique de «se réinventer». C’est clair qu’il y a beaucoup de stress et d’incertitude dans toutes nos vies – pour certains plus que d’autres.

Mais, permettez-moi de vous apporter une perspective positive au milieu de cette crise. Une perspective néo-écossaises, certes, qui vient soutenir notre devise de L’union fait la force, et qui démontre que les Acadien.ne.s possèdent une certaine force créative, même coincé.e.s à la maison.

La force des réseaux (sociaux)

Les réseaux canadiens francophones et acadiens jouent un grand rôle dans le maintien des langues officielles en situation minoritaire. Certains d’entre nous sont plus attachés aux réseaux que d’autres. «Ces milieux et ces réseaux sont les éléments par lesquels les individus et les groupes entrent en rapport avec leur environnement, se l’approprient et s’identifient à lui. C’est à travers eux que les communautés se construisent et s’épanouissent, qu’elles entrent en relation avec les autres groupes avec lesquels elles se disputent le territoire, aux différentes échelles spatiales. Ces milieux et ces réseaux, imposant leurs effets, auraient une profonde influence aux transformations des milieux et des réseaux qui sont leurs.» [1] Autrement dit, c’est le réseau qui nous permet de nous développer. Comment continuer à se développer en temps de crise? La courbe d’apprentissage a été abrupte.

En Acadie de la Nouvelle-Écosse, grâce aux réseaux sociaux, la force du réseau acadien et francophone a rayonné d’une lumière forte pendant la période de pandémie. C’est comme s’il y a quelque chose qui a été déclenché au moment qu’a commencé la période d’isolement, comme si le réseau est venu à notre secours quand nous avons tous et toutes été dit de rester à la maison, et que nous nous sommes tou.te.s retrouvé.e.s devant nos écrans d’ordinateur et de téléphone.

Pour ceux et celles d’entre nous qui sont très attachés au réseau, nous avons l’habitude d’être présents de façon générale, que ça soit à des réunions, des spectacles, des conférences, ou n’importes quels espaces d’échanges. Au moment de l’interdiction de la présence physique, nous avons monté le volume sur notre présence virtuelle. Voilà le début de séries de spectacles, de conférences, de réunions et de concours virtuels. À la Baie Sainte-Marie est née une réincarnation du Tonight Show de Johnny Carson avec Normand Pothier et Jalapeno Papa (Adam Coulstring), à la saveur de la télévision communautaire des années 1990 (vive Télé-Clare). Cette série, intitulée le Desoir Show et qui a connu huit épisodes au total à travers deux saisons, est devenue l’objet d’un véritable culte et a donné naissance à des expressions comme «grou yay», chose qui se dit maintenant dans les allées de Comeauville Freshmart de façon régulière, comme si nous l’avions toujours dit depuis l’arrivée de nos ancêtres!

En plus du Desoir Show, la région de Clare a bombardé son Internet bas débit avec toutes sortes de spectacles, de Michael Saulnier à Mik à Vik, de Sébastien Dol à Vickie Deveau, en passant par deux soirées de contes avec Delbine (incarnée par Anne LeBlanc), dont une prestation avec plus de 620 spectateurs pendant sa présentation live et plus de 6000 par la suite. En plus de valoriser le talent local et de contribuer à la création de contenu local, toutes ces prestations ont éclairé, diverti et informé le public, ce qui est le mandat premier de la diffusion publique [2].

En temps de pandémie, rire et apporter de la joie à sa communauté est primordial. De le faire dans sa propre langue, c’est encore plus important. Lors d’une discussion avec mon ami Chad Comeau, j’ai été frappé quand il m’a annoncé qu’il n’avait «jamais autant consommé de contenu acadien», parce que j’ai réalisé que c’était pareil pour moi!

De Chéticamp à Clare

Ce n’est certainement pas qu’à Clare qu’il y a eu de l’action virtuelle. La Picasse dans la région d’Isle Madame a organisé un spectacle de Jacques Surette et en revanche, ça leur a apporté un tas de nouvelles personnes sur leur page Facebook! La région du Grand Havre a coordonné des sessions de trivia qui ont été très populaires et amusantes. La région de Pomquet a mis de l’avant un de leurs jeunes musiciens, Luke Rennie, qui a fait plusieurs spectacles. Et l’Association francophone de la Vallée a coordonné une St-Jean-Baptiste avec livraison à domicile de décorations aux couleurs du Québec. La grande majorité des régions ont assuré, de façon innovante, des programmations qui reflètent leurs identités.

Selon Ronald Bourgeois, «la Nouvelle-Écosse a vu une explosion musicale» comme il n’en a jamais vu, ou comme il y en a eu lors de la création des radios communautaires. Lui-même a été au centre d’une collaboration entre deux organismes, le Regroupement des aînés de la Nouvelle-Écosse (RANE) et la Fédération culturelle acadienne de la Nouvelle-Écosse (FéCANE), sur une série de spectacles qui étaient prévues en région. Quand la pandémie a frappé, ils se sont virés de bord rapidement, et ont fini par produire 17 spectacles virtuels qui ont obtenu plus de 70 000 visionnements au total. Côté perso, c’est sûr que Ronald a perdu des revenus en raison de l’annulation de sa tournée, mais la période de pandémie lui a donné du temps qu’il a consacré à la création, à l’apprentissage de nouveaux outils technologiques et à des collaborations avec d’autres artistes. La question qu’il se pose maintenant c’est : comment transformer ces collaborations en revenus?

La FéCANE a été au centre de plusieurs de ces projets qui se sont passés dans le réseau, et c’est beaucoup grâce à sa direction générale que le tout a été connecté ensemble, littéralement et figurativement parlant. Beaucoup d’organismes se sont tournés vers Luc d’Eon pour de l’aide ou des conseils en matière technologique, pour plus de 40 activités virtuelles. Bien que la FéCANE a toujours joué un rôle important pour le développement des arts et de la culture acadienne et francophone en Nouvelle-Écosse, son rôle aura été essentiel pendant la crise de la Covid-19.

Capture d’écran du Desoir Show avec Normand Pothier et Jalapeno Papa (Adam Coulstring) qui passait sur la page Facebook de la Société acadienne de Clare.

C’est également la FéCANE qui a produit la collaboration de plusieurs artistes néo-écossais.e.s de la tune Saulnierville Station, une vidéo qui a maintenant plus de 60 000 visionnements et qui a apporté une immense vague de fierté et de bonheur en début de pandémie. Quand il y a eu des moments sombres, suite à la tuerie à Portapique, la FéCANE était au taquet et a coordonné un hommage aux victimes avec une douce version de la chanson Nouvelle-Écosse de Philip et Wendell d’Eon, interprétée par des artistes d’un bout à l’autre de la province. Ce sont non seulement deux exemples de produits ou contenus acadiens mais aussi deux beaux exemples de la solidarité qui s’est manifestée à travers les arts et la culture en temps de crise.

La solidarité acadienne a aussi été présente lors de la première édition de la Semaine de la fierté à Clare, organisée par le groupe Fierté Clare Pride. Dans une période où de nombreux organismes et groupes ont pris la décision d’annuler leurs évènements, le groupe Fierté Clare Pride a décidé de continuer avec sa programmation et de l’ouvrir au-delà des frontières de Clare. Le résultat a été une semaine d’amour, d’apprentissage et d’échange, avec des interventions de partout en Acadie et de la francophonie canadienne.

Et ailleurs en Acadie

L’émission de CBC, Weekend Mornings avec Bill Roach a l’habitude de jouer de la musique francophone de temps à autres, ce que j’apprécie beaucoup, mais j’ai surtout apprécié lorsqu’il a passé deux de mes artistes préférés l’un après l’autre pendant que je roulais vers Halifax un samedi matin, récemment. Il a joué d’abord une chanson de P’tit Belliveau, qui a sorti un nouvel album juste avant la pandémie – absolument parfait en termes de timing, suivi de deux chansons de Belinda, l’alter-ego de Lisa LeBlanc. L’animateur de radio a ensuite repris les tunes de Belinda plus tard dans la journée sur son autre émission East Coast Music Hour. Le personnage de Belinda est né sur l’émission Bingo avec Johanne, un «rendez-vous dominical» qui se passait pendant dix semaines en plein cœur de période de confinement.

Avec son petit budget de production, Bingo avec Johanne a réussi à créer une émission avec une valeur de production très élevée et a donné l’occasion à plein d’Acadien.ne.s et francophones de jouer au bingo avec leurs amis dans le confort de leur salon. Il n’y a pas mieux que ça pendant une pandémie globale! En plus de nous offrir Bingo avec Johanne, l’Acadie est maintenant dotée d’une «nouvelle» artiste super cool qui a réussi à se rendre sur les ondes de la radio public anglophone dans un temps record. Le Nouveau-Brunswick a aussi assuré une bonne programmation de spectacles et activités virtuels. Même si nous sommes tou.te.s d’accord que ce n’est pas pareil qu’être front and center à Acadie Rock ou au Festival acadien de Clare, la présence virtuelle de plusieurs de nos artistes acadiens a certainement été bien appréciée.

Pour Trevor Murphy, originaire de la région de Par-en-Bas, la période de confinement fut l’occasion de démarrer une radio pirate. La radio-web Nowhere FM a havré dans la sphère publique le 14 avril et est repartie le 14 juin, avec très peu de traces qui restent. Trois émissions francophones figurèrent parmi la programmation, sur un total de 74 émissions et 253 épisodes venant de partout à travers le monde. Selon Trevor, la pandémie a été une période de création intense pour plusieurs artistes, et il s’attend que les studios d’enregistrement soient bien occupés quand les restrictions seront levées. Lui-même a sorti un nouvel album avec son groupe Quiet Parade ainsi que son premier projet musical en français intitulé Sluice. Certes, ces productions ne sont pas des produits de la Covid, mais est-ce que la pandémie a fait en sorte que davantage de monde a été à l’écoute? C’est certainement possible.

Astheure on fait quoi?

Nous restons dans l’incertitude et nous y resterons pendant longtemps. L’offre d’activités virtuelles est moindre : est-ce parce que le monde est tanné ou parce que les beaux jours sont arrivés? Je pense que c’est un mix des deux. Le Festival acadien de Clare a annoncé sa programmation en ligne avec une variété d’activités pour différentes démographies. Le 15 août sera certainement pareil, avec des levers de drapeau virtuels et des spectacles sur nos écrans.

On persévère, comme on l’a toujours fait, en se retroussant les manches et en faisant le travail qu’il faut pour garder la vitalité à l’intérieur de notre culture. Je crois sincèrement que ça va ben aller. Un jour, nous nous retrouverons tou.te.s ensemble à quelque part, devant un magnifique spectacle du 15 août ou dans le petit bar du coin.

Merci Réseau! T’as fait ton travail, tu nous as gardés connectés et unis, et tu nous as divertis pendant des moments durs et pas toujours évidents. Mais faut certainement pas s’attendre à des spectacles et activités gratuites pour toujours… Quand ça va être le moment de retourner dans les lieux culturels, allons-y plus que jamais!

[1] GILBERT, Anne, André LANGLOIS, Rodrigue LANDRY et Edmund AUNGER (2005). «L’environnement et la vitalité communautaire des minorités francophones : vers un modèle conceptuel».  Francophonie d’Amériques n°20, p. 51‑62.

[2] A matter of life and death. Sue Gardner. CBC Ideas. Septembre 2018.

À propos…

Crédit photo : Alex Pirottin.

Natalie Robichaud est directrice générale de la Société acadienne de Clare ainsi que présidente de la Fédération culturelle acadienne de la Nouvelle-Écosse. Elle est également étudiante dans le programme de Maîtrise ès arts en cultures et espaces francophones de l’Université Sainte-Anne. Elle préfère faire de l’administration des arts qu’être artiste, mais elle peut porter le chapeau d’artiste au besoin, surtout en tant que danseuse ou câlleuse de set carrés.

Sébastien Lord-Émard a étudié l’histoire et la philosophie. Passionné par les arts, passionnément acadien, il a publié sa poésie et des essais sur différentes plateformes, dont la revue Ancrages, et a parfois lu ses textes sur scène. Son travail comme chargé de projets et directeur littéraire aux éditions Bouton d’or Acadie, une maison d’édition franco-canadienne consacrée à la jeunesse, lui permet de concilier son amour de la littérature et des arts visuels en accompagnant la création d’autrui, pour les jeunes lecteurs d’ici et d’ailleurs.

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