En hommage à mes ancêtres acadiens – Ricky G. Richard

Bien des familles acadiennes sont réputées nombreuses. La mienne ne fait pas exception. Avec de grandes familles, plusieurs générations coexistent. Ainsi, les tout-petits ont la chance de côtoyer et d’interagir avec les aînés.

Par un hasard salutaire, j’ai bien connu quatre de mes arrière-grands-parents qui ne sont décédés que lorsque j’étais écolier. Qui plus est, mes quatre grands-parents étaient si jeunes à ma naissance qu’ils furent très présents dans mon cheminement jusqu’à l’âge adulte. Il s’agit d’un cadeau de la vie.

J’ai déjà rendu hommage à deux de mes grands parents. Laissez-moi vous entretenir des deux autres qui sont décédés depuis plus de 25 ans mais dont les souvenirs demeurent toujours aussi indélébiles dans mon esprit.

Avec mon grand-père maternel et mon petit frère (mars 1973).

Pépère

Mon grand-père maternel était un homme de petite stature né au beau milieu des années folles. Il était trapu et travaillant, un habile charpentier dont le père était agriculteur. Il a gagné sa vie en travaillant au loin, voyageant plus de deux heures de route du nid familial chaque semaine. Fier de ses origines et de son héritage, jamais il n’aurait pensé déménager sa famille en ville pour vivre parmi les anglais.

Comme d’autres Acadiens, il était sensible aux messages des curés de nos paroisses qui dénonçaient les malheurs identitaires de la ville. La seule façon de «protéger nos foyers et nos droits» était de rester à l’écart des anglais et d’enraciner les familles acadiennes à la terre.

Mon grand-père était sérieux et austère, ce qui ne l’empêchait pas de rigoler à l’occasion. Il avait un humour intelligent et non grivois, un sourire narquois et le sens de l’ironie.

Avec ses lunettes et sa calvitie, mon grand-père me rappelait Groucho Marx, ce maître du vaudeville et grand comique américain. Mon grand-père n’était pas du même tempérament que le Groucho de Duck Soup mais plutôt celui interviewé par William F. Buckley dans Firing Line.[1]

Il n’était pas bavard mais incisif dans ses commentaires. Mon grand-père, particulièrement à sa retraite, était un lecteur vorace. Il lisait la «gââzette» (le journal) et avait des romans Western américains à en remplir les murs. Bien que je ne partage pas ses goûts, il m’a indéniablement transmis cette passion de la lecture et une appréciation de la littérature américaine.

Mon grand-père travaillait avec ses mains et appréciait la nature. Il avait un potager qui faisait l’envie des alentours. Son jardin, soigneusement semé à côté de son «tet» à cochons, débordait de légumes frais dans tous les «seyants» (sillons). Il élevait aussi des petits poussins, assez pour nourrir la famille.

Il était un chasseur hors pair. Saisons après saisons, il abattait toujours son chevreuil ou son orignal. Je me rappelle avec quel soin il s’occupait de ses fusils et ajustait sa lunette de tir. Une de mes fiertés d’adolescent est d’avoir construit de mes mains un support à fusil en bois que je lui ai offert. C’était un signe de reconnaissance, une tentative de me rapprocher de lui. N’étant pas un gars de chasse, cela me permettait de partager l’une de ses passions.

Bien qu’il était attachant, mon grand-père n’était pas facile d’approche. Il était parfois taciturne. Mes oncles et mes tantes avaient un respect profond pour leur père, voire une crainte de lui déplaire. Comme bien des hommes de cette génération, il avait le souci de la discipline.

Il a survécu à un cancer du poumon qui l’a terrassé dès les premières années de sa retraite. Après sa rémission, il a fait un effort délibéré pour se rapprocher de ses enfants et ses petits-enfants, de montrer de petites marques d’affection qui avaient une profonde signification pour un homme si fier.

Étant son petit-garçon aîné, j’ai pu avoir une relation affectueuse avec mon grand-père que mes oncles n’ont peut-être pas eue. Les hommes de la génération de mon grand-père n’étaient pas portés à montrer leurs émotions, ce qui ne veut pas dire qu’ils n’en avaient pas. Il a toujours été attentionné à mon égard, à défaut d’avoir pu être aussi présent qu’il l’aurait voulu. Ces Acadiens qui ont vécu la guerre, ou qui ont fait d’énormes sacrifices personnels au profit d’un avenir plus salutaire pour leurs enfants, méritent amplement notre respect.

Comme bien des Acadiens, mon grand-père était économe à défaut d’être riche. Mon grand-père était généreux avec le peu de moyen qu’il avait. Cette générosité typiquement acadienne animait une économie de subsistance qui reposait fortement sur le bénévolat et la générosité d’autrui. Moins les gens sont riches, plus ils semblent avoir de l’empathie pour la misère et la détresse des autres.

Un de mes derniers souvenirs de mon grand père fut lorsqu’il m’a amené en bateau voir le pont de la Confédération en pleine construction. Nous avons partagé une petite bière en admirant cette belle côte du sud-est qui fut la terre de prédilection de nos ancêtres. Alors que je partageais un moment précieux et éphémère avec mon grand-père, pensait-il alors à son grand-père, 7e de sa génération, qui est né lors des premières années de la Confédération canadienne?

J’ai su plus tard que la lignée de mon grand-père était parsemée d’éminents leaders acadiens. L’un fut même un des héros de la Déportation ayant arraisonné un navire anglais. Ce que je ne savais pas, à l’époque où il était toujours vivant, c’est que mon grand-père était bel et bien de cette étoffe : mon grand-père ce héros.

Ma grand-mère paternelle et son mari (juillet 1968).

Mémère

Ma grand-mère paternelle est née bien avant la Première Guerre mondiale et a vécu toute sa vie en campagne au sud-est du Nouveau-Brunswick. Elle avait un nom éminemment acadien, mais aucune charrette. Elle détestait son nom, notamment parce que ses amis anglophones ne pouvaient le prononcer.

Ma grand-mère a élevé 6 enfants, mais n’avait rien d’une femme au foyer typique. Elle était autonome, une tête-forte dans le sens noble du terme. Elle adorait voyager et avait déjà sillonné bon nombre de provinces canadiennes et états américains bien avant que je ne vienne au monde.

Ma grand-mère était indépendante d’esprit, par tempérament et par nécessité. Au plus fort de la Grande Dépression, sa famille est foudroyée par la tuberculose. Elle perd coup sur coup son mari et deux de ses trois enfants. Quel devait être son état d’esprit? Avec toute une vie devant elle, ma grand-mère ne s’est pas laissée abattre et a frayé son chemin.

Elle a rencontré mon grand-père alors qu’elle était veuve, avec une petite fille sur les bras. Mon grand-père, plus jeune qu’elle, avait aussi le sens des responsabilités, puisqu’il a subvenu aux besoins de ses petites sœurs après le décès de leur père à l’âge de 44 ans. Mes grands-parents n’ont pas connu l’État providence et le filet social dont les Acadiens de ma génération ont pu profiter.

Mon grand-père et ma grand-mère étaient fait l’un pour l’autre. Ils s’aimaient profondément et ont passé presque 50 ans de vie commune comme époux.

J’ai connu ma grand-mère alors qu’elle était déjà vieille, habitant au sous-sol pendant ma tendre enfance. Elle avait une vigueur et une détermination indéniables. Elle était dévouée à sa famille, trois garçons et trois filles. Elle s’est aussi occupée de son père, Edmond, dans la résidence familiale jusqu’à sa mort. Comme bien des familles acadiennes d’antan, on «prenait garde» à nos vieux. Les enfants faisaient tout en leur pouvoir pour ne pas laisser leurs parents finir à l’hospice.

Avec mon arrière-grand-père, le père de ma grand-mère paternelle, et mon petit frère (mai 1973).

Mon «pépère É’gar», qui était tellement attachant, est décédé dans son lit à un âge vénérable. Gamin, j’aimais me faufiler dans le monde des grands. J’allais souvent visiter mes grands-parents qui jouaient aux cartes en soirée. Lors d’une partie de 200, sur les genoux de mon grand-père, je m’exclamais tout haut : «hé, pépère É’gar, t’as la bourrique» (l’as de pique). Ma grand-mère, avec un sourire en coin, me souffla à l’oreille qu’il ne fallait pas dire les cartes des autres.

Ma grand-mère était une femme organisée. Pendant de longues années, elle était responsable du bureau de poste du village. À cette époque, tous les gens du village venaient voir ma grand-mère qui connaissait chacun par leur nom. Comme bien des fonctionnaires, dont je suis, elle avait le sens du devoir et du service public.

À l’image d’innombrables Acadiennes, elle était économe et détestait gaspiller. Mon père et mes oncles m’ont souvent dit qu’ils ont mangé du pain sec durant toute leur jeunesse. Jamais une tranche de pain n’était gaspillée. Adolescent, je voyais souvent ma grand-mère sur son perron déchiqueter des restes de pain dans sa cour pour nourrir les oiseaux.

Comme toute grand-mère digne de ce nom, elle fut une bonne ménagère qui nourrissait la famille. Elle faisait de superbes biscuits sablés à la confiture et des «kek» chauds (scones) qui se dévoraient tout bonnement ou bien trempés dans une soupe.

Ma grand-mère m’a transmis le sens des responsabilités et de l’entraide sociale. Je me rappelle des corvées de jeunesse durant la récolte automnale des patates et des légumes du potager. Toute la famille était présente. Les Acadiens d’antan ont connu ces corvées familiales et paroissiales où chacun donne un peu de son temps pour bénéficier à la collectivité. Cette pratique ne fait malheureusement plus partie des habitudes acadiennes d’aujourd’hui.

Les Acadiens, en marge du commerce habituel, ont tout de même développé un sens de l’autonomie. Bien que leur économie de subsistance n’ait pas contribué à la grande prospérité économique, elle a certes transmis le sens de la solidarité collective qui a soudé ce peuple pour bien des générations.

Ma grand-mère était une femme extraordinaire avec une résilience digne du peuple acadien. Confrontée à l’adversité, elle n’a jamais baissé les bras. Elle se retroussait les manches et travaillait de plus belle. Elle a vécu une vie à l’image de toutes ces Acadiennes qui nous ont précédées et dont le travail reste malheureusement dans l’ombre.

Si l’Acadie est un nom féminin, ce n’est pas juste pour honorer sa Sainte patronne : c’est parce que ce peuple s’est bâti grace au travail infatigable des femmes acadiennes.

Adieu mémère et pépère.

[1] Voir : https://youtu.be/cXlIZBZpkoA

À propos…

Ricky G. Richard, originaire de Haute-Aboujagane au Nouveau-Brunswick, est diplômé en science politique de l’Université de Moncton et l’Université Laval. Il a aussi étudié et enseigné en science politique à l’Université d’Ottawa. Il est fonctionnaire fédéral, ayant travaillé au Commissariat aux langues officielles du Canada pendant plus d’une décennie. Il réside à Québec mais revient fréquemment en Acadie auprès des siens. Twitter : @rickygrichard . Blogue : rickygrichardblog.wordpress.com .

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Une réponse à “En hommage à mes ancêtres acadiens – Ricky G. Richard

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