Le poids électoral acadien au Nouveau-Brunswick – Collectif

Ce texte est un extrait en primeur de L’état de l’Acadie, un ouvrage collectif en préparation qui brossera un portrait de l’Acadie contemporaine avec des analyses et des données sur les francophones de l’Atlantique et leurs enjeux.

Les francophones représentent aujourd’hui environ un tiers de la population du Nouveau-Brunswick. Comment ce poids démographique se traduit-il en poids électoral? Dans quelles circonscriptions les Acadiens ont-ils le plus d’influence? Et pour qui votent les Acadiens?

La proportion des Néo-Brunswickois ayant le français comme langue maternelle a légèrement décliné au cours des dernières décennies, passant de 35,9 % en 1951 à 31,9 % de la population de la province en 2016.

Ce poids démographique est assez fidèlement reflété au niveau du découpage électoral, comme le montrent les données les plus récentes de la Commission sur la délimitation des circonscriptions électorales et la représentation du Nouveau-Brunswick. Ainsi, sur les 49 circonscriptions représentées à l’Assemblée législative, 16, soit 32,7% du total, comptent une majorité d’électeurs inscrits ayant le français comme seule langue maternelle.

Les francophones comptent aussi pour plus de 20 % de l’électorat dans sept autres circonscriptions. Autrement dit, le vote acadien apparaît incontournable dans un peu moins de la moitié des circonscriptions, soit 23 sur 49. En revanche, une majorité claire des circonscriptions, soit 26 sur 49, comptent moins de 15% de francophones. En principe, il serait donc possible pour un parti d’obtenir une majorité des sièges sans trop se préoccuper du vote francophone.

Au cours des cent dernières années, les Acadiens ont surtout donné leur appui au Parti libéral lors des élections. Il faut attendre l’arrivée au pouvoir du progressiste-conservateur Richard Hatfield pour briser ce monopole des libéraux. Lors des élections de 1982, en particulier, des députés progressistes-conservateurs ont été élus dans huit des quatorze circonscriptions majoritairement francophones de la province grâce notamment à l’adoption en 1980 de la Loi 88 reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles. Jean-Maurice Simard, le lieutenant francophone du premier ministre Hatfield, avait également joué un rôle fondamental dans cette victoire historique en mettant de l’avant une stratégie électorale destinée aux électeurs francophones.

Aux élections de 1999, un autre chef progressiste-conservateur, celui-ci francophone par sa mère et parfaitement bilingue, Bernard Lord, permettra à son parti de remporter la plus forte majorité de sièges de son histoire (44 sièges sur 55) grâce à un vote massif des Acadiens en sa faveur. Ce revirement a été attribué entre autres au mécontentement du gouvernement sortant du premier ministre Camille Thériault qui avait dû composer avec l’instauration de péages sur l’autoroute transcanadienne par son prédécesseur Frank McKenna.

Contrairement à certains pays comme la Belgique, le Nouveau-Brunswick a rejeté le modèle des partis communautaires. La création du Parti acadien durant les années 1970 se soldera par un échec sur le plan électoral, dans la mesure où aucun de ses candidats ne sera élu. Il va disparaître de l’arène politique en 1982. L’arrivée sur la scène politique du parti Confederation of Region (CoR) au début des années 1990 à la suite de l’effondrement du parti progressiste-conservateur sera également marquée par un échec, malgré l’élection de huit députés dans des régions anglophones lors des élections provinciales de 1991. Il va sans dire que ce parti anti-bilinguisme, dissous au début des années 2000, n’aura jamais eu le moindre succès auprès des Acadiens.

Lors des élections provinciales de 2014, le Parti libéral dirigé par Brian Gallant a réussi à prendre le pouvoir avec une petite majorité. Toutes les circonscriptions majoritaires acadiennes sont tombées dans les mains des libéraux sauf celle d’Edmundston-Madawaska-Centre où Madeleine Dubé l’a emporté par moins 250 voix devant le libéral. Similairement, en 2018, des 21 circonscriptions où les francophones représentent au moins un quart des électeurs inscrits, seule la circonscription de Shippagan-Lamèque-Miscou a été gagnée par les progressistes-conservateurs. Robert Gauvin, fils de Jean Gauvin, ancien ministre dans le gouvernement Hatfield, l’a emporté avec une mince avance de moins de 100 voix sur le libéral qui a possiblement été associé aux limitations de pêches et aux problèmes de la réforme de l’assurance-emploi par une partie de la population. La circonscription de Shippagan-Lamèque-Miscou est considérée comme étant baromètre puisqu’elle oscille souvent entre les libéraux et les progressistes-conservateurs.

Parmi les tiers partis actuellement actifs, que sont le NPD, l’Alliance des gens du Nouveau-Brunswick et le Parti vert, seul le dernier a réussi à faire élire un candidat dans une circonscription majoritairement francophone aux élections générales de 2018: Kevin Arseneau dans Kent-Nord.

De son côté, après avoir courtisé avec succès le vote acadien à quelques reprises, le parti progressiste-conservateur dirigé par son nouveau chef Blaine Higgs, qui est unilingue anglophone et un ancien candidat à la chefferie du CoR, ne semblait pas avoir une stratégie bien définie pour solliciter le vote de la communauté acadienne. On pourrait même croire que Blaine Higgs avait renoncé au vote acadien. Après son élection comme chef de son parti en novembre 2016, celui-ci ne s’est certes pas précipité dans les régions acadiennes. Toutefois, durant la campagne électorale celui-ci a voulu se faire rassurant à l’endroit de la population francophone en promettant de ne pas compromettre leurs droits linguistiques. Pas question pour un gouvernement progressiste-conservateur dirigé par Blaine Higgs d’abolir notamment la dualité en santé.

Pour leur part, les libéraux de Brian Gallant tiennent-ils le vote acadien pour acquis? Forts d’un important appui dans les sondages successifs de la part de l’électorat acadien lors de la campagne électorale, les libéraux devaient à tout prix maintenir leurs sièges dans les régions anglophones s’ils voulaient garder le pouvoir. Le premier ministre Brian Gallant dont le siège est dans le Sud-Est francophone de la province a fait bien comprendre à l’électorat anglophone son importance lorsqu’il s’est autodésigné ministre régional pour la région de Saint-Jean lors de son dernier remaniement ministériel. Brian Gallant a cherché lors de son mandat comme premier ministre à ne pas déplaire à l’électorat anglophone sans se mettre à dos la population francophone. C’est pourquoi son gouvernement a été des plus tiède sur les questions linguistiques. On peut songer en particulier au refus de Brian Gallant, comme premier ministre, d’être le responsable de l’application de la Loi sur les langues officielles comme le prévoit l’article deux de celle-ci.

En somme, voilà qui résume bien le grand défi électoral des Acadiens dans cette province : les Acadiens ne faisant pas le poids dans suffisamment de circonscriptions pour être indispensables aux partis politiques, ils doivent éviter aussi bien d’être tenus pour acquis que d’être ignorés par les partis politiques.

À propos…

Gabriel Arsenault est professeur adjoint en science politique à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton. Détenteur d’un doctorat en science politique de l’Université de Toronto, ses recherches portent surtout sur les politiques publiques et la politique canadienne. Il a récemment publié L’économie sociale au Québec. Une perspective politique aux Presses de l’Université du Québec (2018).

Roger Ouellette est professeur titulaire de science politique à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton. Ses domaines d’enseignement et de recherche portent principalement sur la politique canadienne et acadienne de même que sur les politiques publiques

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