Viens avec moi : un premier opéra rock pour l’Acadie, signé Les Hôtesses d’Hilaire – Justin Frenette

Les Hôtesses d’Hilaire. Viens avec moi [CD], Moncton, Studio B-12, 11 mai 2018.

Depuis le début de leur carrière, Les Hôtesses d’Hilaire n’ont jamais eu peur de sortir du lot. Que ce soit leur style musical hautement éclectique, leurs paroles délicieusement satiriques ou leurs performances live hautement colorées et excentriques, ce groupe a décidément tout pour plaire aux passionnés de la marginalité artistique et tout pour déplaire aux matantes. Cette attitude leur a valu plusieurs adhérents, mais leur a également fait connaître plusieurs embûches dans une industrie musicale qui favorise la familiarité au détriment de la créativité et de l’authenticité. Cette frustration est exprimée à merveille dans leur tout nouvel album, Viens avec moi.

Crédit photo : Les Hôtesses d’Hilaire.

Produit de plus de deux ans d’écriture, cet opéra rock raconte principalement l’histoire de Kevin, candidat à un concours de chant fictif, et de Serge, membre d’un groupe rock indépendant, deux personnages qu’on devine être une version autofictionnelle des Hôtesses d’Hilaire. Ils incarnent deux extrêmes en termes de parcours artistiques sur la scène musicale acadienne : celle de l’intégrité et du travail acharné (avec Serge) et celle de la gloire instantanée et des obstacles qui s’ensuivent (avec Kevin).

Après une longue intro psychédélique présentant les différentes philosophies ayant inspiré les périples de Kevin et de Serge, le narrateur nous présente le groupe de Serge avec la chanson «L’Acadie des terres et forêts». On constate alors l’enthousiasme du groupe envers son public et vice-versa sous le mantra «Edmundston is the place to be», mais on se doute déjà que tout ne demeurera pas rose pour Serge et compagnie. On apprend ensuite les ambitions monétaires de Serge avec «Petit paradis sur le bord de l’eau», qui exprime les désirs de ce dernier d’éventuellement vivre plus aisément de son art. Ce fantasme du succès est ensuite revisité dans la perspective de Kevin, qui s’identifie aux histoires ridiculement humbles des participants du concours de chant dont il est question dans l’histoire et qui rêve d’y participer un jour. Les deux personnages se mettent alors à la tâche dans l’espoir d’atteindre leurs buts dans «All in the bus», chanson rock hautement énergétique représentant la frénésie de la vie en tournée, et dans «Pousser ma note», pièce inspirante qui vante les performances de Kevin lors de sa participation au concours de chant.

Se présente alors Julia dans la prochaine pièce, «Smell the Money Baby». Celle-ci, que l’on devine travailler comme agente musicale, insiste sur tout l’argent que Kevin pourrait gagner si ce dernier suivait ses conseils. De son côté, Serge explique l’importance pour les artistes d’être omniprésents dans les réseaux sociaux dans «Post ta shit», une pièce rock psychédélique qui surprend avec un changement de tempo absolument hypnotisant vers la fin. Celle-ci renforce brillamment l’idée que, plus que jamais, l’identité d’un artiste est hautement jugée par sa présence en ligne, comme l’affirme la phrase souvent répétée «Je post donc j’existe».

Vers le milieu de l’album, on constate un changement d’attitude chez les deux personnages. Kevin rencontre Lucien Francoeur (notamment connu comme l’ex-chanteur du groupe Aut’Chose) qui lui propose d’essayer, en petite dose, une substance psychédélique qui l’aiderait à «ouvrir les portes de [s]a tête» lors des moments où la pression d’être une vedette devient trop forte. De son côté, Serge considère faire un dernier show puis se retirer pour un certain temps comme le dévoile la fin de la pièce «Le calvaire de Serge». Julia tente alors d’intervenir en incitant Kevin à écrire un hit avec «Spread the Love», mais celui-ci décide plutôt de revendiquer son indépendance artistique avec «Mangez tout’ un char». Julia, découvrant alors le talent de Serge, tente de le convaincre que son style musical ne lui apportera jamais la gloire dont il rêve et l’incite plutôt à devenir juge à son concours dans la pièce hautement progressive «Hot Seat». L’histoire se conclut avec Serge qui accepte l’offre de Julia et qui se bat contre sa dépendance à l’alcool dans la pièce finale hautement triomphante «Obstacle émotionnel», qui semble être un clin d’œil musical à Offenbach.

Bien que l’histoire se veut en quelque sorte dénonciatrice de l’hypocrisie de l’industrie musicale et de l’obsession apparente du public général sur le «poussage de note», comme l’explique Serge en entrevue, l’humour n’y est nullement délaissé. Serge utilise brillamment l’ironie et l’autodérision pour alléger l’atmosphère de ce portrait très réaliste et parfois sombre de sa propre expérience artistique et de celles de nombreux artistes acadiens.

Musicalement, Viens avec moi nous dévoile ce que les Hôtesses d’Hilaire font de mieux, mieux que jamais auparavant. Les détours musicaux sont encore plus périlleux, les pièces psychédéliques sont encore plus planantes et les performances de chaque musicien sont à leurs plus expressives et créatives. Il s’agit également de l’effort musical le plus éclectique de l’histoire du groupe. Quoique l’album tombe principalement dans la catégorie du rock psychédélique, le groupe s’aventure également dans le country, le garage rock, le punk, le pop, le soul et le prog, toujours avec une aisance admirable et en restant fidèle à leur son.

En gros, il s’agit selon moi du projet le plus accompli du groupe. Avec ses 19 chansons, l’album peut sembler un peu lourd lors des premières écoutes, mais il se digère très bien avec le temps et devient l’une des expériences musicales les plus mémorables de la musique acadienne des dernières années. Reste à voir si la présentation live de l’opéra rock, prévue pour novembre prochain, sera à la hauteur de l’imaginaire des adhérents du groupe suite à ce voyage musical qui ne peut laisser indifférent.

Ma cote: 9/10.

Coup de cœur de l’album : «Hot Seat».

À propos…

Justin Frenette est un étudiant débutant sa maîtrise en orthophonie à l’université d’Ottawa. Il aime bien faire du bruit parfois plaisant (pour lui) sur une variété d’instruments incluant la guitare et la basse, faire du vélo lorsqu’il ne perd pas ses clés et se causer des tendinites lors de séances de yoga.

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