911 ou les sécrétions du temps – Mélanie Lescort

Leblanc-Poirier, Daniel, 911, Montréal, Éditions L’Hexagone, 2017, 61 p.

Crédit photo : Éditions L’Hexagone.

Moins d’un an s’écoule entre la parution en 2016 du dernier roman de Daniel Leblanc-Poirier, Le deuil tardif des camélias, aux Éditions L’Interligne et la parution récente de 911 chez l’Hexagone. Avec 911, l’auteur revient à son genre de prédilection, la poésie. L’œuvre, qui fait une soixantaine de pages, porte sur l’aventure d’un narrateur du nom de daniel (sans majuscule) qui dresse un portrait haletant de son mal de vivre.

L’histoire ne s’inscrit pas dans le temps comme on le connait. Tout se passe comme si les émotions et les sensations avaient leur propre horloge. L’incertitude, la solitude et le deuil sont les états d’esprit quasi permanents qui caractérisent peut-être le mieux le mal de vivre du narrateur. Bien que ce dernier puisse vivre des moments d’extase ou entrevoir une lueur d’espoir par moments, le lecteur constate rapidement que le battement de son métronome est toujours réglé sur le mode de la douleur et de la décadence.

Dès le premier vers de 911, le narrateur annonce une image centrale à l’œuvre : les sécrétions. Les «sécrétions du temps» (p. 7) comme il les désigne sont évoquées par des termes comme : la salive, l’urine, la bière, les glissades d’eau, le sang, le vomi, le smog corporel, les fluides blessés, les huiles usées ou un liquide lumineux. Même les termes ou expressions les plus anodins sont juxtaposés à d’autres afin de traduire le mépris que suscitent les sécrétions. C’est cette collision de paroles, comme la rencontre inévitable de deux plaques tectoniques, qui traduit la douleur térébrante, la violence intérieure et le sexe virulent dans l’œuvre. Ne cherchez pas la cohérence dans les paroles. Ni même dans les images qu’elles produisent. C’est dans le cri des sensations qu’elles évoquent que le lecteur peut donner un sens à ce qu’il lit :

étant infertile sur la corde de ma nudité
explique-moi comment grimper
jusqu’aux lèvres dans la corde
à danser je n’ai plus
de saut pour me pendre (p. 28)

[…] localise le deuil dans mon orifice
et je vomirais les lieux du refus (p. 29)

[…] je sais que tu fourres des prostituées dans le dos de la joie (p. 30)

Le titre 911 évoque le paroxysme des sensations exprimées par daniel, le narrateur. À la fin de l’œuvre, il confesse :

je fais des jokes
mais je me sens seul comme une canisse de gaz pleine
je suis aigu comme le cri dangereux d’un incendie
qui prendrait racine dans
la sécrétion (p. 61)

Les paroles de daniel expriment avec justesse l’urgence des émotions qui brulent en lui et qu’il fait ressentir à son lecteur tout au long de l’œuvre.

Les thèmes exploités par Leblanc-Poirier sont très similaires à ceux de son roman Le deuil tardif des camélias qui raconte la vie troublée de jeunes adultes révoltés et en quête de sens. La sublimation est omniprésente du début à la fin de ces deux œuvres. Sexe, prostitution, drogues, alcool et dépendance sont à nouveau au rendez-vous. À la lecture de certains passages de 911, on ne peut s’empêcher de ressentir une impression de déjà-vu. Les réflexions rédigées à la première personne, comme dans le passage cité précédemment, montrent néanmoins que ce livre présente un personnage plus réfléchi et nuancé et dont la conscience est relativement plus développée que celle des personnages de son précédent roman, Étienne et Laurent. La décadence s’y trouve encore, mais l’indifférence y est moins grande. daniel, le narrateur, se questionne, regrette, doute.

À travers le recueil, Leblanc-Poirier partage l’espace de la page avec les paroles d’autres poètes comme la poète québécoise Tania Langlais (p. 15) et le poète espagnol Federico Garcia Lorca (p. 35). Dans leurs œuvres respectives, Langlais et Lorca traitent tous les deux de la mort comme d’un métier. Leurs textes se veulent sensibles à la souffrance des poètes, qui «à travers l’écriture, transcend[ent] le fatum[1]». À mon avis, Leblanc-Poirier les cite en regard de ce «travail sacré» du poète qui doit s’accomplir «autour de la douleur[2]». Une étude approfondie de leurs œuvres permettrait certainement de mieux comprendre l’intertexte dans 911.

Malgré les thèmes sombres qui s’en dégagent, 911 présente une lecture étonnamment divertissante et dont le verbe littéraire ne déçoit point. Il atteste du réservoir inépuisé d’analogies riches de l’artiste. La verve lyrique de Leblanc-Poirier, qu’importe la forme, nous rappelle, comme le disait Albert Camus, que «parler de ses peines, c’est déjà se consoler».

[1] Hugues Corriveau, «Poésie – Tania Langlais et André Roy : espionne et espion», Le Devoir, 10 janvier 2009, en ligne.

[2] Ibid.

À propos…

Mélanie Lescort est doctorante au Département des lettres françaises de l’Université d’Ottawa. Sa thèse porte sur les processus de consécration des littératures canadienne-française, francophones de l’ouest, franco-ontarienne, acadienne et franco-canadienne. Elle occupe présentement un poste de conseillère pédagogique en littératie – appui aux initiatives ministérielles – au CFORP.

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