Lecture haletante ou deuil obligé : le deuil tardif des camélias de Daniel Leblanc-Poirier – Mélanie Lescort

Daniel Leblanc-Poirier, Le deuil tardif des camélias, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2016, 130 p.

Rédigé sous la plume de Daniel Leblanc-Poirier, Le deuil tardif des camélias, son deuxième roman, est paru aux Éditions L’Interligne en novembre dernier. Il s’inscrit en continuité avec le premier, Le cinquième corridor, paru aux Éditions Perce-Neige en 2015. Dans chacun des romans, Leblanc-Poirier plonge les personnages principaux dans une période troublée de leur vie. Dans son premier roman, l’auteur néo-brunswickois écrit le récit initiatique de jeunes adultes révoltés en quête de sens alors que le deuxième raconte l’imbroglio amoureux de deux étudiants de l’UQAM, Étienne et Laurent.

Crédit photo : Éditions L’Interligne.

Les aventures d’Étienne, narrateur et étudiant en histoire de l’art, et de Laurent, inscrit dans le programme des sciences des religions, se transforment dans une quête désœuvrée. Les cours sont mis de côté, en filigrane du récit; un nouveau «happening» (p. 18) s’annonce : peines d’amour, Kraft Dinner, cocaïne, infidélité, pornographie, dépression, narcotiques, et orgies – bref, en un mot, l’insouciance. L’oisiveté des personnages mène à un équilibre tributaire, à «une sorte de nihilisme» (p. 39). Le deuil tardif des camélias est certes un roman qui déshabilite la figure de l’étudiant du 21e siècle; le désenchantement de ce dernier est apparent.

Puisque le roman illustre le caractère odieux de la génération des milléniaux, le lecteur se demande pourquoi le titre renvoie à la fleur si magnifique qu’est le camélia. Selon les traditions chinoises et japonaises, cette fleur, tsubaki en japonais, représente la longévité, la fidélité et le bonheur. En littérature, elle rappelle l’œuvre d’Alexandre Dumas fils, La Dame aux camélias (1848), dans laquelle la muse du personnage principal, la courtisane Marguerite Gautier, porte sur sa poitrine des camélias de différentes couleurs pour montrer à ses amants qu’elle est disponible.

Ce n’est certes pas à Dumas que Leblanc-Poirier emprunte la figure du camélia, mais à Kobayashi Issa, un poète japonais dont les citations sont mises en exergue au début et à la fin du roman. Celle de Leblanc-Poirier tisse un rapport antinomique à la vie, à l’harmonie et à la loyauté. Les paroles d’Issa évoquent la révolte de ces jeunes face à une mort inévitable et à leur instinct qui les pousse à vivre chaque instant de leur vie :

Puisqu’il le faut
Entrainons-nous à mourir
À l’ombre des fleurs
– Kobayashi Issa

Couvert de papillons
le camélia mort
était en fleur
– Kobayashi Issa

Étienne et Laurent prennent la voie de l’autodestruction. En l’absence de conventions sociales, de limites, ils transgressent celles de la tentation et s’engagent dans l’adultère forcené; l’affair-pourquoi-pas. Les vies amoureuses et sexuelles des deux étudiants s’entrelacent et se mêlent à celles de Florence, Bruno, Marie-Pier, Raphaëlle et Sylvie. Dans la vie de ces jeunes adultes, le camélia n’a pas le sens qu’il a chez Dumas; le jeu des amants n’est pas embelli. Chez Leblanc-Poirier, la frontière entre le fidèle ami et le rival Don Juan est mince et le bonheur, relatif. Résultat : le vide. Leblanc-Poirier projette une quête absurde du bonheur qui rappelle celle du protagoniste de L’Étranger d’Albert Camus par sa révolte, sa passion et sa quête de liberté.

À la fin du roman, le lecteur comprend en quelque sorte que la jeune génération dont il est question dans le roman vit une forme d’autodestruction. Le parcours de vie de ces jeunes mène le lecteur à constater que le camélia de Kobayashi Issa, bien que couvert de papillons, annonce métaphoriquement la mort, une quête dans laquelle il faut s’engager pour vivre pleinement ou dont il faut s’échapper pour grandir (voir p. 125). Le roman se termine avec le départ de Laurent et la lettre qu’il rédige à l’intention d’Étienne pour faire comprendre les raisons de celui-ci. Il explique que «[s]a soumission était nihiliste et [qu’il] savai[t] ce [qu’il] faisai[t]» (p. 121). À la lecture de son aveu, on constate que dans le chaos qui est réservé à cette jeune génération, parfois, la fuite est la seule solution envisageable afin qu’elle puisse «prouver à [elle]-même qu’[elle est] à la hauteur» (p. 121) et agir en regard du fatalisme de la vie.

Si le lecteur se sent lassé par l’existence pitoyable d’Étienne et de Laurent, du moins, il saura apprécier la panoplie de métaphores, matériau principal de la narration. L’écrivain lui réserve un trésor de figures de style véhiculant des images provocantes dignes de faire saliver tout littéraire en soif d’une lecture de chevet. À certains moments de la lecture, on peut lire des narrations alléchantes comme celle qu’Étienne livre de sa soirée avec Raphaëlle, petite-amie de Laurent et amie de sa propre copine, Marie-Pier. Avec «la tour de Pise dans [s]on caleçon», il «lui malaxai[t] les hanches» et «réinventai[t] la cartographie de sa peau avec une langue beurrée de salive». Il «enfou[a] [s]a tête dans la rosée de vanille entre les trésors de ses cuisses [et] léch[a] comme si [s]a vie en dépendait» (p. 86-87). Les actes de trahison d’Étienne, comme ceux de ses compagnons, sont parmi les nombreuses formes que prend leur révolte.

Il n’y a aucun doute que Le deuil tardif des camélias est une œuvre trop vulgaire et haletante pour être enseignée au secondaire. Il s’agit néanmoins d’une belle lecture d’été pour l’étudiant qui vit une transition vers le postsecondaire et qui jubile en attente de la liberté. Les images créées par le narrateur, suffisamment crues, choquent et incitent une réflexion sur la vie. Bien qu’elles n’embellissent pas la frénésie des drogues, du sexe et de l’alcool, elles feront surement vivre des moments de vertige à quelques lecteurs-parents. Alors que se termine le roman, le lecteur est laissé en suspens : nos parcours de vie mènent-ils vers un deuil obligé?

À propos…

Mélanie Lescort est doctorante au Département des lettres françaises de l’Université d’Ottawa. Sa thèse porte sur les processus de consécration des littératures canadienne-française, francophones de l’ouest, franco-ontarienne, acadienne et franco-canadienne. Elle occupe présentement un poste de conseillère pédagogique en littératie – appui aux initiatives ministérielles – au CFORP.

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