À quand la fin de la sociologie acadienne – Ricky G. Richard

La fin des années 1960 a été mouvementée en Acadie comme ailleurs dans le monde. Quelques mois avant le célèbre festival Woodstock, l’Université de Moncton met à la porte quatre professeurs de sociologie au printemps 1969 suite à une crise étudiante. Cette décision, à toute fin pratique, sonna le glas de son département de sociologie. Quelles sont les causes et les répercussions historiques de cet incident au regard de l’Acadie contemporaine?

Le docu-réalité L’Acadie, l’Acadie!?!, de Brault et Perrault (ONF)[1] capture en son et en image tout le mal de vivre acadien de l’époque et mérite d’être (re)vu. Il s’agit d’un film à la fois triste et héroïque. Une funeste destinée pour l’Acadie est pressentie tellement le désarroi de quatre jeunes leaders est grand. Il est facile de prendre parti pour les jeunes face à la domination des pouvoirs en place. S’il y avait un film que l’on pourrait caractériser de Braveheart acadien, ce serait celui-là.

Les jeunes Acadiens de l’époque étaient désemparés; ils se sentaient coincés. D’un côté, il y avait une classe dirigeante anglophone, hautaine et anti-francophone.  De l’autre côté, les jeunes se soulevaient aussi contre l’élite acadienne, francophone : le premier ministre Louis J. Robichaud, mais aussi l’élite dirigeante de l’Université de Moncton, en les qualifiant de frileux ou de «bon-ententistes». Ces termes exprimaient la dérision des jeunes à l’égard de l’ordre établi. Comme l’a si bien dit le plus récent Nobel de littérature : «when you ain’t got nothing, you got nothing to lose».

Presque cinquante ans plus tard, il faut en conclure que la fermeture du département de sociologie fut l’un des plus tristes épisodes de l’histoire intellectuelle acadienne. Pour une analyse à la fois fine et soutenue du mouvement étudiant, ses origines, ses prétentions idéologiques et surtout son incidence sur les idées nationales en Acadie, il faut absolument consulter le livre de Joël Belliveau, Le «moment 68» et la réinvention de l’Acadie[2].

Dès 1974, le département renait tranquillement. On embauche, cette fois, des Acadiens ou des Québécois mais non pas des coopérants de France qui avaient semé la zizanie. Bon nombre de commentateurs tiennent l’élite acadienne responsable de la fermeture du département de sociologie et d’avoir voulu étouffer toute critique sociale. Ils auraient agi de façon autoritaire et anti-démocratique. La sociologie, non pas la science mais sa praxis, a fait peur aux élites acadiennes, disent certains.

Réponse à la crise étudiante des années 1968-1969 : la réaction était-elle juste ou démesurée, réaliste ou réactionnaire? L’histoire et les intellectuels acadiens continueront d’en juger.

La conclusion qu’une personne tire à l’égard de l’apport social du mouvement étudiant acadien dépend de son parti pris ou de ses objectifs idéologiques. Bien qu’il y ait une part de vérité dans la critique faite à l’égard des élites acadiennes, les enjeux apparaissent bien plus complexes qu’à première vue.

Crédit photo : Ricky G. Richard.

Une histoire qui se répète?

Qu’en est-il aujourd’hui du département de sociologie à l’Université de Moncton? D’un point de vue extérieur ou en s’appuyant sur quelques discussions éparses, nous avons l’impression que l’histoire est sur le point de se reproduire. Certains avis laissent présager un avenir moins reluisant pour la sociologie acadienne. Son département serait-il en train de mourir de sa belle mort sous nos yeux? Est-ce que la sociologie monctonienne assume son acadianité ou se donne un rôle vis-à-vis l’Acadie?

Si l’on accepte certains ouï-dire, le foyer intellectuel des sociologues acadiens se meurt. Les professeurs se retirent et ne sont pas remplacés. La sociologie serait en perte de vitesse ou en quête d’identité. Tandis que les départements de science politique et d’économie prennent leur essor, en se fondant en école des hautes études publiques, celui de la sociologie semble esseulé. Le département ne serait plus le moteur intellectuel du développement ou du progrès social acadien qu’il a jadis été.

Ne sachant pas s’il y a feu sous la fumée, nous ne pouvons que spéculer. Qui dit vrai? On peut faire l’hypothèse prudente qu’il y a des chances que le département de sociologie ferme si une baisse des inscriptions en sciences sociales s’accentue. D’autres dynamiques pourraient aussi venir à bout de la sociologie acadienne.

L’étiolement de la sociologie acadienne

Il se peut que le département survive à une crise possible mais qu’il perde sa dimension acadienne en la traversant. Nous aurions alors une sociologie générique et savante mais déconnectée de son milieu. Les outils de la sociologie ne serviraient donc plus à expliquer les phénomènes propres à la société ou l’identité acadienne. Le regard des chercheurs se poserait ailleurs ou passerait outre l’Acadie.

La disparition du département pourrait prendre la forme d’une transformation profonde qui la dénature ou l’engloutie. Ainsi, l’étiolement de la sociologie résulterait d’une lente implosion au lieu d’être la conséquence de décisions malencontreuses venant de l’extérieur.

Il s’agit de spéculations, qui ne se fondent pas sur des faits ou preuves irréfutables. Aucune crise apparente ou intention de fermeture ne semble se manifester publiquement. Toutefois, il y a certains signes que la sociologie se questionne ou cherche sa dimension acadienne.

Que la fermeture du département de sociologie à l’Université de Moncton se fasse en douce, par attrition ou du jour au lendemain, l’effet sera le même : une Acadie privée de l’un de ses outils de réflexion et d’intervention.

Si le département de sociologie de l’Université de Moncton ferme boutique, dans 5 ans, 10 ans ou beaucoup plus tard, nous pourrons dès lors affirmer que l’Acadie se rend coupable de cécité historique. Les personnes qui seront tenues responsables n’auront rien appris du passé.

Mais pourtant…

Pourtant, la sociologie acadienne a une longue et riche histoire. Les travaux incontournables de Camille-Antoine Richard et de Jean-Paul Hautecoeur sont fréquemment cités par les personnes qui étudient l’identité acadienne, l’histoire de la sociologie acadienne ou l’Acadie par ses discours. De grands intellectuels sont issus de ce département ou ont suivi des cours formateurs en sociologie à l’Université de Moncton. La sociologie acadienne influence d’autres disciplines et est au cœur de l’histoire des idées.[3]

Plusieurs jeunes chercheurs proviennent du département de sociologie. D’autres, qui n’ont pas étudié à l’Université de Moncton, côtoient la sociologie acadienne par leur objet d’étude. Plusieurs s’en inspirent, s’abreuvent à cette discipline. S’il fallait faire le décompte des diplômés récents de maîtrise ou des doctorants actuels ayant passé par la sociologie à l’Université de Moncton ou qui sont d’origine acadienne, il nous faudrait plus qu’une main.

Priver les sociologues acadiens de leur département serait lourd de conséquence. Celui-ci a une réputation enviable, et un legs indéniable résultant du travail de ses anciens étudiants, dont plusieurs continuent à faire rayonner l’Acadie par leurs recherches.

De la nécessité de la sociologie

Il faut l’admettre, la sociologie, la science politique et l’économie ont une certaine affinité, due à leur proximité épistémologique. Chacune de ces disciplines est fondée sur la rigueur intellectuelle et sur la méthode scientifique. Elles suscitent la réflexion sur l’histoire ou les conditions contemporaines pour saisir des phénomènes sociaux, politiques ou économiques. Le propre de la sociologie acadienne est non seulement de nourrir la curiosité sur la condition humaine collective, mais aussi de poser un regard critique sur l’Acadie et la société qui l’entoure. Cela est tout à fait nécessaire dans nos sociétés ouvertes modernes.

Alors que la science politique étudie le pouvoir et les institutions étatiques, la sociologie se questionne sur l’interaction humaine qui est au fondement des institutions. Alors que l’économie mesure les flux de capitaux ou le développement économique, la sociologie se pose des questions éthiques sur les disparités sociales ou sur l’accumulation de la richesse, par exemple. Ces disciplines sont complémentaires. Ensemble, elles forment un trépied intellectuel des sciences sociales. Qu’arriverait-il si l’on enlève une patte?

L’Acadie pourrait survivre à la disparition de son département de sociologie, si elle advient, mais elle s’appauvrirait intellectuellement. Une Acadie sans département de sociologie pourrait créer une masse de chercheurs sociologiques apatrides qui risquent de quitter l’Acadie vers de nouvelles contrées.

Retour vers le futur?

Dans un article publié en 2006, Jean-Philippe Warren et Julien Massicotte présentent une analyse de la crise étudiante ayant menée à la fermeture du département de sociologie[4]. On y voit le jeu du pouvoir et des interrelations des intervenants d’alors. Cette lecture devrait intéresser toute personne qui s’apprête à (re)voir L’Acadie, l’Acadie!?!  Il s’agit d’une belle entrée en matière.

Leur conclusion, à savoir que «l’administration de l’Université de Moncton choisisse une épistémologie qui convienne à sa politique», est moins intéressante. Il faut lire : l’élite n’acceptait pas la sociologie militante et d’action qui était enseignée et a donc voulu asseoir son autorité. Les raisons pour lesquelles l’université a décidé de fermer le département de sociologie ne seraient-elles pas davantage identitaires et stratégiques que ne laissent croire ces chercheurs?

L’empathie naturelle des Acadiennes et Acadiens pour le battant ou pour celle qui fait face aux plus puissants qu’elle, pourrait faire oublier les nuances historiques. Les débats de l’époque, portant sur l’avenir de l’Acadie à l’Université de Moncton, étaient très venimeux. Ils frôlaient souvent ce que l’on appellerait aujourd’hui les attaques «personnelles». Bien sûr, il y avait une critique sociale à la base du mouvement étudiant. Mais l’article de Warren et Massicotte, ainsi que le film de Brault et Perrault, décrivent de nombreuses attaques personnelles, méchantes et soutenues, visant le Recteur, le directeur de l’information de l’Évangeline, le premier ministre Robichaud, le Doyen de la faculté des sciences sociales et bien d’autres. Comment prétendre participer à un mouvement social si l’on personnalise le débat au lieu de défendre les idées qui l’animent?

Lançons une autre hypothèse sur la raison profonde de la fermeture du département de sociologie.

Il se peut que l’élite administrative acadienne ait voulu sacrifier son département de sociologie en 1969 pour sauver l’existence même de l’Université de Moncton face à la pression du milieu anglo-dominant de l’époque.

Ce quid pro quo aurait permis à l’Université de Moncton de grandir, de prendre sa place et de rétablir sa réputation comme établissement d’enseignement postsecondaire digne de ce nom.

Les coopérants de France mis à la porte n’étaient peut-être pas mal intentionnés en prodiguant leurs enseignements militants. Ils étaient des hommes de leur temps. Ils ont agi en majoritaires, sans complexe d’infériorité, en oubliant l’inertie historique et les contraintes du contexte minoritaire en Acadie. Qui plus est, ils ont fort probablement sous-estimé tout le pouvoir dont était investie l’élite anglophone de cette province et le ressac possible. Et cette élite néo-brunswickoise a probablement utilisé au maximum son capital politique pour faire plier le premier ministre Robichaud et l’élite dirigeante acadienne.

L’Université de Moncton actuelle, vieille de plus de 50 ans, est une institution universitaire solide, bien enracinée en Acadie et respectée dans le paysage intellectuel de la province, voire du pays. S’il est le bel arbre mature sur lequel on peut compter aujourd’hui, pour se réfugier des tempêtes occasionnelles, imaginez à quel point il devait être fragile quand il n’avait que 5 ou 6 ans. Une bourrasque de vent, une érosion du sol, une intention malveillante aurait bien pu le déraciner ou l’abattre. C’est probablement à cela que les élites acadiennes d’alors pensaient.

Crédit photo : Ricky G. Richard.

Conclusion

L’histoire a bien des leçons à nous enseigner. On ne peut tellement blâmer l’élite de la fin des années 1960 qui cherchait à préserver cette toute jeune université. Bien que l’enseignement supérieur en Acadie bénéficie d’une longue histoire, son université moderne ne fut créée qu’en 1963. Il paraît qu’au plus fort de la crise, les dirigeants de la province ont signifié que ce n’était pas juste la sociologie qui posait problème mais bel et bien l’Université de Moncton toute entière. Le Premier ministre aurait dit, de façon explicite ou à mot couvert au Recteur, que les subventions gouvernementales pourraient très bien lui être retirées.

Si l’hypothèse avancée ci-haut s’avère, les élites acadiennes de l’époque ont sciemment mis la sociologie sur le bûcher afin de sauver le reste de l’institution. Alors, plusieurs questions se posent. Pourquoi, 50 ans plus tard, le département de sociologie devrait-il faire les frais alors qu’il a probablement sauvé l’existence même de l’Université de Moncton naissante? Et si la sociologie ne réussit pas à trouver d’elle-même une mission, une identité ou une pertinence au regard de l’Acadie, est-elle condamnée à disparaître? L’histoire va-t-elle se répéter?

[1] https://www.onf.ca/film/acadie_acadie/

[2] Belliveau, Joël (2014) Le «moment 68» et la réinvention de l’Acadie, Ottawa : Presses de l’Université d’Ottawa, 362 pages.

[3] Voir : Belliveau, Joël et Patrick-Michel Noël (2006) «Éléments pour une rétrospection et une prospection de l’historiographie acadienne» Bulletin d’histoire politique, 242, pp. 33-53. Disponible sur : érudit.org.

[4] Warren, Jean-Philippe et Julien Massicotte (2006) «La fermeture du département de sociologie de l’Université de Moncton : histoire d’une crise polito-épistémologique» Canadian Historical Review, vol 87, no 3, pp. 463-496.

À propos…

Ricky G. Richard, originaire de Haute-Aboujagane au Nouveau-Brunswick, est diplômé en science politique de l’Université de Moncton et l’Université Laval. Il a aussi étudié et enseigné en science politique à l’Université d’Ottawa. Il est fonctionnaire fédéral, ayant travaillé au Commissariat aux langues officielles du Canada pendant plus d’une décennie. Il réside à Québec mais revient fréquemment en Acadie auprès des siens. Twitter: @rickygrichard .

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