Les tables françaises en Acadiane : un réseau de connexions diffuses – Rachel Doherty

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Les articles de La Filière Louisiane sont publiés grâce à un partenariat entre Astheure et Les Carnets Nord/Sud, blogue de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) de l’Université Sainte-Anne. Cette série vise à faire mieux connaître les enjeux culturels de la Louisiane francophone et à favoriser le dialogue entre Acadiens et Louisianais.

Les loups rôdent en Acadie tropicale – ou, au moins, dans l’imaginaire d’un cercle de poètes louisianais de la génération du baby-boom. Moi, j’étais venue en Acadiane, cette région de 22 paroisses à dominante culturelle cadienne au sud de la Louisiane, pour étudier la culture franco-louisianaise. J’y ai découvert la légende du loup-garou. Passionnée de folklore, je me suis raccrochée à la poésie lycanthrope de Deborah Clifton, Kirby Jambon, David Cheramie et Jean Arceneaux. C’était parti.

À l’hiver 2017, je suis allée à la chasse aux légendes. J’espérais rencontrer un monde de conteurs, des personnes de la génération des Cadiens qui se souviendraient du bon vieux temps de la tradition orale. Mon professeur m’avait déjà conseillé de chercher des contes aux points de rendez-vous. Or, à Lafayette, soi-disant «moyeu» ou plaque tournante de l’Acadiane, lorsqu’on cherche le français en dehors de la salle de classe, on se met à fréquenter les tables françaises.

Gracieuseté de Maggin Perkins.

Venant de l’extérieur, je me sens à l’aise aux tables françaises de Lafayette. L’idée est simple : si on veut parler français en Louisiane, on partage les français qu’on parle. Des professeur(e)s étrangers, des étudiant(e)s, des Cadien(ne)s et des Créoles de toutes les générations se réunissent autour d’une table dans un café, une bibliothèque ou un bar. Les étudiant(e)s viennent pour pratiquer la conversation. Les Louisianais(es) expliquent les expressions régionales. On peut y rencontrer des Francofous, membres du club de français de l’Université de Louisiane. Il y a même un Franco Happy Hour mensuel à la Blue Moon Saloon, rendez-vous traditionnel de jeunes professeur(e)s de français. Si une table française n’a pas sa propre page Facebook, on peut la chercher sur le site web du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL).

Gracieuseté de Maggin Perkins.

Lafayette, c’est une ville qui vante ses festivals de musique francophone, ses jeunes musicien(ne)s francophones, ses écoles d’immersion et ses restaurants cadiens et créoles ; mais tout cette visibilité francophone ne laisse aucune cachette pour une figure légendaire occulte. Je devais en chercher en dehors du moyeu, en dehors des villes, et suivre les branches éloignées du réseau des tables françaises.

Sachant que c’est une institution plus ou moins généralisée en Acadiane, c’est avec beaucoup d’optimisme que j’ai entrepris mes enquêtes. D’avance, je me voyais dans un cadre amical et confortable où je suivrais les conseils de mon professeur.

Pourtant, mon professeur m’avait aussi averti : le premier piège à éviter est d’attendre un résultat escompté au préalable. J’avais entendu dire qu’au long du bayou Lafourche, les personnes âgées racontent toujours les légendes du loup-garou, dit rougarou. Grâce à mes contacts à Lafayette, j’avais interviewé un homme de cette région qui m’avait fait part d’une expérience palpitante. La chasse aux légendes avait bien débuté, mais moi j’étais à la recherche de contes. Ce monsieur, je l’avais rencontré à la bibliothèque de Golden Meadow, le même endroit où se réunit la table française. La prochaine rencontre allait se passer trois semaines plus tard et j’y irais. Puisque Golden Meadow se trouve à trois heures de route de Lafayette, j’ai décidé, en attendant cette réunion, de chercher plus près de chez moi.

Document recueilli par Rachel Doherty.

Un ami de la Paroisse d’Acadie m’a suggéré la table française de Rayne, petite ville connue pour ses grosses grenouilles comestibles – et tout proche en plus. Mes expériences ici me rappelleraient l’avertissement de mon professeur concernant mes attentes. Les participant(e)s étaient âgé(e)s, tou(te)s Cadien(ne)s, et tout le monde se connaissait. Tout cela était attendu, voire souhaité. Ce qui m’aura quelque peu surprise, c’étaient la structure et le contenu de ces rendez-vous.

Là-bas, chaque rencontre suit le déroulement d’une leçon de français cadien. Chaque participant(e), au tour de rôle, lit un mot ou une expression d’une liste de vocabulaire que l’organisateur a compilée. Ensuite, les participant(e)s partagent du matériel varié à partir de leurs recherches personnelles, souvent généalogiques et historiques, mais parfois ils apportent des souvenirs de voyages. De retour à Golden Meadow, j’avais remarqué une structure très similaire. J’ai compris tout de suite que ces réunions ont une fonction d’entraide.

Crédit photo : Diana Daigle, Church Point News.

Dans cette population vieillissante de Cadien(ne)s rurales, peu de gens savent lire le français. Ceux qui peuvent lire ont un rôle d’animateur. Les autres écoutent, causent et partagent des souvenirs du passé, mais ils – ou plutôt elles – cèdent beaucoup de temps aux tentatives pédagogiques des animateurs. La tendance à la dominance masculine au sein de ces tables est nette. Un jour, une table a généreusement organisé son rendez-vous selon mes intérêts de recherche : les participant(e)s ont été invité(e)s à raconter des légendes. Or, aucune femme n’a voulu prendre la parole. À une autre occasion, lorsqu’une femme a dominé la conversation, j’étais consciente d’une tension palpable autour de la table.

La table française du café Johnston Street Java. Gracieuseté de UL Francofous.

La saison de ma chasse aux légendes allait se terminer dans un village près de Rayne. La communauté avait organisé un déjeuner en français. Sur la galerie d’une église historique, des femmes de la paroisse m’ont raconté des contes et des légendes, m’ont expliqué des croyances populaires et ont répété pour moi des prières et des poèmes en français cadien. J’ai eu les légendes que je recherchais. J’ai entendu la perspective féminine qui faisait défaut jusque-là.

Même population qu’aux tables françaises, mais l’atmosphère conviviale et l’absence notable de structure ont suscité des échanges beaucoup plus enrichissantes et inclusives. Dans un groupe homogène, les différences de sexe, de culture et d’alphabétisation sont évidentes. Le désir fervent de partager des connaissances est né d’une crainte juste que le français de cette génération pourrait facilement mourir. Pourtant, ce français et cette culture survivent dans une multiplicité de voix et de perspectives, même à l’intérieur des communautés qui semblent homogènes.

Membres de la table française de Rayne. Crédit photo : Gercie Daigle.

Même si la chasse aux légendes exige que je cherche ailleurs, j’ai toujours confiance dans l’institution informelle de la table française. Pour les petites communautés, la table française sert de forum de recherche ainsi que de lieu de mémoire. Leur ferait-il du bien de bousculer un peu les choses de temps en temps? C’est aux jeunes de bousculer les choses. Pour ma génération, une diversité de connexions sociales est prioritaire et très accessible, même si beaucoup d’entre nous ne quittons que rarement notre «moyeu» urbain – Lafayette. Ainsi, nous risquons de passer à côté de l’occasion d’apporter cette perspective là où il y a un besoin. Nous risquons aussi de passer à côté des diversités étonnantes des branches lointaines et des racines profondes de l’Acadiane.

À propos…

Originaire de l’Oklahoma et ayant grandi près des Appalaches en Géorgie, Rachel Doherty est doctorante en études francophones à l’Université de Louisiane à Lafayette. Pendant l’année universitaire 2017-2018, elle effectue un stage auprès de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) de l’Université Sainte-Anne. Sa thèse, dirigée par Barry Jean Ancelet, porte sur les sorciers et les loups-garous dans les littératures acadienne et franco-louisianaise.

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2 réponses à “Les tables françaises en Acadiane : un réseau de connexions diffuses – Rachel Doherty

  1. Bravo aux TABLES FRANÇAISES LOUISIANAISES !
    Claudia
    Acadie Nouveau – Brunswickoise ,
    Canada

  2. Pingback: Les tables françaises en Acadiane : un réseau de connexions diffuses (Rachel Doherty) – Les Carnets Nord/Sud·

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