Chérie, j’ai blanchi les Métis – Jean-Pierre Dubé

Certaines histoires tristes se racontent mieux sous le couvert de l’humour. Ce récit sorti tout droit de l’imagination d’un auteur de l’Ouest canadien apporte une perspective naïve sur l’insécurité identitaire.

Chanceux. Je passe facilement pour un homme blanc. À condition de passer l’été à l’ombre et de fermer ma gueule. Because quand je parle, on voit tout de suite que je suis minoritaire.

  • Name?
  • Joseph.

C’est le nom du milieu qui passe pour un prénom sur ma carte maladie. C’est un curé qui les a inversés quand il m’a baptisé. Je ne me plains pas. Dans une salle d’attente, ça se dit bien dans une langue ou une autre. Jos en français comme Joe en anglais ou en cri. Je peux passer inaperçu si je fais pas de bruit.

Je fais partie d’une minorité invisible. Chez nous, on a beaucoup fait pour en arriver là. Parce que ça prend des générations pour changer de couleur. Dans ma famille élargie, d’autres ont moins de chance. Avec leur teint brulé de couleurs différentes, y’en a qui ont l’air arabe, mexicain ou autochtone. On voit bien qu’ils sont visibles.

L’homme blanc voit tout en couleur. Dans la chaine alimentaire, plus t’es visible, plus t’as de chances de te faire écœurer. Si t’es une femme qui appartient à une quelconque minorité et si en plus t’es d’un groupe LGBTQ2+ ou qui vient de débarquer au village, t’es faite. Faut surtout pas porter de signe visible de ton origine en plus. Et jamais sortir entre chien et loup : parce que le soir, on est dans le noir et ça pardonne pas tellement.

Comment on passe d’une minorité visible à invisible? Avec l’accent, qui est une autre façon de parler de couleur. Ça peut prendre du temps. En attendant, le mieux est de parler le moins possible.

Alors quand je suis obligé d’aller dans une salle d’attente, je suis fier de passer inaperçu. Ça m’évite les sueurs froides et les battements de cœur qui peuvent compliquer les soins. Même affaire pour l’employé de l’autre côté du comptoir. On pose ses questions en anglais, on répond de même. On n’a pas besoin ni l’un ni l’autre de se faire chier. Un mot en français de ma part ou de la sienne et je deviens visible. No tanks.

Crédit photo : capture d’écran du site Internet du Consortium national de formation en santé (SNSF) : http://www.cnfs.net/ditesfrancais/ .

Alors quand on me dit que la minorité francophone est invisible dans les médias, je me dis tant mieux! Et ceux qui disent le contraire, c’est qu’ils sont des gens avec des bonnes intentions venus d’ailleurs, des têtes blanches ou des radicaux payés par les fédéraux.

Moi, j’adore les Autochtones. Ils sont juste un demi-million mais ils sont très visibles et ils font tant de bruit que notre million de francophones passe inaperçu. Je les apprécie aussi parce qu’ils font beaucoup d’enfants et que dans pas longtemps, ils vont être une plus grosse gang que nous qui n’en faisons pas tellement. Ça aide notre cause. C’est pas moi qui va leur dire qu’ils étirent inutilement leurs souffrances – si c’est pour raccourcir les nôtres.

Expliquez-moi pourquoi on voudrait rester qui on est quand on est minoritaire. Pour la culture, la fierté? Pour attendre en ligne avec d’autres défavorisés pour des bourses et des stages? Pour avoir des fonds du gouvernement pour organiser nos concours de violon, nos cours de chemise carottée, nos cabanes à sucre et nos chicanes en public sur qui on est? On peux-tu faire ça tranquillement chez nous sans l’annoncer partout?

Tous ceux et celles qui font ça passent leur temps à dire qu’ils sont fiers. De quoi? C’est pas mon expérience. J’ai honte. Y’a rien de plus souffrant que de se retrouver dans une salle d’attente et de rencontrer un autre francophone qui veut te parler français. Alors je fais semblant d’être muet ou d’avoir mal à la gorge. Je reste jamais longtemps à l’urgence. Tant qu’à attendre, attendons à la maison – je guérirai pas moins vite.

Ma blonde et moi, on pratique notre anglais tant qu’on peut. On parle des enfants qu’on va avoir et on va mettre toutes les chances sur leur côté. On s’est dit que ça va être mieux de même. Ils vont être parfaitement bilingues et invisibles des deux bords.

On a toujours voulu devenir blanc. Mais là, j’apprends qu’on va nous mettre ça tu-sais-où. Dans 25 ans, les blancs seront une minorité en Amérique. À cause des immigrants de n’importe où et des mariages avec n’importe qui.

Astheure, on veut tous être des Indiens. On va avoir l’air de quoi nous autres, les nouveaux blancs? Une minorité visible.

À propos…

Jean-Pierre Dubé est auteur de romans, pièces de théâtre, scénarios et de nouvelles (www.jpqr.ca). Le natif du Manitoba fait carrière dans la presse écrite et les communications, entre autres à titre de journaliste indépendant et de pigiste au service de nouvelles nationales de Francopresse.

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