L’Acadie est une fête – Philippe Robichaud

La soirée Acadie Rock, Joseph Edgar [direction artistique et mise en scène], Montréal, FrancoFolies, avec la collaboration du Congrès mondial acadien et du Festival Acadie Rock, 14 juin 2017.

No offense Hemingway, mais aux FrancoFolies 2017, Moncton a vibré d’une intensité à rivaliser celle de Paris dans les années 1920. Devançons les puristes et critiques qui pourraient s’effaroucher de la comparaison en leur rappelant que la Lost Generation, avant de se trouver une place dans le panthéon de l’histoire culturelle était, ben, lost : une gang d’Américains à Paris qui, quelque part entre le français et l’anglais, cherchaient à refaire le monde.

Crédit photo : Victor Diaz Lamich.

Répondant à l’invitation de Joseph Edgar, c’est une constellation d’artistes acadiens qui se retrouve sur scène, avec Les Païens comme orchestre maison : Lisa Leblanc, Caroline Savoie, Radio Radio (tout comme les projets solos de Jacques et Gab), Marie-Jo Thério, les Hay Babies, Les Hôtesses d’Hilaire, Amélie Hall, Jean-Paul Daoust (plutôt un «ami de l’Acadie»), Menoncle Jason, Vishtèn, Pierre Guitard et bien entendu Edgar lui-même. Hétéroclite à souhait, la distribution semble avancer à coup de contrastes : l’arrière-garde bienveillante, la relève, des stars, des marginaux, des satiriques, du rock, du rap, du folk, du jazz, du spoken word, de la cornemuse, you name it. Il ne s’agit nullement d’un showcase aseptisé qui se dit un fidèle reflet de l’actuel tout en présentant une liste d’approuvés passés au crible de la rentabilité. Au contraire, Acadie Rock prend des risques inspirants.

Crédit photo : Victor Diaz Lamich.

Hommage au recueil fondateur Acadie Rock (1973) du poète Guy Arsenault, la soirée du 14 juin 2017 (rattachée au festival éponyme ayant lieu à Moncton tous les mois d’août depuis 2012) n’y allait pas par le dos de la cuiller pour constituer sa communauté. «On existe le plus fort qu’on peut pour montrer qu’on est encore là», rugit une scintillante Céleste Godin en guise d’ouverture devant une foule certainement plus grande que celle de l’inauguration de l’actuel président américain. Si, individuellement, les artistes sont pour la plupart de grands habitués à Montréal, la seule ampleur du rassemblement d’Acadie Rock lui confère un air inaugural. C’est de ces moments qui font exister et définissent une catégorie (la musique acadienne actuelle) pour une autre (le public québécois), modelant un imaginaire sans le forcer. Personne n’a pleuré l’absence de cover d’Évangéline.

Crédit photo : Benoit Rousseau.

Si Gérald Leblanc a déjà parlé du «frolic et [de] la fête comme évidence du pays[1]», Acadie Rock le performe. C’est déjà clair une heure avant que la soirée commence : «Hey guys», apostrophent les Hay Babies à leur show solo, «n’oubliez pas d’aller nous voir juste à côté ! Ça va être le party». À mille lieues de l’apitoiement, c’est sous le signe du having a good fucking time malgré tout que l’Acadie rayonne et accueille à la fois : pas de mornes prisonniers parmi les héritiers du Kacho. Dans les chansons présentées à Montréal, le party est le filtre à travers lequel elle traite les peines qui la taraudent : Lisa prend sa célèbre journée de marde et en fait un hymne qui fait bon à gueuler ensemble bière à la main ; Les Hôtesses d’Hilaire arrivent à rocker sur le narcissisme à l’ère numérique dans Regarde-moi ; Radio Radio remporte le pari de groover sur l’homophobie dans Guess What ; Motel 1755 des Hay Babies fait fi de la lourdeur du passé associé à la date du titre et propose plutôt «de la pizza pis des pickles» : «viens à mon motel / t’as pas à t’expliquer». À la toute fin, Jacques et Gab rappellent chaque artiste sur scène en scandant qu’il «y’a d’la place en masse pour [insert artist’s name here]» dans leur Jacuzzi, allégorie pertinente du joyeux melting pot à remous acadien.

Crédit photo : Benoit Rousseau.

En 1950, Hemingway écrit dans une lettre : «Si vous avez eu la chance de vivre à Paris quand vous étiez jeune, quels que soient les lieux visités par la suite, Paris ne vous quitte plus, car Paris est une fête mobile[2]Turns out que même quand elle se présente à Montréal, Moncton l’est aussi.

Crédit photo : Benoit Rousseau.

Épilogue :

Quelque part en Amérique environ au même moment où Hemingway écrit sa lettre, le jeune fils d’une grande famille d’entrepreneurs italiens reconnue pour ses pompes hydrauliques submersibles reçoit un diagnostic alarmant : polyarthrite rhumatoïde. L’expertise familiale tombe pile : c’est justement un traitement par massage hydrothérapeutique que prescrivent les médecins. L’entreprise développe alors une pompe portable qui transforme un bain normal en un bain-tourbillon. Quelques années plus tard, la famille aura le brio de jumeler l’invention avec un large bassin permettant d’accueillir plusieurs baigneurs. Ce faisant, elle crée et commercialise un nouveau meuble, une nouvelle pratique synonyme de party à même les suites d’une infortune. Le nom de cette famille ? Les Jacuzzi.

[1] Gérald Leblanc, «La fin des années 70», dans Gérald Leblanc et Claude Beausoleil (dir.), La poésie acadienne 1948-1988, Trois-Rivières & Pantin (France), Écrits des Forges & Le Castor Astral, 1988, p. 80.

[2]If you are lucky enough to have lived in Paris as a young man, then wherever you go for the rest of your life, it stays with you, for Paris is a moveable feast.” Citation d’une lettre d’Hemingway à A. E. Hotchner, utilisée en épigraphe de A Moveable Feast (1964). Nous reprenons la traduction française de l’avant-propos de Patrick Hemingway dans Paris est une fête.

À propos…

Partageant son temps entre Paris et Montréal dans le cadre d’une thèse, Philippe Robichaud tente de retrouver l’Acadie là où il le peut. Il fait dire qu’il sera à Moncton pour le 15 août cette année. Promis.

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