Enfin, peut-on actually parler d’autre chose? – Sarah MacNeil

La région de la capitale nationale, on le sait bien, fait l’objet d’une espèce de pèlerinage pour bien des francophones en milieu minoritaire. Ottawa représente souvent pour nous la possibilité de travailler, étudier ou simplement vivre en français sans pour autant devoir céder au Québec (don’t be fooled, mes Québécois, j’vous aime gros). Du moins, je sais que c’est une des raisons principales pour laquelle je me suis installée ici.

Toutefois, si nous dépassons ce raisonnement superficiel, j’oserais dire qu’en règle générale, nous nous déplaçons afin de trouver, en quelque sorte, une nouvelle perspective. Cela n’empêche pas que, de temps à autre, il peut faire du bien de retourner à la base de notre ancienne perspective. Et donc, en tant que  Néo-Écossaise à Ottawa, j’étais super excitée de découvrir qu’il y avait toute une série de conférences à saveur acadienne organisée par l’équipe qui gère Astheure. Les conférences offertes dans le cadre de la série Point de mire sur l’Acadie permettent de se rassembler et apprendre davantage sur divers sujets d’actualité en Acadie, autant pour les Acadiens déplacés que pour les Québécois, les Ontariens, que pour tout autre francophone qui pourrait se trouver dans la big city.

Une des conférences les plus récentes de la série a été présentée par la sociolinguiste, professeure et auteure Annette Boudreau, au cours de laquelle elle a abordé la notion de la légitimité linguistique, s’appuyant surtout sur des exemples tirés du sud-est du Nouveau-Brunswick. Le titre de sa conférence, «À l’ombre de la langue légitime. Du silence au « cri »!», est une métaphore de ses trouvailles : nous sommes à une ère de passage, entre le sentiment de honte et une volonté de réappropriation de notre français perçu comme étant non standard. Comme nous le savons, la langue de l’Acadie, c’est un sujet qui sait attirer une foule, autant composée de Maritimiens ou d’Atlantiquois cherchant un peu leur «chenous» que de francophones centraux éprouvant une certaine curiosité envers la nation de l’Est.

La recherche présentée par Madame Boudreau m’a semblé bien fondée, très pertinente et intéressante, et pourtant, à la fin de la conférence, j’avais l’esprit troublé. Ce n’est qu’en revêtant mon manteau d’hiver et en hissant mon sac à dos trop chargé sur mes épaules qu’elle m’est venue, la raison de ma perturbation. Non, ça n’avait rien à voir avec la conférence en soi, mais plutôt avec ce qui l’a suivi, soit la période de questions.

Là là, je sais que tu te demandes pourquoi tu es toujours en train de lire cet article qui semble aller nulle part. Je te promets, j’en arrive à mon propos – reste avec moi encore un petit moment.

Parce que cette période de questions était exactement comme toute autre période de questions suivant toute conférence à thème moyennement apparenté à l’Acadie ; c’est-à-dire, composée non pas de questions, mais de griefs. Et ça, c’est quelque chose que j’avais oublié depuis mon départ de l’Acadie il y a à peine six mois.

Soyons honnêtes : nos conférences, nos entretiens, nos débats, nos cours académiques, bref, tout événement ayant un élément d’interaction publique et un caractère culturel ou linguistique, nous servent très souvent à aérer nos injustices personnelles. J’entends par cela le partage des interactions qui nous ont blessés, gênés, humiliés, fâchés, qui ont mis en question ou carrément nié notre identité francophone. On les connait toutes, ces interactions, parce qu’on les entend en loop continuel – «Eille t’sais, y’a un Québécois qui m’a dit c’t’été qu’euj parlais bien français. Câlisse, c’est ma langue maternelle!»; «Yeah, chu allé en France au high school, but personne me comprenait là-bas»; «Ma grand-mère s’est fait interdire de parler en français à l’école, donc ma mère, elle ne l’a pas parlé en grandissant»; «À l’école, on nous apprenait qu’on parlait mal. Comme y doit avoir une meilleure façon d’enseigner le français, right?»; «Well moi-là, chu fiare de mon accent, whatever qu’y disont, faut être fiare»; «Non mais j’comprends yinque pas, mes petits-enfants ont même pas assez de mots en français pour exprimer tout’ ça qu’ils essayont de dire! C’est pas correct ça»; «Chaque fois que j’essaye de pratiquer mon français, la personne change en anglais, and that kinda sucks…»; et ainsi de suite.

En gros, lorsqu’il y a un événement à saveur acadienne, on feel que la foule est sympathique, on a l’impression d’être dans un safe space, et le forum public devient une espèce de session de thérapie collective. Et j’accuse.

J’accuse, mais je comprends, et même j’avoue. J’avoue que j’en suis coupable, autant coupable, probablement, que toi, chère lectrice ou cher lecteur. Parce que pouvoir partager les moments d’injustice dans notre vie, les moments où on s’est senti inférieur, ou bien illégitime dans notre identité, c’est important. Y a un gros sentiment de catharsis là-dedans, et ça peut servir en quelque sorte d’affirmation ou de réaffirmation de la validité de notre existence. Pendant trop longtemps, le silence a été la seule option; le silence et la honte. Aujourd’hui, le silence et la honte sont bel et bien vivants, mais, tout comme l’a affirmé Madame Boudreau, nous commençons également à crier. Pour le dire autrement, nous arrivons de plus en plus à trouver notre voix et nous voulons de plus en plus la faire entendre, mettre de l’avant notre accent et notre parler souvent stigmatisés. Et ça là, j’trouve ça assez cool.

Mais, et c’est un gros mais, je crois qu’il faut réellement évaluer nos cris. À savoir, peut-être admettre que nous passons de cris bien justifiés et poignants à des hurlements, ou même des gémissements, qui, au lieu de faire valoir notre existence, nous placent dans le rôle de la victime. Ce rôle a été créé par des relations de pouvoir inégales et un contexte socio-économique défavorable (entre autres), et c’est vrai, nous ne pouvons pas simplement dépasser cela d’un coup. Par contre, à un certain moment, il faut arrêter de jouer la victime, et surtout, il faut arrêter de permettre à notre complexe d’infériorité linguistique de monopoliser la conversation.

Je ne propose pas tout simplement d’intérioriser les affronts à notre identité, mais plutôt, sauvons nos bitch-sessions, nos plaintes, et nos découragements pour les soirées entre amis et famille, peut-être autour d’une bière, d’un bon souper, ou d’un feu de camp. Mais quant à nos conférences, nos présentations, nos prestations, nos entrevues, nos entretiens, nos cours académiques, et notre vaste gamme d’événements publics, restons présents dans le moment, restons-en réellement à la matière dont il est question. Profitons de nos chercheurs, de nos artistes, de tous ceux et celles qui brillent dans notre communauté lorsqu’ils sont invités à parler devant et avec nous. Puisons dans leur créativité, leur intelligence et leur innovation. Poussons les limites de leur sujet. Ne retombons pas dans le fameux loop, et voyons où ça peut bien mener, sans les béquilles de la rhétorique habituelle.

En fin de compte, les griefs d’un francophone en situation minoritaire sont les griefs de tout autre francophone en situation minoritaire. Nous les avons entendus, nous les avons validés, nous en avons pleuré, nous en avons râlé, nous en avons discuté, disputé, les avons dissipés. Décidons-nous alors de faire passer ce vécu commun dans l’implicite, l’implicite qui nous unit, aujourd’hui et demain, et commençons une nouvelle conversation : trouvons autre chose qui pourrait nous lier. Si tu me permets un cliché, nous ne pouvons jamais aller de l’avant tant et aussi longtemps que nous restons figés dans le passé. Et être mal perçu pour sa langue et son accent, well, that’s old news.

Enfin, je reviens au titre de mon article, ainsi que le sentiment exprimé par Gabriel Malenfant, lui aussi évidemment tanné d’une conversation qui lui semble inchangée – «Peut-on parler d’autre chose?».

À propos…

Sarah (Mac) est originaire de Pomquet en Nouvelle-Écosse. Elle a pendant longtemps été très engagée au sein du réseau jeunesse francophone de sa province, et elle s’intéresse depuis toujours à tout ce qui est langues et identité. Elle habite maintenant à Ottawa, où elle vient d’entamer sa maîtrise en traduction littéraire.

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2 réponses à “Enfin, peut-on actually parler d’autre chose? – Sarah MacNeil

  1. Sarah…est-ce qu’on s’est posé des question, à l’issue de la conférence, sur la perception que pourraient avoir les jeunes écoliers des milieux communs au « chiac » à l’endroit de la langue, de sa pratique et de l’enseignement d’une langue standard exportable?

  2. Délicieusement bien écrit et Ca exprime bien une situation pas toujours évidente.Parler comme tu viens de faire peut servir de plateforme,alors on va voir….

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