Mythes et légendes : derrière les portes des Madelinots – Camylle Gauthier-Trépanier

Kennedy, Eric, Légendes de l’archipel du Milieu, Tracadie, La Grande Marée, 2016, 174 p.

Dans ses Légendes de l’archipel du Milieu, Eric Kennedy présente cinq récits imaginaires se déroulant aux Îles de la Madeleine. Alternant entre le mythe fondateur, les récits de pêcheurs, le fantasy et le folklore, ces récits sauront divertir les néophytes en matière de culture madelinoise tout comme les lecteurs à la recherche d’un pur divertissement.

Crédit photo : La Grande Marée.

La premier récit, intitulé «L’oreille de Cristo», remanie le mythe de la création biblique en y ajoutant une fin plutôt originale. Ainsi, ce court récit met en scène un être tout-puissant nommé Cristo – bien qu’il n’y ait aucun lien intertextuel à faire entre ce récit et le personnage d’Alexandre Dumas au nom similaire – qui, après avoir créé le monde en sept jours, succombe aux effets de l’alcool. Endormi pendant des siècles, il laisse les humains peupler la terre et les Madelinots s’établir dans l’archipel où il sommeille. Son éveil causera tout un émoi parmi les villageois, mais une fillette réussira à l’endormir de nouveau en lui apportant de la «bagosse» dont elle a le secret, laissant ainsi les Madelinots vivre en paix. L’idée d’un dieu simple et même un peu perdu est intéressante et dynamise le mythe de la création déjà maintes fois remanié. Par exemple, Cristo crée, accidentellement, les arbres et les fleurs grâce aux pellicules qui tombent de ses cheveux pour ensemencer le sol (p. 17). Cependant, certains enchaînements sont moins logiques et créent une certaine confusion. C’est le cas lorsque la fillette, qui visite la grotte où Cristo dort, revit en songe l’histoire de la création… et tombe sur une recette de bagosse (p. 22)? J’avoue que j’aurais aimé que l’on m’explique ce qu’était de la bagosse….

La légende intitulée «La sirène de l’archipel du Milieu» m’est apparue davantage comme une histoire de pêcheur qu’un mythe fondateur. Plus longue que les autres récits, elle reprend la figure connue de la sirène et d’un prince perdu en mer, mais là où le texte précédent laissait présager un ton plus enfantin, Kennedy cherche plutôt à exploiter le côté sombre de la sirène, ne s’attardant pas à sa seule beauté. Ainsi, la créature marine ne se contente pas d’attirer les marins par son chant; elle dévore littéralement leur chair. Évidemment, on ne se sauve pas de l’inévitable histoire d’amour entre le marin et la sirène, cependant l’auteur évite habilement les pièges en mettant en scène un développement très cohérent, qui tient notamment compte des divergences entre l’humain et la sirène, de même que des difficultés de communication puisqu’ils ne parlent pas le même langage.

Le troisième récit, «La sorcière des Araynes», est d’emblée plus nébuleux : plusieurs personnages font leur apparition dès les premières pages sans faire l’objet d’une introduction. Il est difficile de saisir ce qui les relie de même que ce qui les attache aux Îles de la Madeleine tant on a l’impression de lire un extrait tiré d’un roman tout à fait indépendant. La nouvelle raconte le périple d’un groupe qui traverse la forêt pour vaincre la sorcière qui menace le village. Le tout se rapproche du récit de fantasy, faisant intervenir hommes-loups, pouvoirs magiques, sorcière et boussole pour détecter le mal. L’univers dans lequel se déroule ce récit demeure flou, tout comme une multitude d’éléments qui auraient pu être développés davantage. Malheureusement, la brièveté du récit empêche de s’attacher aux nombreux personnages que j’aurais aimé voir évoluer plus longuement et peut-être dans un autre format que celui de la nouvelle.

Quant à lui, le quatrième récit semble renouer avec une tendance plus folklorique. «Les deux Pierre» se déroule clairement aux Îles de la Madeleine et ne cherche pas à intégrer trop d’éléments fantastiques. Pierre, un jeune orphelin, souhaite plus que tout avoir une famille. Son vœu sera exaucé grâce à un dollar des sables magique, laissé là par une fée attendrie par ses pleurs. Il aura une famille, en échange de la promesse de ne jamais regretter ce qu’on lui aura donné. La promesse de Pierre sera plus tard fortement ébranlée lorsque son frère et lui tomberont tous deux amoureux de la même femme. La dispute entre les deux frères s’envenimera lors d’une violente tempête qui emportera toute la famille ne laissant qu’un rocher représentant deux frères enlacés. Alors que l’articulation entre le bien et le mal semble effectivement centrale au recueil, «Les deux Pierre» adopte cependant un ton plus moralisateur. La nouvelle prône la bonté d’âme, l’engagement et l’amour familial, pénalisant de façon brutale toute dérogation à ces principes.

La dernière nouvelle, mais non la moindre, débute avec le naufrage d’un navire sur la côte des Îles de la Madeleine. Ayant tenté de porter secours aux naufragés, les Madelinots ramassent les débris de l’épave pour des réparations. Le curé en profite pour faire fabriquer un nouveau banc de piano pour l’église et c’est là que la situation s’envenime. Des airs sinistres sont entendus à toute heure du jour et de la nuit, les habitants affirment avoir vu le diable. Avec son titre révélateur, «Le piano du diable» dépeint une atmosphère mystérieuse et bien plus oppressante que celle des nouvelles précédentes. Kennedy garde le lecteur dans le noir en donnant peu d’indices quant à cette mystérieuse possession du curé. Finalement, c’est grâce à la perspicacité d’une fillette que les habitants réussiront à se libérer de l’emprise de l’instrument diabolique. Le ton macabre tranche particulièrement avec celui de la nouvelle précédente, même si finalement le bien et l’innocence auront, comme toujours, raison du mal. Contrairement aux autres récits, les habitants du village s’expriment cette fois dans une langue beaucoup plus colorée et vivante, même si cela nécessite parfois une abondance de précisions et de notes de bas de page. Ce récit accorde une grande part aux dialogues et me semble donc bien plus accrocheur que certains.

Ainsi, bien que chaque récit ait ses attraits individuels, les inégalités entre les textes de même que leur assemblage ne les rendent pas spécialement attirants pour un lecteur à la recherche d’un livre portant plus spécifiquement sur le folklore ou la littérature orale des Îles de la Madeleine. Cependant, le recueil de Kennedy plaira sans aucun doute aux plus jeunes et aux fans de fantastique/fantasy.

À propos…

Camylle Gauthier-Trépanier est étudiante à la maîtrise en lettres françaises à l’Université d’Ottawa. Elle parle trop vite, collectionne les romans en tout genre et adore dresser des listes (interminables) de projets plus ou moins réalistes.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s