Revenu minimum garanti : qu’est-ce que ça mange l’hiver? – Erik LeBrun

Ces jours-ci on parle de plus en plus de l’allocation universelle (AU), de revenu de base ou revenu minimum garanti (RMG); concepts que les anglophones appellent le basic income, c’est tout la même affaire. Les Finlandais testent l’idée en ce début d’année 2017[1] et plusieurs autres contemplent l’idée : la Belgique, l’Écosse… Un comité a même recommandé à notre gouvernement fédéral de considérer un tel système et le Québec et l’Ontario se penchent sérieusement sur la question. Même Brian Gallant, notre premier ministre ici au Nouveau-Brunswick, a confié à L’Acadie Nouvelle qu’il était ouvert à l’idée[2].

C’est un concept assez simple, finalement, qu’on peut résumer en une seule phrase[3] : c’est un revenu de base inconditionnel que l’on accorde à tous les citoyens.  Et ce, peu importe qu’ils soient pauvres ou riches, jeunes ou vieux, capables de travailler ou non. Le mot clé ici, c’est vraiment «universel».

L’idée n’est pas nouvelle, d’ailleurs. En fait, elle remonte presque au début de la formation de nos «États» c’est à dire aux années 1500[4]. Même qu’on a tenté l’expérience ici au Canada dans les années 1970 avec le programme Mincome. On a donné un revenu de base à tous les citoyens du village de Dauphin, au Manitoba, pendant une période de quatre ans. Chose qu’on a de la difficulté à s’expliquer, aucune étude ni aucun rapport final n’a été produit à l’époque! Heureusement, alors que l’idée refait surface, Evelyne Forget, économiste et chercheuse en santé et sciences sociales de l’Université du Manitoba, produit une étude approfondie de l’expérience Mincome et de ses répercussions sur la société en 2011[5]. Nous reviendrons sur les résultats un peu plus tard.

D’abord, pourquoi mettrait-on en place un tel programme? Ça doit coûter cher, non? Étonnamment, l’idée de l’AU plaît presque autant à la droite qu’elle plaît à la gauche. Avec un revenu minimum garanti, on n’aurait plus besoin de plusieurs de nos programmes sociaux, notamment l’assurance chômage. L’argument est que ces programmes sociaux sont très coûteux à entretenir : il faut embaucher des fonctionnaires qui s’occuperont de vérifier votre éligibilité, de calculer les montants qui vous reviennent, en plus de gérer toute la paperasse. De plus, l’assurance-emploi n’est pas le seul programme que l’AU pourrait remplacer : pensons au régime d’épargnes pour la retraite, aux bourses d’études, à l’aide aux familles et j’en passe! On voit bien comment l’AU pourrait potentiellement être économique et c’est d’ailleurs pourquoi l’idée plaît à la droite politique, aux Steven Harper de ce monde : on réduirait le nombre de fonctionnaires et la taille de l’État.

Pour la gauche politique, les avantages sont plutôt axés sur l’humain. L’AU, c’est le plus efficace des syndicats. C’est-à-dire que c’est le meilleur levier de négociation qu’un employé a avec son patron. Fini les conditions de travail exécrables, fini les salaires misérables. Maintenant qu’on ne travaille plus pour survivre, les employeurs n’ont pas le choix de nous offrir de bonnes conditions et de réels avantages pour qu’on aille travailler pour eux! C’est une véritable libération du travail.

En effet, plusieurs croient qu’avec l’implantation de l’AU on assistera à la naissance d’un quatrième secteur d’activités (le primaire étant l’agriculture, le secondaire étant manufacturier et le tertiaire les services). Ce quatrième secteur, ou secteur quaternaire, existe déjà en partie dans le tertiaire et dans les services informels. On pourrait le définir comme un secteur non-monétisable centré sur l’humain. Enfin, l’artiste peut se consacrer à ses œuvres sans avoir à craindre pour son souper; le musicien peut vivre décemment en se dévouant à sa musique; l’entrepreneur peut se permettre de prendre des risques qu’il n’aurait pas pris si sa survie économique et sociale dépendait de son revenu. Finalement, chacun est libre de contribuer à la société comme il et elle le souhaitent : fini le manque de motivation en se levant le lundi matin pour aller faire un boulot ingrat.

homard-argent

De plus, à Dauphin, où le village en entier a obtenu l’AU (une population d’environ 10 000 habitants) plusieurs bienfaits qu’on aurait difficilement pu prévoir lors de l’implantation du programme ont été observés dans le cadre de la  recherche de Mme Forget[6] : une baisse de la violence conjugale; une baisse de l’hospitalisation liée aux accidents de travail ainsi qu’une baisse des diagnostics de troubles mentaux.

Bien sûr, le système n’est pas parfait. La première objection qu’on entend, et avec raison, est la suivante : il y aura des profiteurs, qui ne voudront jamais travailler et qui ne contribueront aucunement à la société; et d’ailleurs, qui voudrait travailler sans en avoir absolument besoin? Par rapport à la première considération, je répondrai qu’il y a toujours eu et qu’il y aura toujours des profiteurs, sans oublier les amants du Dolce far niente; mais que nous, comme espèce, avons évolué et progressé jusqu’ici parce que l’être humain est fondamentalement incapable de rester assis à ne rien faire. Or, le problème du travail et de la motivation n’est que secondaire par rapport à d’autres questions qui, pour moi, sont plus pressantes.

Sans oublier les questions du paragraphe précédant, on doit se demander : qu’est-ce que c’est que le travail? De plus en plus, le travail tel qu’on le conçoit traditionnellement, c’est-à-dire la production de biens matériels, est accompli par des machines… et ça, on le verra de plus en plus. D’ici 10 à 20 années, on prévoit qu’au moins la moitié des emplois au Canada auront été automatisés[7] grâce aux robots de plus en plus performants et aux progrès de l’intelligence artificielle. Des exemples bien concrets: les nouveaux menus/postes de commande informatisés du MacDonald, qui remplacent déjà deux employés aux caisses; ou encore nos usines de transformation de fruits de mer qui nécessitent de moins en moins de bras en chair et en os[8]. Or, il faut le dire, l’automatisation en soi n’est pas le problème car ces emplois ne sont habituellement pas recherchés. On ne rêve pas (sauf exception) d’être employé dans une usine de transformation de homard. On accepte ces emplois par nécessité.

Si l’on divisait le PIB de n’importe quel pays développé entre chacun de ses habitants, je suis certain que tout le monde en aurait plus qu’assez pour vivre confortablement. En tant que civilisation, nous avons de loin dépassé une économie dite de survie, alors pourquoi ne serait-on pas capable d’offrir le minimum à tout le monde? Dans un monde de plus en plus automatisé, nous devons redonner une place à l’humain! À mon avis, même si l’allocation universelle à elle seule ne garantit pas l’inclusion sociale, condition essentielle pour une société saine, elle propose des pistes intéressantes vers une nouvelle organisation sociétale.  Elle suggère l’essor de ce fameux secteur quaternaire, mentionné plus tôt, qui place l’humain au centre de nos activités, y remplaçant ce qui était jusqu’alors le profit. Pour quelqu’un comme moi, qui travaille en architecture, ça veut dire que je pourrais désormais dessiner des maisons. Un travail qui paie peu comparativement au secteur commercial, mais qui est beaucoup plus gratifiant. Si une compagnie nécessite un édifice à bureau, ils n’auront qu’à me proposer un projet intéressant ou des honoraires compensatoires, deux choses qu’on voit rarement dans le domaine, je vous l’assure.

Je ne dis pas que l’AU soit la solution miracle aux problèmes illustrés plus haut. D’ailleurs, l’ouvrage Contre l’allocation universelle[9], dirigé par Daniel Zamora et Matheo Alalouf, tous deux professeurs à l’Université de Montréal, souligne les problèmes que l’AU n’adresse pas, telle la question de l’inclusion sociale que nous avons soigneusement contournée plus tôt, ainsi que certains pièges que pourraient cacher des programmes autrement bien-pensants.

L’humain n’est vraiment humain que lorsqu’il est débarrassé de la nécessité. Alors peut-on vraiment se demander si c’est un luxe de s’offrir une société plus «humaine» sans en connaître la réponse? Ne serait-il pas temps de trouver quelque chose de plus significatif que le sempiternel Profit à placer au centre de nos activités? Voilà certaines questions qu’il serait dangereux d’oublier de se poser lorsque l’on considère la question du revenu minimum garanti, ou de n’importe quel système économique, ceci-dit.

[1] http://www.acadienouvelle.com/actualites/2017/01/08/revenu-minimum-garanti-gallant-ouvert-a-lidee/

[2] http://www.acadienouvelle.com/actualites/2017/01/08/revenu-minimum-garanti-gallant-ouvert-a-lidee/

[3] http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/plus-on-est-de-fous-plus-on-lit/saison-2016-2017/segments/chronique/13679/discussion-ianik-marcil-gnd-revenu-universel

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Revenu_de_base

[5] https://public.econ.duke.edu/~erw/197/forget-cea%20(2).pdf

[6] https://public.econ.duke.edu/~erw/197/forget-cea%20(2).pdf et http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/799410/revenu-minimum-garanti-revenu-base-projet-pilote-manitoba-mincome-dauphin-pauvrete-inegalite

[7] http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/791359/automatisation-etude-emplois-menace-canada

[8] http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/762057/gaspesie-peche-produits-marins-maindoeuvre-personnel-innovation-merinov

[9] http://lelecteur.ca/vient-de-paraitre-contre-lallocation-universelle/

À propos…

Erik LeBrun

Originaire de Dieppe, au Nouveau-Brunswick, Erik LeBrun est détenteur d’un baccalauréat en architecture de l’Université Libre de Bruxelles ainsi que d’une maîtrise dans le même domaine de l’Université Laval. Il travaille présentement comme architecte stagiaire dans la région de Moncton.

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