Une histoire de la création – Pierre-Luc Landry

LeBlanc, Georgette, Le grand feu, Moncton, Perce-Neige, 2016, 89 p.

De Georgette LeBlanc nous n’avons pas oublié Alma, son puissant poème de 2006, même si les ouvrages subséquents, Amédé en 2010 et Prudent en 2013, moins mémorables, auraient pu en diluer la force. Le grand feu, paru plus tôt cette année, poursuit dans la même veine le grand projet littéraire et linguistique de l’auteure de la Baie Sainte-Marie. Le livre de LeBlanc, «une réponse» au roman historique Le journal de Cécile Murat de J. Alphonse Deveau paru en 1950 aux Éditions Lescarbot, raconte, d’une certaine façon, «l’histoire de ce que ç’a pris pour écrire Alma», de l’aveu de l’auteure. C’est, il semble, ce qu’il y a de plus intéressant dans cet ouvrage – en plus de la langue fascinante et du style singulier de LeBlanc.

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Crédit photo : Éditions Perce-Neige.

En effet, les événements racontés importent peu dans Le grand feu, même si la quatrième de couverture suggère que la tragédie de 1820, imprégnée dans la mémoire des habitants de la Baie Sainte-Marie, est au centre du texte de LeBlanc. Ils importent peu dans la mesure où il est facile, dans les méandres poétiques du récit, de les perdre de vue, au profit de quelque chose de plus beau et de plus grand qui serait, pour faire pompeux, une certaine «histoire de la création». Il y a intrigue, dans Le grand feu. Il y a personnages et actions. Cécile Murat, jeune poète, veut se rendre au tyme[1] organisé par Marguerite Thériault, la «tycoon» de Kespukwitk. Son oncle l’y amène mais la soirée ne semble pas prête de décoller, puisque son organisation a été compromise par une sorte de grève qui empêche Team Leader Caroline de réaliser les fantasmes créatifs de la Dame du Chemin, sa patronne. C’est un moindre mal, vraiment : Célestin Trahan, un Djâble de qui Marguerite a gagné la terre au casino, veut se venger. C’est lui qui orchestre l’incendie funeste qui, dans la réalité, a détruit 18 maisons et 23 granges sur une distance de quatre miles[2]. N’empêche : on peut facilement lire Le grand feu sans «comprendre» vraiment ce qui s’y passe, tant l’histoire est secondaire. «J’ai comme brassé les cartes», affirme Georgette LeBlanc à Sylvie Mousseau du journal L’Acadie Nouvelle, «et j’ai raconté une autre histoire. Il y a un feu à la fin, mais c’est celui de la création». C’est cette histoire-là qui s’impose à la lecture. L’histoire de Cécile qui bout, qui brûle, qui veut écrire, mais surtout l’histoire de la création elle-même, qui n’est pas sans lien avec le grand projet de LeBlanc de mettre sur papier la langue de la Baie Sainte-Marie, sa langue à elle : l’acadjonne.

«Cette langue littéraire», écrit LeBlanc dans les remerciements à la fin du livre, «n’a aucune prétention prescriptive. Au contraire, elle cherche à laisser une trace textuelle d’un élan poétique, individuel, où le sens et la raison du mot/matière[3] continuent de se transformer et d’en transformer d’autres» (p. 89). Une langue vivante, donc, variante régionale du français acadien dont un lexique en précise les «matières» (p. 83), mais qui reste propre à l’auteure, même si elle en partage l’usage avec les francophones du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. L’acadjonne est plus prononcé que dans les œuvres précédentes de LeBlanc, qui le fait passer au niveau supérieur dans ce quatrième ouvrage. Et c’est peut-être parce qu’on veut à tout prix folkloriser l’auteure et sa langue «chantante», pour reprendre le cliché maintes fois entendu, qu’on se permet à la lecture d’imaginer un peu n’importe quelle phrase du livre comme un commentaire métatextuel sur le projet qui sous-tend Le grand feu et l’ensemble de l’aventure littéraire menée par LeBlanc. Par exemple, ce passage où Caroline s’offre un petit pep talk pour se motiver dans l’organisation du tyme : «top notch, point de half ass, faut que ça sente la fraicheur […] / fallait que ça feel comme les histoires que son père racontait […] / faut recréer de quoi de wild, de quoi de neuf, de quoi de juste assez / faut que ça sente l’original, l’inspiration / rien d’inventé» (p. 40). «[C]ecitte c’est FRIGGEN MESS» (p. 68), pourrait-on dire nous aussi, un friggen beau mess, baroque comme le reste du recueil, qu’on ne sait pas au final si on doit l’appeler ainsi.

Parce qu’on se demande : ce qu’on lit, ce grand feu festif et hybride, écrit dans une langue qui existe et qui n’existe pas – dans la mesure où elle est construite par LeBlanc, transcrite, transformée pour et par la littérature –, ce livre qui n’en a rien à faire de la sacro-sainte norme linguistique, c’est un poème narratif ou un roman en vers ? Il est prudent d’assumer que l’auteure ne cherche pas à respecter quelque règle que ce soit, fut-elle générique ou linguistique. Georgette LeBlanc invente son propre espace : littéraire, géographique, langagier. Georgette LeBlanc est unique. Le grand feu n’est pas le coup de poing qu’elle nous a donné il y a dix ans, mais c’est un livre à part, une œuvre d’exception, c’est la poésie et le roman qui se sont rencontrés et qui ont «snappé», qui ont perdu la raison, et on ne peut que s’en réjouir et en redemander davantage.

[1] «Une fête. Une vraie», selon le lexique qui clôt le livre (p. 86).

[2] Selon le Musée acadien des Pubnicos.

[3] Matières : «Mots, signes comme de la glaise, que l’expérience immatérielle a créées et qui sont ici utilisées pour sculpter une histoire» (p. 85).

À propos…

landry-pierre-lucPierre-Luc Landry est professeur au Département d’études françaises du Collège militaire royal du Canada. Il a été chercheur postdoctoral (CRSH) à la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa et détient un doctorat en études littéraires grâce à une thèse de recherche-création qu’il a soutenue à l’Université Laval en 2013. Son premier roman, L’équation du temps (Druide, 2013), a été finaliste au Prix des lecteurs de Radio-Canada et a fait partie de la présélection du Prix France-Québec en 2014. Les corps extraterrestres, son deuxième roman, est aussi paru chez Druide à l’automne 2015. Pierre-Luc Landry est aussi éditeur à La Mèche, le laboratoire de création du Groupe d’édition la courte échelle, à Montréal.

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7 réponses à “Une histoire de la création – Pierre-Luc Landry

    • En fait, Benoit, j’utilise les deux comme synonymes (je viens justement de terminer une analyse du glossaire de la Sagouine pour ma thèse), mais je tends à préférer glossaire car moins polysémique. Qu’avez-vous pensé du fait que LeBlanc nomme le sien « Matières »?

  1. Tes questions sont légitimes et fort intéressantes, Benoît, d’autant plus que le lexique, parfois, ne met rien en parallèle. J’y ai vu un mouvement double, et pas toujours symétrique : d’une part, le lexique s’adresse par moments à un lecteur qui n’est pas familier avec l’acadjonne — un lecteur québécois, on le devine facilement; d’autre part, certaines entrées tentent plutôt de poursuivre l’exploration poético-langagière, il me semble, en creusant la « matière » des mots et, comme tu le signales, leur poéticité.
    J’ai tenté, en écrivant mon petit texte, de me concentrer sur ce qu’il y a d’intéressant dans LE GRAND FEU, plutôt que de signaler ma déception à moi aussi. Parce que je ne pouvais pas, au moment d’écrire, identifier si j’étais déçu de ce livre *en lui-même* ou par rapport à ALMA, justement, un recueil tellement plus puissant que ceux qui suivent.
    À suivre, oui, et on ne pourrait pas dire mieux!

  2. Critique intéressante PIerre-Luc. Question d’y proposer un écho, j’offre quelques commentaires à chaud. Le premier élément qui m’a fait sursauté quand j’ai lu le recueil est la présence d’un lexique. Un lexique comme on en retrouve un dans La Sagouine. Pourquoi un lexique maintenant après 3 recueils qui n’en comportaient pas ? Pression éditoriale ? J’en doute. Même si l’acadjonne est plus présent encore, la beauté des textes de LeBlanc n’est pas dans la signification lexicale des mots, mais dans leur poéticité. C’est malheureusement ce qui manque à ce recueil. Après la nouveauté Alma, classique en devenir de la littérature acadienne, on dirait que les recueils suivants restent dans les mêmes ornières en perdant la force poétique qui habitait le premier. Pour reprendre les propos de Casanova, Leblanc avait réussi le tour de force de trouver la bonne distance entre assimilation et différenciation. L’inventivité poétique de sa langue singulière ne tombait jamais dans l’exotisme ou la follklorisation. Bref, avec la présence de ce lexique, entre autres, on dirait que l’auteure se folklorise elle-même. Entendons-nous, Georgette LeBlanc reste une des auteures les plus fascinantes en Acadie depuis 10 ans. Par contre, pour moi, Le grand feu s’avère plus une déception qu’une œuvre d’exception. Va-t-elle se réinventer ou plutôt veux-tu se réinventer ? À suivre.

    • Moi aussi, j’ai été vraiment surprise de voir qu’il y avait un glossaire, à la fin. Surtout maintenant, comme tu dis. J’ai beaucoup réfléchi dans mes recherches à la notion de bonne distance par rapport à Georgette LeBlanc. Je suis d’accord qu’elle tombe pile pour Alma. À mon avis, à plein de niveaux, pas juste la langue. Mais elle a « déréglé » cette bonne distance depuis. Je suis d’accord avec Pierre-Luc que ce qui est le plus intéressant dans ce livre, c’est cette histoire de la création.

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