Le ministère des Affaires celtiques du Nouveau-Brunswick : un chien dans un jeu de quilles ou cheval de Troie de la dépolitisation de la dualité linguistique? – Stéphanie Chouinard

Le 6 juin dernier, le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Brian Gallant, annonçait un remaniement ministériel majeur. Alors que Donald Arseneault était nommé ministre responsable des langues officielles et que Francine Landry se voyait octroyer le poste de ministre responsable de la Francophonie, un nouveau joueur se présentait désormais au cabinet en matière culturelle : un ministre des Affaires celtiques, un poste qui est revenu à Lisa Harris, la députée de la Baie-de-Miramichi-Neguac.

Cette décision était semblablement motivée par des pressions effectuées par le Comité des affaires celtiques, un comité consultatif existant depuis 2010 et regroupant des membres de l’Association culturelle irlando-canadienne, l’Association culturelle écossaise, et l’Association culturelle galloise, afin que soit mieux représentée leur culture au sein du gouvernement provincial[1].

Cette décision en a fait sourciller plusieurs, tant parmi la population anglophone que francophone de la province. Certains ont qualifié la création du nouveau poste de bizarre, d’autres de «gros bordel». Des voix se sont élevées afin de souligner qu’en 2016, un ministère de l’immigration et/ou du multiculturalisme serait un meilleur investissement de la part de la province. En effet, celle-ci a des difficultés à faire face aux enjeux du vieillissement de la population et de l’exode des jeunes, et elle n’attire que peu d’immigrants. Enfin, certains ont rapidement tourné la nouvelle au ridicule. Explorons les raisons de cet embarras.

Qui sont les Celtes ?

L’origine des Celtes peut être retracée depuis les écrits des géographes grecs. Ils existeraient depuis 2000 A.D. au moins. La question de l’appartenance identitaire celtique en est une remplie de controverse, puisqu’il n’existe pas de «grande nation celtique» unique. Toutefois, il est monnaie courante de se référer à l’identité celtique en passant par la référence linguistique. On considère comme «celtique» deux grandes familles linguistiques toujours vivantes, soit les langues gaéliques – le gaélique écossais, l’irlandais, le mannois (la langue de l’Île de Man) – et les langues brittoniques – le breton, le gallois (la langue du pays de Galles) et le cornique (la langue de Cornouailles). Somme toute, on retrouve aujourd’hui les Celtes modernes au Royaume-Uni ainsi qu’en Bretagne, bien que l’appartenance celte ne soit pas une identité revendiquée par une grande partie de la population.

La celtitude néo-brunswickoise

Les Irlandais et les Écossais seraient arrivés au Nouveau-Brunswick par vagues d’immigration, d’abord après la Guerre d’indépendance américaine (50 000 loyalistes furent expulsés au Canada à cette époque), et ensuite durant les années 1840 à 1860, alors que la Famine sévissait en Irlande. Les recensements de la province de cette époque ne sont pas complets, mais en 1851, on décompte environ 4900 individus se réclamant de l’identité écossaise et 20 500 individus se déclarant Irlandais. Selon Radio-Canada et le Telegraph Journal[2], de 40 % à 50 % de la population néo-brunswickoise actuelle serait de descendance celtique. Ces chiffres ne sont toutefois corroborés par aucune étude sérieuse.

Nous remarquons que les groupes consultés en vue de la création de ce nouveau ministère sont des groupes anglophones, et sont les groupes qui se réclament des régions celtes anglo-britanniques. Ce sont les groupes qui organisent les Highland Games ainsi que des festivals écossais, irlandais, et gallois du Nouveau-Brunswick.

Or, ces groupes n’ont pas le monopole de la «celtitude» dans la province.

Que fait-on des Bretons, tout aussi «celtes» que leurs collègues britanniques ? Voire : que fait-on de la relation privilégiée qu’entretient l’Acadie avec la Bretagne, et ce, depuis plus de deux cent ans? Rappelons que suite à la Déportation, 78 familles acadiennes ont été envoyées à Belle-Île-en-Mer en 1766 afin de coloniser cette île bretonne pratiquement inhabitée, sous la protection de l’Abbé Le Loutre. D’autres familles acadiennes se sont aussi réfugiées dans les villes portuaires de Nantes et de St-Malo[3]. Cette filiation est bien vivante aujourd’hui. En 1968, Léonard Forest relatait les relations entre Bretons et Acadiens dans un grand documentaire, Les Acadiens de la dispersion. Plus récemment, en 2004, le Festival Interceltique de Lorient soulignait les 400 ans de l’Acadie en faisant de cette dernière son invitée d’honneur. Et cela, c’est sans parler de tous les Acadiens dont l’origine familiale est mixte, d’origine irlandaise ou écossaise (pensons aux McLaughlin, aux McGraw, aux O’Neil, aux Caissie et autres francophones de la province dont l’héritage est celte).

Caricature du Times & Transcript du 9 juin 2016.

Caricature du Times & Transcript du 9 juin 2016.

Le gouvernement Gallant et la dualité linguistique : un bilan peu réjouissant

Cette nouvelle n’aurait probablement pas fait mouche, ou à tout le moins, elle aurait eu l’air moins suspecte, si le gouvernement Gallant avait bien su jouer ses cartes sur le plan linguistique depuis son élection, il y a deux ans. Or, un rapide survol des actions (et des inactions) du gouvernement Gallant en matière de dualité linguistique permet d’en brosser un portrait mitigé.

Pour ne donner que quelques exemples, rappelons la débâcle qui s’est ensuivie après que la Commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick, Katherine d’Entremont, ait porté plainte et enquêté sur le bilinguisme des commissionnaires dans les édifices gouvernementaux à Fredericton. Celle-ci avait aussi critiqué la ville de Miramichi (bastion irlandais de la province, qui fait partie de la circonscription de Lisa Harris) dans un rapport parce que cette ville ne remplissait pas ses obligations en matière de langues officielles. Alors que des groupes francophobes réclamaient la tête de la commissaire, le gouvernement avait fait miroiter la possibilité d’abolir le commissariat, avant de se rétracter. Rappelons aussi la gestion «inusitée» du dossier des autobus scolaires. Le gouvernement, apprenant que 92 élèves prenaient quotidiennement «le mauvais» autobus (un autobus francophone dans le cas d’élèves anglophones et vice-versa) à travers la province, a décidé de demander à la Cour de trancher par renvoi, une décision discutable selon l’éminent constitutionnaliste Pierre Foucher. La commissaire d’Entremont a d’ailleurs remis un rapport annuel accablant au gouvernement Gallant à la fin juin, rapport que le gouvernement n’a pas encore commenté.

Le gouvernement Gallant récolte maintenant ce qu’il a semé l’an dernier, c’est-à-dire une fragilisation marquée de la paix linguistique dans la province. De plus en plus de voix francophobes s’élèvent, à tel point que L’Acadie Nouvelle annonçait, le 1e janvier 2016 : «S’il avait voulu faire preuve d’un cynisme décapant, le comité éditorial de l’Acadie Nouvelle aurait pu choisir l’opposant au bilinguisme à titre de Personnalité de l’année 2015. Force est de constater qu’il a été très actif au cours des 12 derniers mois». Que ce soit par le biais de manifestations devant l’Assemblée législative ou d’une présence tenace sur Internet, dernièrement, l’ «opposant au bilinguisme» réclame de façon particulièrement vigoureuse la fin du bilinguisme officiel dans la province. Les propos diffamatoires envers les francophones dans les sections «commentaires» d’articles de journaux sont devenus tellement violents qu’un front commun s’est créé pour demander à Radio-Canada de revoir sa politique d’anonymat et de faire preuve de plus de rigueur dans la surveillance des propos francophobes.

En cet état des choses, il serait difficile de ne pas croire que ce nouveau ministère ait été créé afin d’apaiser les anglophones de la province – une observation faite le jour même du remaniement ministériel par le chef du Parti vert, David Coon. Si on donne le bénéfice du doute au gouvernement et qu’on part de l’hypothèse que les querelles linguistiques de la province n’ont rien à voir avec la décision de créer ce ministère, on constate qu’il s’agit quand même d’une idée mal conçue. Même les spécialistes des études irlandaises de la province n’en voient pas le bien-fondé et pensent que les responsabilités du nouveau ministère incombent plutôt au ministère du Tourisme, du Patrimoine et de la Culture.

Si, de l’autre côté, on accepte l’hypothèse de M. Coon, la décision du gouvernement prend un aspect plus problématique. En flattant ces groupes, en jouant le jeu de l’apaisement, en démontrant que leurs revendications ont été entendues, le gouvernement légitime les voix francophobes réclamant la fin de ce qu’ils considèrent comme le «statut spécial» de la langue française. Il s’agit d’un précédent dangereux et d’une façon irresponsable de gouverner dans une province culturellement divisée.

Dans les deux cas, cette décision dépolitise l’enjeu de la dualité linguistique. Être de descendance irlandaise ou écossaise au Nouveau-Brunswick n’a pas un grand impact sur la vie d’une personne. Quelques jours par année, pendant le Festival irlandais ou les Highland Games, il ou elle peut célébrer la culture de ses ancêtres ; il n’y a pas de conséquence quotidienne à se réclamer de cet héritage. En contrepartie, être francophone au Nouveau-Brunswick est un choix et une lutte de tous les jours, avec des ramifications tant sur le plan identitaire que politique. La création de ce ministère agissant comme la contrepartie du ministère de la Francophonie, elle enferme la francophonie néo-brunswickoise dans le registre du culturel, voire du folklorique. Une vision qui ne correspond pas du tout avec les aspirations de la société qu’est l’Acadie du Nouveau-Brunswick.

Brian Gallant disait, à l’occasion de la nouvelle année, vouloir «ramener la paix linguistique» en 2016. Pour l’instant, ses actions ne se font pas convaincantes. On observe présentement une remontée de la xénophobie et du racisme un peu partout dans le monde. La victoire du camp Leave durant le référendum sur le Brexit au Royaume-Uni, ou, plus près de nous, la victoire du populiste Donald Trump à la tête du Parti républicain chez nos voisins du Sud, en sont des indicateurs indéniables. Si le gouvernement Gallant continue d’attiser les braises avec inconscience comme il le fait depuis son élection, en agissant comme un chien dans un jeu de quilles envers la question linguistique, il pourrait se retrouver avec le même phénomène dans sa propre province.

Le Nouveau-Brunswick est le premier endroit au pays où fut célébrée l’égalité des deux langues officielles. C’est aussi la province qui a fait du parti Confederation of Regions (CoR) l’opposition officielle à l’Assemblée législative en 1991, et plus récemment, qui a mis au monde la Anglo Society of New Brunswick, la People’s Alliance of New Brunswick, et le groupe Equal Rights for NB Anglophones. C’est un écosystème culturel fascinant, mais complexe et fragile. Le gouvernement de Brian Gallant tarde à réaliser que toute action politique, et particulièrement en matière linguistique, est porteuse d’un message, d’une vision pour sa province – une vision qui peut unifier sa population, ou qui peut précipiter des schismes en son sein. Il devient urgent que ce gouvernement apprenne à agir avec plus de délicatesse.

[1] « Update : Minister responsible for Celtic Affairs ? Gallant Liberals face calls to create new post », Telegraph-Journal, le 3 juin 2016.

[2] « Update : Minister responsible for Celtic Affairs ? Gallant Liberals face calls to create new post », supra note 1.

[3] Jean-François Mouhot (2009) Les réfugiés acadiens en France, 1758-1785, Québec : Septentrion.

À propos…

Chouinard, Stéphanie

Stéphanie Chouinard est originaire de Labrador City. Elle est stagiaire postdoctorale à la Faculté de droit de l’Université de Montréal. Détentrice d’un doctorat en Science politique de l’Université d’Ottawa, ses recherches portent sur les droits des minorités, sur les politiques linguistiques au Canada et en Europe, et les droits autochtones.

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