Pourquoi cherche-t-on la création d’une université francophone en Ontario? Une entrevue avec Alain Dupuis – Luc Léger

En octobre 2014, la communauté franco-ontarienne recommandait, à la sortie du Sommet provincial des États généraux sur le postsecondaire en Ontario français, la mise en place d’une université de langue française indépendante dans la province. Depuis, le sujet continue de mobiliser le monde communautaire et le monde politique de la province. D’ailleurs, le Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO), qui revendique une université provinciale avec des campus régionaux (dont un premier campus à Toronto d’ici 2018), a organisé une journée de mobilisation devant l’Assemblée législative au mois de février dernier et soumettra bientôt au gouvernement, le nom des individus intéressés à siéger à un conseil des gouverneurs de transition. La députée néo-démocrate France Gélinas, quant à elle, a déposé un projet de loi qui suggère la création de l’Université de l’Ontario français. Le projet de loi en question a été adopté en deuxième lecture et devrait être étudié par un comité parlementaire. L’équipe d’Astheure a tenté d’en apprendre davantage sur le projet de création d’une université francophone en Ontario et c’est pour cette raison que j’ai fait appel à l’expertise d’Alain Dupuis, directeur général du RÉFO. Voici un extrait d’une entrevue accordée au début de l’année.

Luc Léger : Pourquoi la communauté francophone de l’Ontario revendique-t-elle la création d’une université de langue française?

Alain Dupuis : L’idée n’est pas nouvelle. Dans les années 1940, le député fédéral de la région de Nipissing, Joseph Raoul Hurtubise, avait demandé à la province d’accorder une charte universitaire à l’un des collèges classiques francophones du Nord de l’Ontario. Depuis, le sujet de la création d’une université francophone revient chaque génération. Il y a eu des pauses à certains moments, notamment pour revendiquer la création d’écoles secondaires et de collèges communautaires de langue française, mais le mouvement est revenu en force récemment en raison des défis linguistiques systémiques auxquels font face les étudiant(e)s francophones qui fréquentent les universités bilingues.

Aujourd’hui, il existe près de 450 écoles primaires et secondaires francophones dans la province en plus de deux collègues communautaires de langue française. Toutefois, les francophones de l’Ontario n’ont toujours pas accès à une université indépendante gérée par et pour eux. S’il est vrai qu’il existe l’Université de Hearst, une petite université francophone affiliée à l’Université Laurentienne (une université bilingue) située dans le Nord-Est de la province, celle-ci compte 200 des 16 000 étudiant(e)s universitaires francophones en Ontario. Cette institution a d’ailleurs indiqué ne pas vouloir s’étendre dans des zones comme Sudbury, Ottawa ou Toronto. Il est donc possible de dire que l’Université de Hearst répond aux besoins des francophones du Nord-Est de la province, mais que la majorité de la communauté franco-ontarienne n’a pas accès à un établissement universitaire qui lui appartient complètement.

Luc Léger : L’Ontario possède plusieurs universités bilingues. Pourquoi ces universités ne répondent pas aux besoins de la communauté francophone?

Alain Dupuis : Les francophones sont minoritaires au sein de chacune des sept universités bilingues de l’Ontario. Depuis la création du RÉFO (en 2009), les étudiant(e)s qui fréquentent ces établissements formulent des souhaits qui confirment le besoin d’aller plus loin qu’une simple offre de services en français dans des établissements bilingues. Le problème principal des universités bilingues, c’est qu’il s’agit d’établissements que nous ne gouvernons pas. Le budget, la gestion quotidienne, les priorités de recherche, les programmes d’études et l’environnement social échappent souvent à la communauté francophone. Dans les universités bilingues, les anglophones peuvent y évoluer sans avoir une connaissance minimale du français, tandis que les francophones doivent, dans la majorité des cas, se contenter du fait que les cours, les activités et les services ne sont pas tous disponibles dans leur langue.

De plus, en Ontario, l’offre de cours et de programmes en français est concentrée dans l’Est (Université d’Ottawa) et dans la région de Sudbury (Université Laurentienne). À l’heure actuelle, ce sont 60 à 65 % des jeunes issus des écoles secondaires francophones du Nord et de l’Est de l’Ontario qui optent pour des études postsecondaires dans un programme francophone ou bilingue. Ce taux chute toutefois à 25 % dans le Centre-Sud-Ouest. C’est également dans cette région où seulement 3 à 7 % des programmes sont disponibles en français. Ces chiffres démontrent clairement qu’il y a un problème d’accès aux programmes en français dans la province et, particulièrement, dans le Centre-Sud-Ouest. Les jeunes qui choisissent de rester dans leurs régions plutôt que de déménager à Ottawa ou à Sudbury se voient obligés d’étudier en anglais. Pour ces raisons, les membres du RÉFO ont suggéré, en partenariat avec l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) et la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), la tenue d’états généraux sur la question du postsecondaire en Ontario français. L’exercice devait permettre d’étudier trois enjeux : l’accès aux études universitaire en français, la gouvernance des programmes universitaires et la rétention des jeunes francophones après leur parcours dans les écoles secondaires.

Crédit photo : Regroupement étudiant franco-ontarien.

Crédit photo : Regroupement étudiant franco-ontarien.

Luc Léger : Les Acadien(ne)s du Nouveau-Brunswick ont une université francophone depuis 1963. Comment expliquer que l’Ontario n’a toujours pas d’université francophone en 2016?

Alain Dupuis : Je pense qu’il existe des différences importantes entre la réalité des Acadien(ne)s et celle des Franco-Ontarien(ne)s. D’abord, l’Ontario est une province énorme et les francophones sont éparpillés un peu partout sur le territoire. Ensuite, les luttes pour les écoles secondaires et pour les collèges francophones sont relativement récentes ce qui fait en sorte que la question universitaire était toujours reléguée au second plan.

Aujourd’hui, grâce au succès de nos institutions scolaires et collégiales, il s’agit d’une évidence ; quand les francophones gèrent leurs propres institutions, elles répondent mieux à leurs besoins. Créer une université de langue française en Ontario n’aura pas comme conséquence de ghettoïser la communauté francophone. Au contraire, elle créera une communauté plus sûre de son identité et prête à se remettre en question afin de mieux contribuer au bien collectif. Par exemple, l’Université de Moncton a formé des juges de la cour suprême, des premiers ministres, des auteurs et j’en passe. Elle a réellement été un pilier du rayonnement acadien au Nouveau-Brunswick et d’un bout à l’autre du Canada. Une université franco-ontarienne aurait le même potentiel.

À la sortie des États généraux, nous avons demandé à la province de créer une université franco-ontarienne ayant un mandat provincial avec un premier campus à Toronto. Toutefois, nous savons très bien que cette université devra se doter, un jour, d’un campus à Sudbury et d’un campus à Ottawa. Nous savons également qu’elle devra offrir des cours à distance et peut-être quelques programmes hybrides pour répondre aux besoins du Sud-Ouest et du Nord-Ouest de la province. À vrai dire, le modèle que nous proposons ressemble un peu à celui de l’Université de Moncton avec ses trois campus, ses programmes qui répondent aux besoins des communautés et certains programmes délocalisés.

Luc Léger : Quelles sont les prochaines étapes pour le RÉFO et pour la communauté francophone de l’Ontario?

Alain Dupuis : Nous avons demandé au gouvernement de l’Ontario de nommer un conseil des gouverneurs de transition qui rassemblera des experts du monde universitaire et des représentants de la communauté dans le but de créer une équipe capable de mettre sur pied une telle institution, c’est-à-dire de définir le mandat de l’université, de proposer une charte, de mettre sur pied les premières facultés, de proposer la création de programmes phares, de forger des partenariats à établir avec des universités existantes et de mettre sur pied un plan de financement et de développement à moyen et à long terme. La demande a été faite au gouvernement en février 2015 et nous n’avons toujours pas obtenu de réponse.

En fait, le gouvernement dit attendre qu’un comité consultatif du ministère des Collèges et Universités émette des recommandations spécifiques pour renforcer le postsecondaire en français dans le Centre-Sud-Ouest de l’Ontario avant de prendre une décision. Cela étant dit, même si le rapport se fait attendre, il s’agira du deuxième groupe qui se sera penché sur la question. Ayant plusieurs rapports en main qui disent essentiellement la même chose, le gouvernement doit agir rapidement car, entretemps, une très grande proportion de nos jeunes francophones continuera, faute d’accès à des programmes dans leur langue, d’étudier en anglais après le secondaire. Ces jeunes risquent de s’assimiler. Au cours des prochains mois, le RÉFO compte donc continuer ses activités de mobilisation et de sensibilisation pour que nous puissions enfin jeter les bases de ce lieu de savoir qui saura véritablement répondre aux besoins des Franco-Ontariens.

À propos…

Luc LégerLuc Léger est originaire de Moncton. Il détient un baccalauréat en science politique et une mineure en études françaises de l’Université de Moncton ainsi qu’une maîtrise en science politique de l’Université Laval. Il est présentement doctorant à l’École d’études sociologiques et anthropologiques de l’Université d’Ottawa. Il est un des cinq membres fondateurs de la revue Astheure.

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