À chacune sa maternité – Valery Savoie

Ce texte est le quatrième d’une série de cinq textes soulignant la Journée internationale pour les droits des femmes. Il s’agit d’une initiative du Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick (RFNB).

Je n’y connaissais rien. Aucun héritage ne m’a été laissé pour que je puisse en savoir quelque chose.  Ni ma mère, ni ma grand-mère, ni aucune autre femme de mon entourage n’a pu me l’apprendre.

On apprend énormément par observation. Le savoir se transmet de génération en génération. Il y a eu une perte de savoir-faire et j’en ai subi les conséquences. Plusieurs autres d’ailleurs.

Quand je l’ai eue pour la première fois au sein, je n’ai pas su quoi faire, même si je m’étais documentée sur le sujet. On me disait que ça faisait mal, que c’était « normal » au début et que le sein devait s’habituer. Je me suis sentie abandonnée. Par chance, je suis têtue et, malgré mes quelques semaines de douleurs, j’ai persisté.

J’ai beaucoup lu. Petit à petit, nous sommes devenus nos propres experts. Avant de découvrir tous les bienfaits de l’allaitement, je voulais l’allaiter pendant les trois premiers mois seulement. Je voulais que son père puisse lui donner à boire, qu’ils puissent se lier l’un à l’autre. L’allaitement n’a rien changé à cet amour. Ils se sont découverts d’une autre façon.

Même si nous sommes devenus très confortables avec l’allaitement, je ne me sentais pas nécessairement à l’aise de le faire devant mes proches. Je me suis sentie vulnérable.

Parfois, on me culpabilisait un peu. On me laissait entendre que mon choix n’en valait pas vraiment la peine. J’ai persévéré. Habitant une région éloignée, je n’avais aucun support moral, aucun encouragement. J’ai bien eu une marraine d’allaitement, mais ça ne cliquait pas et il y avait tant de questions sur le sujet qui ne se retrouvaient pas dans les livres. Je me suis sentie isolée.

Malgré ça, j’ai toujours adoré nos moments d’allaitement, car ils nous permettaient d’arrêter. Je pouvais la regarder grandir au rythme des tétées. Lorsqu’un bébé dépend entièrement de soi pour se développer et grandir, on se sent énormément sollicitée, et ce, à n’importe quel moment.

Quand un bébé a faim, son cerveau n’a pas la maturité de comprendre qu’il doit attendre pour se nourrir. Il a faim, c’est tout. Peu importe que ce soit à trois heures du matin quand tu sommeilles dans ton lit, ou un samedi après-midi au beau milieu d’une librairie achalandée. Le bébé pleure. Tu paniques un peu. Il a faim. Tes seins coulent de l’entendre pleurer. Il doit manger, là, maintenant. Comme n’importe qui un samedi après-midi dans une librairie bondée qui croque dans un fruit pour calmer sa faim. Sauf que cette faim-là ne peut pas attendre. C’est une faim vitale, une faim qui prend toute la place. Le regard des autres me fait peur. J’essaye de me cacher le plus loin possible, au bout d’une allée, dans la section science-fiction, tout près des coups de cœur. Les cris de famine cessent. L’enfant boit goulument. Lui, tout près de moi, debout, grand. Comme pour me protéger des regards. Prêt à attaquer. Moi, prise de panique qui tente d’en finir avec le poids des regards qui écrasent ma maternité. Je ne me suis jamais sentie jugée de façon générale. Il n’y a eu personne pour me dire que ce geste est dégoûtant, d’aller me cacher pour allaiter, de garder ça pour le privé. Toutefois, la peur est toujours là au creux de mon ventre. On nous ne le dit pas toujours directement, mais on le perçoit quand même, que c’est ce qu’on doit faire : disparaître.

Quelques heures avant, la faim du bébé nous avait paralysés dans un magasin pour enfants. Il y avait une salle d’allaitement. On aime nous cacher. On ne veut pas nous voir donner le sein à un enfant affamé. On aime le voir dans un soutien-gorge en dentelle, dans une publicité, bien gros et huilé, placardé dans les vitrines, au cinéma. N’importe quel endroit où on peut le sexualiser et le contrôler. On ne veut pas concevoir que le sein ait d’autres fonctions que de plaire sexuellement. On ne peut pas comprendre sa nature première, la raison pourquoi l’espèce humaine s’est si bien conservée. C’est toute notre culture qu’on doit revoir en matière d’allaitement.

De plus en plus, l’allaitement passe bien lors des premiers mois de vie. Par contre, allaiter un bambin de deux ans devant les autres, c’est plus compliqué. Pourtant, ça ne devrait pas être le cas. « Il a des dents. Il n’a plus besoin de ça ». « Tu vas le rendre dépendant ». L’âge moyen du sevrage naturel chez le bébé humain est de deux ans.  J’ai allaité mon bambin pendant 42 mois. J’en suis très fière, même si ça n’a pas toujours été facile.

La culpabilité, la honte et le dégout sont souvent exprimés envers les mères. Parfois, ce sont elles qui se font des reproches. C’est l’éternel débat de l’allaitement versus le biberon. Et s’il y avait plus d’une façon de bien faire les choses? Et si chacune faisait comme elle le souhaite? Afin de reprendre le pouvoir sur sa maternité,  rendre le chemin plus agréable et sans jugement. Redevenir les expertes de nos vies de mères pour qu’un jour, le savoir se transmette à nouveau, de façon fluide et instinctive. Apprenons aux gens que le corps des femmes n’est à la disposition de personne. Qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent sans sentir le poids du jugement des autres. Qu’elles soient mères ou non, qu’elles allaitent ou pas. Soyons porteurs et porteuses d’une solidarité grandissante.

À propos…

Femme, maman et féministe intersectionnelle, Valery Savoie travaille dans le domaine des arts et de la culture. La justice reproductrice est un sujet qui la passionne. Elle croit profondément au droit inhérent du choix des femmes.

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