Que nous aura légué Régis Brun? – Clint Bruce

L’été dernier Régis Brun nous a quittés. C’était le 14 juillet – jour de révolution, date qui rappelle qu’il nous est toujours possible de faire tomber des murs, même les plus épais et les mieux gardés.

Venu au monde à Bas-Cap-Pelé en 1937, Régis résidait depuis 1994 à Moncton, dans une maison du quartier de Sunny Brae que Rémi Frenette a dépeinte dans son vibrant et touchant hommage à l’historien. D’esprit réfractaire, Régis avait la personnalité expansive et savait des choses obscures. Il y a quelques années, un simple bonjour par courriel de ma part s’est vite transformé en intense échange au sujet des chicabennes, ces patates sauvages, appelées aussi topinambours, dont se nourrissaient les premiers Acadiens à l’exemple des Mi’kmaq. En plus de ses recherches fouillées sur ce sujet, Régis fouillait littéralement celles qu’il faisait bien sûr pousser dans sa cour.

«Régis, c’est un vieux sorcier», m’avait lancé un jour Gérald Leblanc. En effet, en matière de sorcellerie, il n’avait pas son pareil : dans La Mariecomo (1974), le premier des deux romans qu’il a signés, il faisait revivre les exploits d’une sorcière de la côte néo-brunswickoise et, à travers cette femme qui a bel et bien vécu au tournant du XXe siècle, l’existence des oubliés de l’histoire et des damnés de la terre d’Acadie. J’ai eu l’honneur d’écrire l’introduction qui précède la version revue et corrigée de cette œuvre rééditée par Perce-Neige en 2006. Pendant ce projet, Régis fera remarquer qu’il avait espéré, en tentant l’aventure de l’écriture romanesque, faire passer sa vision contre-culturelle de l’Acadie encore mieux qu’il n’aurait pu le faire dans des textes scientifiques.

Pour qui sait bien le lire, il s’agit toujours selon moi d’un «livre dangereux». C’est justement ce que rappelait le sociologue Mathieu Wade dans un essai sur ce site, où il flétrissait l’indignation hypocrite (selon lui) provoquée par un vidéoclip de Natasha Saint-Pier : «J’ai aussi repensé à La Mariecomo de feu Régis Brun, qui raconte l’histoire d’une [A]cadienne qui cour[t] avec les sauvages. C’est un bon livre, je vous suggère de le lire. Mais je ne suis pas sûr si vous aimerez son Acadie… ni ses Mi’kmaq et ses Malécites».

Ce que nous lègue Régis Brun, c’est au premier plan cette figure littéraire et tout son univers qui incarnent «l’autre» Acadie, celle qui ne fête pas forcément le 15 août – et que le 15 août ne fête certainement pas. La Mariecomo a joué sur les planches du Théâtre populaire d’Acadie (1980), chanté avec Fayo et dansé dans les poèmes de Gérald Leblanc. Or, ce geste idéologique, auquel il a voulu insuffler vie et parole à travers ce roman, Régis Brun l’avait posé d’abord dans ces premiers écrits d’historien. C’est de cet héritage-là qu’il sera question ici.

Dans le ventre du cheval de Troie

Avez-vous lu L’Acadie du discours : pour une sociologie de la culture acadienne de Jean-Paul Hautecœur? Paru en 1975, c’est un livre que l’on entend souvent nommer lorsqu’on s’intéresse à la modernité acadienne. Son auteur était coopérant français venu à Moncton en 1967 pour enseigner dans l’Université fondée depuis peu par le Révérend Père Clément Cormier, qui en passait les rênes à Adélard Savoie cette même année. Sympathique au mouvement contestataire qui bouillonnait parmi ses étudiants, et qui réclamait que l’Acadie soit repensée ou «réinventée» selon le mot privilégié par l’historien Joel Belliveau[1], Hautecœur s’attachera à étudier l’idéologie nationaliste en Acadie telle qu’elle s’était développée depuis la Renaissance acadienne de la deuxième moitié du XIXe siècle.

Qu’est-ce qu’une idéologie? Penseurs bien connus à l’appui, Hautecœur résume le concept ainsi : «c’est une lecture d’une situation en vue de l’action» (p. 15). La «situation» de l’Acadie se caractérisait bien sûr par la domination socioculturelle, la marginalisation politique et les conditions matérielles inférieures que subissaient les francophones des Maritimes en conséquence de la Déportation. La lecture prépondérante de cette situation provenait de l’élite cléricale qui animait les institutions et la vie publique ; on ne le sait que trop bien, il s’agissait d’une interprétation toute catholique de la destinée de la collectivité acadienne. Peuple martyr, mais aussi peuple élu à l’instar des enfants d’Israël, les Acadiens étaient appelés à défendre leur religion en restant fidèles à leur langue et au souvenir de leurs ancêtres. C’est de là que vient l’importance accordée aux études historiques (et généalogiques) dont témoigne la création en 1960 de la Société historique acadienne par Émery Leblanc, journaliste, et les pères Anselme Chiasson et le susnommé Clément Cormier.

La prémisse majeure de Hautecœur est que, à l’intérieur de ce discours, mobilisé comme système symbolique, tout doit tendre vers un même sens : «Des failles, des trous dans son argumentation viendraient compromettre sa fonction de totalisation et de réunification du sens en un projet unitaire» (pp. 15-16). Or, vers le milieu des années 1960, l’édifice fut ébranlé. Selon Hautecœur, c’est Régis Brun qui aurait porté l’un des premiers coups.

Remontons quelque peu le fil de sa vie. Si j’ai évoqué par deux fois le Père Cormier, c’est parce que celui-ci aura joué un rôle marquant dans la vie de Régis. (Ici, je me base sur un entretien autobiographique que Régis m’a accordé en mars 2003.) En 1960, Régis a 23 ans. Après avoir vécu quatre ans à Toronto, où il gagnait son pain comme facteur, il décide de déménager à Montréal. Il traverse alors une «crise morale». Son père était mort trois ans plus tôt, perte qui avait provoqué de profonds questionnements, et, en même temps qu’il en venait à assumer pleinement son homosexualité, il abandonnait sa foi catholique. Il ira séjourner plusieurs mois dans son village natal. C’est pendant cette période de ressourcement et de redécouverte qu’il se met à écrire des textes sur les familles fondatrices de Cap-Pelé, qu’il fait publier dans le journal local. Tout se passe comme si c’est justement l’acte de répudier le bagage traditionaliste qui lui permet d’aimer pour de vrai l’Acadie du passé et, dans la même foulée, de faire connaître l’Acadie cachée qui le fascine.

Ce que Régis fait, c’est du solide ; c’est original aussi. Ses recherches bourgeonnantes attireront l’attention du père Cormier, qui connaît son beau-frère, et cet éducateur l’invitera à s’inscrire à l’Université de Moncton et à s’impliquer dans la Société historique acadienne. Ce qu’il finira par faire. Manifestement, le Religieux a beaucoup d’estime pour le jeune révolté : garde-t-il la nostalgie de son arrivée fracassante au Collège Saint-Joseph où, pédagogue dynamique, il avait introduit «des innovations qui devaient gêner à plusieurs égards bon nombre de ses collègues», comme le disait Théo Nkembé dans son livre Père Clément Cormier, fondateur en Acadie (p. 36)? Quoi qu’il en soit, dès que Régis aura terminé son baccalauréat en histoire en 1970, le père Cormier l’aidera à décrocher une bourse de la fondation Jean-Louis Lévesque pour faire des études de bibliothéconomie à l’Université de Londres. Il y baignera dans la culture hippy jusqu’au jour où une descente policière («On vendait de la dope»…) précipitera son retour à Moncton.

Voilà qui en dit long sur le respect que le père Cormier lui portait, surtout lorsqu’on se souvient que Régis s’était impliqué dans la révolte étudiante de 1968-69, rôle dont le documentaire L’Acadie, l’Acadie ?! conserve le souvenir. (Une autre hypothèse : sans doute l’ancien recteur de l’Université y voyait-il la chance d’assagir son protégé en l’éloignant, ce que Régis ne m’a pas dit, pourtant.) D’ailleurs la répression qu’elle provoquera au sein de l’institution visera surtout le Département de sociologie aux relents marxisants, juge-t-on, et aux influences corruptrices, qui sera supprimé et ses professeurs renvoyés – dont Hautecœur[2].

Parmi les étudiants qui côtoyaient et appréciaient le prof de socio, il y avait bien sûr Régis. En entretien, celui-ci n’a pas caché avoir reçu de forts encouragements de la part de Hautecœur qui l’incitait à écrire et publier davantage en développant ce que ses analyses historiques apportaient d’audacieux. Mais ne nous y trompons pas : le projet de Régis avait déjà commencé à fleurir.

Ce long passage de L’Acadie du discours donne la mesure de la critique historiographique opérée par Brun à coup de contributions aux Cahiers de la Société historique acadienne :

Elle vise à faire éclater la parfaite étanchéité du vieux message, à relativiser le discours dominant en dénonçant son caractère «idéologique», à démasquer les idéologues retranchés derrière le statut incontesté d’historiographes officiels et légitimes, bref, à casser la vieille totalité du discours et celle du pouvoir totalitaire de l’émettre comme de le diffuser. C’est comme si briser le mythe suffisait à ébranler les fondements de la société, tant au niveau temporel ou historique qu’au niveau spirituel. Car introduire la relativité dans l’interprétation de l’histoire, c’est du même coup détruire la solide structure hiérarchique de la société dont la tradition restait la principale instance de légitimation. Une fois le mythe replacé au même niveau que l’idéologie, il y a place pour plusieurs discours (p. 85).

Je soupçonne que vous n’ayez lu, lectrice ou lecteur d’Astheure penché sur un appareil mobile à l’écran exigu, qu’en diagonale ces phrases saturées de dense poison. Si j’ai raison, recommencez, lentement et avec intention. Est-ce que Hautecœur accorde trop d’importance à quelques articles sur des détails de l’histoire d’Acadie? Grossit-il leur caractère ou leur potentiel révolutionnaire? Est-ce exagéré que de singulariser de la sorte un individu alors que tout un mouvement se propageait dans ces années-là? Quitte à vous laisser le soin d’explorer davantage afin d’en juger par vous-même, je soulignerai néanmoins l’originalité de la pensée historique de Régis.

Régis Brun - La Maricomo de Maryse Arseneault

La Maricomo. Crédit photo : Maryse Arseneault.

Pionnier de la nouvelle Acadie, ou : revoir l’histoire

Régis m’affirmera effectivement que ses premiers écrits étaient dirigés «contre l’élite». On pourra préciser, à la suite de Belliveau, qui reprend à son compte une notion du sociologue québécois Fernand Dumont : contre une élite définitrice. Plutôt que d’une classe dirigeante politique ou économique, il s’agit d’un groupe qui, exerçant un pouvoir dans «le domaine du symbolique», «élabore une certaine définition de la situation des Acadiens, c’est-à-dire une lecture de la réalité sociale des Maritimes» (p. 32-33). Autrement dit : une idéologie. Un corollaire marxisant rappellerait que ceux qui imposent une idéologique hégémonique en tirent inéluctablement bénéfice. C’est pour cela qu’il importe non seulement de dénoncer le traditionalisme, mais aussi d’écrire «contre l’élite».

Loin d’être seul à lancer un tel assaut, Régis se trouve en compagnie grandissante. Deux jeunes professeurs acadiens, Camille-Antoine Richard et le prêtre Roger Savoie, tous deux sociologues, s’attachent à libérer les esprits et à secouer le nationalisme acadien empoussiéré. Dans la citadelle historienne, Régis ouvre une voie dans laquelle s’engageront dans les années 1970 Léon Thériault, Michel Roy, Jean Daigle, et quelques autres «nouveaux historiens de l’Acadie», d’après un article de Julien Massicotte de l’Université de Moncton, campus d’Edmundston[3]. C’est Thériault qui aura résumé, dans un article de 1973, le défi à relever : «Arrêtons de faire l’histoire de l’Acadie, et commençons celle des Acadiens».

Si Régis n’est pas seul à vouloir réinventer le passé acadien, sa vision conserve une autonomie farouche. Considérons son essai de synthèse historique De Grand-Pré à Kouchibouguac : L’histoire d’un peuple exploité (1982), écrit dans un langage accessible et saisissant. Son programme est annoncé d’entrée de jeu : à l’encontre de l’Acadie monolithique, il veut mettre en lumière la spécificité propre «des Acadiennes et Acadiens», spécificité appartenant «aux paysans et non à l’élite […] ces gens de la mer et de la terre qui seront responsables des premières traces d’une hardiesse ou d’une originalité dans l’histoire acadienne» (p. 10). En principe, cette volonté s’arrime à l’appel formulé par Thériault. Mais regardons de plus près.

Dans La question du pouvoir en Acadie, essai paru la même année, Thériault, qui était professeur d’histoire et militant néo-nationaliste, proposait une analyse autonomiste de la situation acadienne : en somme, l’Acadie aux Acadiens. Certes, c’était s’opposer à la bonne entente bilinguiste de la génération précédente et témoigner à charge de «l’élite traditionnelle». Cependant, Thériault applaudit les bienfaits des efforts de construction nationale de la classe cléricale et de ses alliés à partir des années 1850-60, tout en reconnaissant que leur vision «reflétait assez largement les préoccupations socio-économiques inhérentes à cette classe» (p. 28-29). En somme, il entérine la notion de la «Renaissance acadienne», laquelle fait toujours école, d’ailleurs.

Ce faisant, il prend le contre-pied de Michel Roy, auteur de l’essai L’Acadie perdue (1978) ; celui-ci avait éreinté les efforts «d’une structure cléricale violemment réfractaire à une conception pluraliste du monde, donc à l’idée du progrès», coupable d’une «véritable extorsion de notre substance au profit de nos maîtres anglais et d’un petit ‘establishment’ acadien» (p. 97). Celui-ci tirait sa légitimité d’un discours répressif et réducteur : «C’est bien pourquoi l’histoire de l’Acadie est à refaire dans son entier» (p. 53).

Cette lecture-là n’est pas loin de celle de Régis. Cependant, et à la différence de Roy, il propose sur un mode positif une périodisation alternative en vue de fonder une vraie histoire populaire. Sous la plume de Régis, l’époque inaugurée par la prétendue Renaissance acadienne est rebaptisée «cent ans d’obscurantisme» (p. 145). Et à l’encontre du récit établi (et toujours en vigueur), c’est plutôt au cours de la période précédente que, par eux-mêmes, les Acadiens se seraient appropriés leur pays. Régis affirme que «[l]’avènement du 19e siècle va coïncider avec la naissance d’une prise de conscience de la collectivité acadienne» s’étant relevée de la Déportation (p. 83). Cette prise de conscience est définie par son caractère organique et populaire : les familles s’occupent de leurs proches et voisins, les fermes et scieries essaiment tandis que la pêche  et – phénomène capital pour l’historien – des maîtres d’école dispensent avec les moyens du bord une instruction rudimentaire dépourvue d’ingérence ecclésiastique. Bref, le peuple arrive à se débrouiller ; c’est une perspective carrément anarcho-collectiviste. Suite à quoi la période de 1835 à 1870 verra un nouvel essor sur les plans de la démographie, de l’économie locale et de la colonisation agricole. L’époque dite de la Renaissance correspondrait à un essoufflement collectif provoqué par la conjoncture économique, et aurait instauré un «ghetto acadien». Sur le plan idéologique : «D’un nationalisme populaire et dynamique de l’époque avant 1870, la période qui suivra verra le début d’un nationalisme conservateur et la trahison des élites clérico-bourgeoises acadiennes» (p. 134-135).

Cette vision n’est pas subtile ; elle est même simpliste à bien des égards. Toutefois, elle a l’avantage de mettre en lumière des aspects négligés par ses prédécesseurs. Sa démarche et ses interprétations relèvent d’un révisionnisme acharné. C’est un terme qui, en son essence, ne devrait pas nous rebuter, quoiqu’il puisse avoir mauvaise presse. Revoir notre Histoire, questionner ses présupposés et l’enrichir de nouvelles connaissances, éclairer des zones d’ombre, donner une place aux voix marginalisées, tout cela ne revient qu’à reconnaître que la vision dominante du passé a été érigée selon des critères qu’il faut revisiter de temps à autre, puisque, rigidifiés, ils risquent de fausser notre conception de nous-mêmes. De notre capacité d’agir. De l’univers des mondes possibles.

Soulignons-le bien : Régis était historien plutôt que polémiste. Mon collègue Marc Lavoie de l’Université Sainte-Anne, archéologue et spécialiste bien connu de l’Acadie d’avant la Déportation, estime que les travaux de Brun «sont d’une grande valeur». Il insiste en particulier sur la qualité de l’ouvrage Les Acadiens avant 1755 : essai, auquel Régis mettait la dernière main quand nous avons fait connaissance en 2003. Le professeur Lavoie m’a signalé que ce livre est une lecture obligatoire dans ses cours sur l’histoire de l’Acadie, car «Régis avait su faire ressortir les informations pertinentes sur les établissements et le quotidien, données tirées de documents d’époque».

Le document, c’est la pierre de touche. Certes, les historiens s’en étaient toujours servis, mais l’optique établie déterminait d’avance la portée du regard, tandis que certaines sources étaient tenues hors champ[4]. Des zones d’ombres restent donc à éclairer. C’est dans un de ces recoins du passé que Régis découvrira une personnalité acadienne tout à fait hors norme. Il s’agit de Joseph Gueguen (1741-1825), de qui il fait publier en 1969 deux lettres inédites dans Le Devoir – à l’extérieur de l’Acadie – et à qui il consacrera quinze ans plus tard un ouvrage biographique au titre parlant, Pionnier de la nouvelle Acadie : Joseph Gueguen, 1741-1825.

Traversée mouvementée d’une époque secouée par mille tempêtes, la vie de Gueguen vaudrait bien un film. Né en Bretagne, il fut recruté par un ecclésiastique qui l’amena, encore très jeune homme, en Nouvelle-France. Il a 14 ans et étudie au séminaire de Québec lorsque la Déportation s’abat sur le peuple acadien. Et il en connaîtra les remous et les aléas : témoin de la famine de la Miramichi (1758-59), prisonnier de guerre au fort Cumberland, exilé à Saint-Pierre-et-Miquelon… Enfin, en 1767, Gueguen s’installera avec sa famille à Cocagne, où il fondera un commerce florissant tout en exerçant des fonctions de juge de paix sous le régime britannique. Dans son ouvrage, Brun le situe parmi «cette génération d’Acadiennes et d’Acadiens qui bâtirent la nouvelle Acadie malgré l’oppression nationale dirigée contre eux par Halifax et Fredericton» (p. 8).

Certes, les biographes de victimes du Grand Dérangement ont l’embarras du choix. Pourquoi donc singulariser Gueguen? La documentation aidant, ce dernier se présente à Brun comme celui par qui le scandale arrive. D’une part, sa vie personnelle a fait tapage. Depuis longtemps séparé de sa deuxième femme, la veuve Marie Quessy, il demanda plusieurs fois de divorcer, au grand dam de l’évêché de Québec ; ce n’est qu’après la mort de son épouse qu’il se remariera, en 1808.

D’autre part, sa voracité intellectuelle fait presque de Gueguen une figure des Lumières alors que, en raison de la Conquête, le Canada francophone restera longtemps à l’abri des idées nouvelles. Polyglotte (français, anglais, latin et mi’kmaq) d’une incontestable érudition, il possédait une bibliothèque qui était «sûrement l’une des plus volumineuses chez les Acadiens d’alors» (p. 74). Ce qui lui valut des soupçons, de la part du clergé, à l’égard de ses «livres dangereux». Or, ce que l’on craignait par-dessous tout, c’était l’influence qu’il pouvait exercer, contrepoids à l’emprise de l’Église et de l’autorité du gouvernement. En effet, Gueguen prit la plume de nombreuses fois pour défendre les intérêts de la population contre l’une et l’autre ; en témoigne la fascinante correspondance qui occupe la seconde moitié de Pionnier de la nouvelle Acadie. Le rôle qu’il se donna n’allait pas sans contrecoups : «si le peuple prend quelques travers contraire aux volontés ou aux désirs des puissances, tant ecclésiastiques que laïcs, on jette tout de suite la pierre à la personne qui passe pour avoir quelque influence parmy eux», écrivait-il à son adversaire, l’abbé René Joyer (p. 73).

Dans la mesure où la vision historique de Brun se veut cohérente, les figures de la Mariecomo et de Joseph Gueguen se présentent comme complémentaires. Tandis que la sorcière incarne la revanche des démunis et la révolte populaire au quotidien, ce dernier, notable et commerçant prospère, représente la résistance du temporel au métaphysique, de la raison qui affranchit au mythe qui subjugue. Et la victoire de l’autodétermination sur la tutelle en permanence. C’était cela, la nouvelle Acadie qu’entrevoyait Brun au fond des dossiers d’archives.

Coda : quelques années dans les bois

Qu’est-ce que Régis Brun aura laissé en héritage au XXIe siècle acadien? Jetons un coup d’œil, en guise de conclusion, sur les fameuses années 1970 qui virent naître, dit-on, la modernité acadienne.

Pour Régis, c’est à ce moment-là, me dit-il la voix pleine de sarcasme, que «le monde de Moncton […] se sont pris au sérieux». Il ne parlait plus des curés, mais des intellectuels, des artistes et des révolutionnaires. Se moquant de la querelle à l’acadienne des Anciens et des Modernes, Régis traitait allègrement Antonine Maillet et Herménégilde Chiasson d’«Évangéline et Gabriel». Que faire quand l’ambiance se dogmatise?

En 1973, deux ans après son retour de Londres, Régis quittera le Centre d’études acadiennes pour vivre en pleine forêt, près de Richibouctou. C’est l’époque du homesteading et du retour à la terre ; avec son son amant d’alors, il construit une cabane à charpente en A qui devient un point de halte pour les draftdodgers et les freaks. Il y restera jusqu’en 1980.

Ce ne sera pas la dernière fois que Régis ira voir ailleurs pour prendre du champ. Au début des années 1980, il passe à nouveau deux ans à Toronto. Plus tard, ayant terminé ses études de maîtrise et se sentant «un peu écœuré d’écrire», il ira vivre à Calgary, où il travaillera dans une usine d’humidificateurs, avant de faire le tour du Canada, Moncton à Vancouver, en 1991. Ce ne sont plus des voyages de jeunesse ; être ailleurs, c’est se retrouver, comme il s’était retrouvé autrefois en passant un été à Bas-Cap-Pelé ou quelques années dans les bois.

Bien plus que la somme de ses travaux, j’ose croire, Régis Brun nous aura montré l’exemple d’une posture critique à même d’assurer une autonomie intellectuelle que l’on pourrait même qualifier d’existentielle. Ces jours-ci, en Acadie, ça me semble urgent. Les appels au «rassemblement» s’intensifient en même temps que les chicanes se multiplient : SANB, les plumes de Natasha St-Pier, etc. Le consensus mou endort à petit feu, comme l’a souligné Herménégilde Chiasson, rien moins qu’un Gabriel (!) lors de sa conférence prononcée au Congrès mondial acadien de 2014. Certes, on ne saurait bâtir une société avec seulement des Régis ; pourtant, une Acadie sans Régis – ou sans Joseph Gueguen ou sans Mariecomo – ne fera que se ressembler d’époque en époque, contrairement aux apparences.

[1] Son livre Le «moment 68» et la réinvention de l’Acadie retrace l’épopée du mouvement étudiant survenu à l’Université de Moncton en l’enchâssant de manière très convaincante dans le contexte global de la nouvelle gauche des années 1960.

[2] Dans un entretien sur le site HistoireEngagée, Alain Even, autre coopérant français à l’Université de Moncton, évoque ses souvenirs de cette époque et du rôle de bouc émissaire que son collègue s’est vu attribuer : «c’est Hautecœur qui a été considéré comme le danger philosophique par la petite élite acadienne qui a créé la rupture. Pourtant il était encore moins marxiste que moi. Ce n’était pas un révolutionnaire, il n’a jamais été engagé dans un mouvement politique. Son itinéraire était intellectuel, il est marxisant dans son analyse oui, mais le marxisme restait un outil, pas une conviction idéologique. Vu de Moncton à ce moment-là, le seul fait d’être collectif ou solidaire, c’était marxiste».

[3] Cet article, très fouillé et plein d’intérêt, ainsi que d’autres travaux de Massicotte, situe les débats en Acadie par rapport à ceux ayant cours au Québec et ailleurs au Canada francophone.

[4] Michel Roy fait observer cette déformation historiographique qu’il attribue notamment à Émile Lauvrière et Rameau de Saint-Père, imperturbables devant des données un tant soit peu rétives : «Les auteurs parfois tiennent parfois manifestement plus à la pureté du tableau qu’à la vraisemblance de l’histoire» (p. 88).

À propos…

Clint Bruce

Natif du nord de la Louisiane, Clint Bruce est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) à l’Université Sainte-Anne, où il est également directeur intérimaire du Centre acadien et professeur au Département des sciences humaines. Tout en chérissant son splendide coin d’Acadie, il retourne en Louisiane le plus souvent possible.

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4 réponses à “Que nous aura légué Régis Brun? – Clint Bruce

  1. Merci Clint! Assise au @Calactus, je termine la lecture de ton excellent article avec un verre de vin que je lève à la mémoire de Régis, généreux sorcier! Parce qu’il est demeuré lui-même jusqu’au bout, il n’est pas dans le (petit) Panthéon des grands consacrés de l’Acadie, mais Régis est un phare original, entier et combien éclairant! Tu le rallumes Clint alors que son souvenir s’estompe trop rapidement à mon goût et pour ce qu’il mérite.

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