Chronique jeunesse : La planche à roulettes de Bouton d’or Acadie – David Lonergan

D’une « étagère » à l’autre, l’enfant grandit. C’est donc selon l’âge des lecteurs que Bouton d’or Acadie divise ses collections de livres. Toutefois, l’âge n’est pas un critère absolu : l’apprentissage de la lecture dépend de nombreux autres facteurs. Aux parents et éducateurs de déterminer le niveau qui convient à chaque enfant, tout en laissant celui-ci s’aventurer dans les livres au gré de ses désirs et de ses fantaisies.

À l’époque où j’étais jeune, il y avait des livres mis « à l’index » par l’Église catholique (cet index a été aboli en 1966 dans la foulée de Vatican II). Comme nous étions une famille catholique, ces livres n’auraient normalement pas pu se trouver dans la maison (mais c’était pourtant le cas). Adolescent, j’ai découvert Camus et surtout Sartre. Si le premier était permis, le second était interdit, ce qui m’a valu les foudres du père supérieur du collège où j’étudiais. Mais le bon père s’est heurté à mon propre père, pour qui aucune œuvre ne méritait d’être interdite et pour qui le droit de lire était sacré, peu importent l’âge et l’œuvre. Ce qui ne l’empêchait pas de ne pas partager les idées de Sartre. Tout ça pour dire que les enfants ont leur mot à dire dans le choix de leurs lectures. À eux de feuilleter, d’aimer ou pas. Les « dix droits du lecteur » de Daniel Pennac sont les seules règles, s’il en faut.

Cette réflexion m’a été inspirée par la lecture comparée de deux livres que Bouton d’or Acadie situe dans son « étagère » Planche à roulettes (à partir de 8 ans) : Drôle de soccer (2015) et Maya et Mitaine : de Saint-Jean à Paris (2014).

Crédit photo : Bouton d'or Acadie.

Crédit photo : Bouton d’or Acadie.

Drôle de soccer est un album de même format et de même difficulté de lecture que La mystérieuse boutique de Monsieur Bottom, Ma maman toute neuve et Le pit à papa, tous classés dans l’étagère Trottinette (à partir de 4 ans). Toutefois, ces trois ouvrages de Trottinette demandent une certaine habileté de lecture, quelque part entre une 2e et une 3e année, donc sept ou huit ans. Ce qui n’empêche absolument pas de les offrir aux enfants plus jeunes et, soit de leur lire, soit de leur faire lire. Les autres albums de Trottinette ont des textes beaucoup plus courts. Pour sa part, Maya et mitaine est un véritable roman avec de pleines pages de texte, même si les illustrations restent nombreuses. Il faut vraiment savoir lire avec fluidité pour l’apprécier. On se rapproche plus de la 4e année, c’est-à-dire des enfants de neuf ou dix ans.

Remarquez, on peut s’amuser longtemps avec la classification. Ainsi, Quacko Académie est classé « Poussette » (0 à 4 ans), alors qu’il présente un texte aussi élaboré que ceux de Lili Tutti-Frutti et de Riette l’assiette qui appartiennent à « Trottinette » (à partir de 4 ans).

Drôle de soccer, écrit par Jeannine Maillet-LeBlanc, raconte le problème vécu par un couple de jeunes outardes, Carmélite et Marcus. Séjournant avec leurs congénères sur un terrain de soccer situé entre une « rivière chocolat » (le ruisseau Hall) et ce qu’on devine être l’Université de Moncton, le couple tombe sur un objet rond qu’il prend pour un œuf d’une espèce inconnue, mais qui est certainement abandonné. Arrive alors un drôle de visiteur (on comprend qu’il s’agit d’un autobus), qui fait du bruit et qui émet des odeurs désagréables. La chose s’arrête et « pond » d’autres « œufs » (des ballons de soccer), aussitôt récupérés par de « longues pattes » (des joueurs de soccer!) qui les projettent dans différentes directions. Les outardes se rassemblent et décident de défendre les « œufs », chassant ces longues jambes qui s’empressent d’embarquer dans le « visiteur » qui disparaît. L’écart entre la perspective et les connaissances des outardes ainsi que la réalité donne toute sa saveur au texte. Les superbes dessins de Réjean Roy nous montrent aussi bien l’autobus que les joueurs. Les outardes sont magnifiques, affublées d’un accessoire, que ce soit un foulard, un chapeau ou encore une broche. Roy ne s’embarrasse pas des arrière-plans, préférant placer le centre d’intérêt sur les mouvements des outardes et le combat qui les oppose aux humains.

Crédit photo : Bouton d'or Acadie.

Crédit photo : Bouton d’or Acadie.

L’histoire de Joanie Duguay, Maya et Mitaine : de Saint-Jean à Paris, est elle aussi illustrée par Réjean Roy. On lui doit d’ailleurs les illustrations d’une vingtaine de livres de Bouton d’or – et d’autres éditeurs, dont La Grande Marée. Sa palette est large et il a un sens très aiguisé du récit. Ici, il a choisi un dessin réaliste, qui frise la photographie par instant, convenant au récit de voyage qu’est ce roman. Évelyne doit aller à Paris assister à un défilé de mode de la collection Élise Bourque, une designer acadienne, en espérant acheter des vêtements pour sa boutique de Saint-Jean. Elle décide d’amener sa fille Maya avec elle pour ce court séjour de six jours. Mitaine, la très vieille chatte de Maya, est confiée à la voisine.

Le roman est divisé en journées sur une semaine du vendredi au vendredi, de la veille du départ au lendemain du retour. Entre les deux, Maya aura visité certains lieux et monuments de Paris et assisté au défilé de mode, tout en songeant de temps en temps à sa chatte. Le cœur du roman est dans la description des activités et des visites : la tour Eiffel, le Sacré-Cœur, l’appartement-musée de Coco Chanel et les longs voyages en avion. Conté par un narrateur omniscient, le récit est bien mené, mais manque de rebondissements. On déborde à peine du guide touristique.

Le jour même de son retour, elle a l’occasion de voir son père — ses parents sont séparés —, qui travaille sur un transatlantique en escale à Saint-Jean. Mais en rentrant à la maison, elle découvre que Mitaine est morte. Aux grandes joies du voyage et de la rencontre avec son père succède l’immense peine de perdre sa confidente.

Le hasard étant ce qu’il est, son père, sachant que Mitaine était vieille, avait demandé à Évelyne d’acheter un petit chat. Maya le reçoit le jour même de la mort de Mitaine. Ce roman marque un cycle dans la vie de la protagoniste : la découverte de Paris l’ouvre au monde, tandis que la perte de Mitaine clôt la première partie de son enfance.

  • Maillet-LeBlanc, Jeannine [texte] et Réjean Roy [illustrations]. Drôle de soccer, Moncton, Bouton d’or Acadie, 2015, 32 p.
  • Duguay, Joanie [texte] et Réjean Roy [illustrations]. Maya et Mitaine : de Saint-Jean à Paris, Moncton, Bouton d’or Acadie, 2014, 68 p.

Prochaine chronique : Vélo de course et Tout-terrain de Bouton d’or Acadie.

À propos…

David Lonergan a vécu en Acadie de 1994 à 2014. Il habite aujourd’hui en Gaspésie. Il a travaillé dans divers domaines : théâtre, journalisme (écrit, radio, télévision), enseignement (au secondaire puis à l’universitaire). Il a publié plusieurs livres dont plus récemment aux Éditions Prise de parole, Paroles d’Acadie : anthologie de la littérature acadienne 1958-2009 (2010), Acadie 72 : naissance de la modernité acadienne (2013) et Théâtre l’Escaouette 1977-2012 (2015).

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