Lecture au féminin pluriel – Nicolas Nicaise

Monika Boehringer, Anthologie de la poésie des femmes en Acadie. 20e et 21e siècles, Moncton, Perce-Neige, 2014, 265 p.

L’anthologie est non seulement assez présente dans le milieu littéraire acadien, mais le genre s’y est développé au fil des années[1], marquant à chaque fois une étape dans la temporalité du champ littéraire en offrant un certain retour sur la production. Sans ôter le rôle de légitimation que ce type d’ouvrage établit à travers la valorisation des textes et des auteurs présentés, il s’avère que leur multiplication, dans un milieu qui peut se définir par son exiguïté, peut avoir l’effet de créer une circularité autour de certains acteurs.

Crédit photo : Éditions Perce-Neige.

Crédit photo : Éditions Perce-Neige.

Dès lors, l’intérêt de cette nouvelle anthologie tient dans son parti pris, celui de l’ancrage féministe revendiqué par Monika Boehringer. Derrière le choix de textes proposé, il ne s’agit toutefois pas de défendre une écriture féministe univoque, mais plutôt d’orienter la lecture vers la découverte de multiples voix de femmes dont certaines sont connues (d’autres, beaucoup moins) et s’inscrivent dans le siècle dernier et ce début de 21e siècle. Dans cette optique, l’introduction est tout à fait pertinente puisqu’elle fournit les informations nécessaires à une compréhension générale de cette prise de parole telle qu’elle s’opère à travers les différents textes.

La préface de l’ouvrage est signée Nicole Brossard, qui a publié dans une perspective similaire un ouvrage avec Lisette Girouard, intitulé Anthologie de la poésie des femmes au Québec : des origines à nos jours, et dont une édition augmentée est parue en 2003. Bien qu’il ne s’agisse pas du seul ouvrage qui ait inspiré l’auteure, le parallèle avec la situation des femmes au Québec est utile pour comprendre la difficulté commune à ces femmes de « se mettre à “écrire dans la maison du père” » comme le note l’auteure en citant Patricia Smart (p. 16).

Plutôt que de disserter sur les noms retenus dans l’anthologie, toujours susceptible d’ailleurs d’être mise à jour, il est préférable d’envisager l’expérience de lecture qui, en plus de mobiliser une gamme très différente de voix, apporte une cohérence par les regroupements thématiques pertinents, avancés dans l’introduction. Loin d’une lecture monolithique de la production littéraire acadienne, cet ouvrage présente une évolution notable d’un bout à l’autre. Par le choix assumé de montrer « l’évolution des voix individuelles des poètes qui s’ensuivent ici chronologiquement, dans l’ordre de leurs dates de naissance » (p. 40), le contraste entre les diverses voix poétiques est en effet flagrant.

C’est pourquoi, au lieu d’orienter la lecture vers la sélection de quelques-unes de ces voix (et des recueils où elles mènent), le lecteur gagne à envisager cette anthologie dans son ensemble. Il devient alors possible d’observer un continuum de pratiques (et leurs mutations) qui va dans le sens d’une autonomisation grandissante de la poète en tant que figure artistique. Le rapport entre écriture littéraire et d’autres sphères discursives (politique, sociale ou religieuse) devient alors visible et l’attention aux différentes vocalités à l’œuvre dans ces textes et à leurs tons (tantôt ludique, tantôt ironique par exemple) permet de relever le défi de la lecture féministe au fondement de l’anthologie. On comprend, dès la première page de l’introduction, que l’horizon d’attente actuel n’y est a priori pas forcément favorable et qu’il existe un rapport ambigu au(x) féminisme(s).

Cette attention de l’auteur au contexte de réception montre que le lecteur est moins exposé à une tentative de définition d’une écriture féminine, ou d’une inscription des textes dans la catégorie du women’s writing (au sens restreint), à laquelle correspondraient difficilement tous les textes, qu’à une invitation à appréhender des rapports multiples et changeants au féminin.

[1] Voir Pénélope Cormier, « La littérature acadienne, d’une anthologie à l’autre », Liaison, n˚ 145, 2009, p. 44-45.

À propos… 

Nicolas Nicaise est étudiant au doctorat en études littéraires à l’Université de Moncton et à l’Université de Liège (Belgique) et s’intéresse aux pratiques littéraires en milieux francophones minoritaires.

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