À la croisée de la langue et de la société – Rameeshay Mubasher

Arrighi, Laurence et Matthieu LeBlanc. La francophonie en Acadie : dynamiques sociales et langagières : textes en hommage à Louise Péronnet, Sudbury, Prise de parole, 2014, 364 p.

Quel statut doit-on accorder au français acadien ? Quels droits linguistiques faut-il établir dans les communautés francophones minoritaires ? La francophonie en Acadie, recueil de quinze articles issus d’un colloque international qui a eu lieu à Moncton en 2010, examine la situation du français en Acadie. Cet ouvrage rend hommage à Louise Péronnet, chercheuse néo-brunswickoise dont le travail a ouvert la voie à plusieurs études sur les pratiques linguistiques et socioculturelles en Acadie. À travers ses recherches, Péronnet a mis en évidence le rapport entre la langue et la société. Inspirés par son travail, les directeurs de cet ouvrage collectif, Laurence Arrighi et Matthieu LeBlanc, présentent la francophonie en Acadie sur deux plans reliés : le plan linguistique et le plan socioculturel. De cette façon, non seulement le livre décrit les dynamiques internes du français acadien, mais il se penche aussi sur les conditions sociales, politiques et économiques d’une communauté en pleine évolution.

Francophonie en Acadie

Crédit photo : Prise de parole.

Le livre examine les aspects linguistiques et sociolinguistiques du français acadien. Tout d’abord, il est important de définir le statut du français acadien. S’agit-il d’une variété du français standard ? Françoise Gadet, une des contributrices au recueil, déclare que « rien n’est moins précis que les usages du terme variété » (p. 63). Cependant, bien qu’il n’y ait pas vraiment de phénomènes syntaxiques propres à l’Acadie, il faut distinguer le français acadien du français standard, en vertu des différences culturelles et géographiques entre les communautés acadiennes et les autres cultures francophones. La légitimité du chiac est plus problématique. Même si ce mélange de français et d’anglais est considéré comme un vernaculaire distinct, il est souvent perçu comme une menace à la tradition acadienne. Ce discours métalinguistique sur le statut du français acadien souligne la difficulté de définir l’identité linguistique d’une région aussi diverse que l’Acadie. Certains articles révèlent des spécificités linguistiques propres au français acadien. Non seulement ce français est différent du français standard, mais il diffère aussi des autres variétés de français en Amérique du Nord, telles que le français québécois et le français louisianais. Par exemple, selon l’étude de Pierre-Don Giancarli, la construction pronominale prend surtout l’auxiliaire avoir en français acadien tandis qu’elle prend l’auxiliaire être en français québécois. De façon similaire, Julia Hennemann et Ingrid Neumann-Holzschuh révèlent que la particule interrogative -ti (« C’est-ti vrai ? ») est répandue en Acadie mais peu fréquente en Louisiane, même si les deux régions partagent une histoire commune. Au niveau sociolinguistique, certains styles d’adresse de politesse sont particuliers au parler acadien, comme le décrivent Sylvia Kasparian et Pierre Gérin. Ces variations morphosyntaxiques suggèrent que la communauté acadienne vise à établir sa propre identité linguistique au sein de la francophonie. Cependant, la légitimité de cette identité est toujours problématique.

Le recueil explique aussi comment les dynamiques langagières de l’identité acadienne sont étroitement liées avec ses dynamiques socioculturelles. Le statut de la langue influence plusieurs aspects de la société acadienne, comme le droit, l’immigration et l’éducation. Dans le premier article du livre, Michel Doucet soulève des questions d’ordre politique concernant les droits linguistiques. Est-ce que le gouvernement doit protéger les droits linguistiques des communautés minoritaires, même si ces droits peuvent entrer en conflit avec les droits des individus ? Selon Doucet, puisque les droits linguistiques contribuent au développement et à l’épanouissement de toute la communauté, il faut les maintenir. En fait, d’après l’article de Luc Léger, l’établissement des droits linguistiques peut être « la seule façon de renverser la domination du français par l’anglais […] au Nouveau-Brunswick » (p. 56). Comme nous l’explique Marie-Laure Tending, les dynamiques langagières jouent aussi un rôle important dans l’immigration. Le renforcement des droits linguistiques peut attirer des immigrants francophones en Acadie, mais il peut aussi décourager les citoyens de certains pays, tels que de l’Afrique noire francophone, de s’y installer : pour eux, le français est un vestige de la colonisation. Même le système scolaire en Acadie est sous l’influence des dynamiques langagières de la région. Marianne Cormier et Anne Lowe nous montrent que, bien que l’école acadienne soit surtout un espace francophone, elle doit trouver des façons d’accueillir des élèves anglophones. En somme, la revendication identitaire en Acadie peut s’avérer aussi problématique au niveau socioculturel qu’au niveau linguistique.

La francophonie en Acadie brosse un tableau intéressant des problèmes langagiers et sociaux qui impliquent l’Acadie contemporaine. Avant tout, ce recueil nous révèle le rôle central que joue la langue dans toutes les affaires de la société acadienne. Il n’est donc pas surprenant que le développement d’une identité linguistique soit considéré comme essentiel à l’épanouissement de la communauté acadienne.

À propos…

Rameeshay MubasherRameeshay Mubasher est étudiante de maitrise à l’Université McMaster, à Hamilton (Ontario). Passionnée par la langue française et la littérature canadienne-française, elle prévoit étudier la littérature acadienne dans le cadre de ses études de maitrise. Son rêve est de devenir médecin et de servir des communautés francophones du Canada. Elle aime dessiner et jouer avec ses trois chats.

Advertisements

10 réponses à “À la croisée de la langue et de la société – Rameeshay Mubasher

  1. Pingback: Plus de 200 publications depuis le lancement : Astheure on fait quoi? – Collectif | Astheure·

  2. Sniff… une petite larme pour la production scientifique acadienne qui a du mal à exister… Ceci étant Madame Rameeshay Mubasher (si vous existez) vous pouvez aussi vous exprimer (enfin, demandez d’abord l’autorisation, on ne sait jamais. Même si je comprends que vous laissiez les francophones blancs s’exprimer à votre place mais ils ne dominent pas encore notre parole): êtes-vous bien certaine d’avoir lu cet ouvrage ? Si oui, comment pouvez-vous justifier des contributions que vous éjectez du débat public?

  3. En tant de coéditeur et coéditrice du volume, nous tenons à remercier Rameeshay Mubasher pour l’attention qu’elle a accordée à notre ouvrage. Nous remercions également les gens du site Astheure de donner une place à la production scientifique acadienne.
    Matthieu LeBlanc et Laurence Arrighi

  4. Merci de votre éclairage je ne savais pas ce qu’était une recension de ce genre. Dans ce cas, peut-être aurait-il été judicieux de préciser ce que vous entendez par les « grandes lignes » de l’ouvrage. Par ailleurs, je croyais que votre site était un blog donc ouvert à la liberté d’expression, en l’occurrence je me suis trompée, j’aurais dû vous émettre une critique à vous via votre adresse courriel et non pas à l’auteur de cet article via un post.

    • Bien sûr que nous sommes en faveur de la liberté d’expression! C’est le ton qui ne convient pas ici.

      • Oui cela s’appelle le ton de la colère, cela existe malheureusement, nous ne sommes pas tous fabriqués en bois. Maintenant peut-être n’y êtes-vous pour pas grand-chose en effet, j’entends votre incrimination, mais lorsque de jeunes chercheurs sont amenés à participer à un énième ouvrage pour lequel ils ne touchent pas un dollar peut-être la moindre des choses est de le rendre justice en parlant un minimum de leur misérable travail j’entends, ce ne sont pas eux les « grandes lignes. » Cette « recension » est ouvertement discriminatoire et vous savez très bien que les personnes sélectionnées l’ont été à dessein et qu’elles représentent un certain capital à vos yeux, que celui-ci soit social ou autre. Ceci étant, merci de vos réponses.

        • Votre attitude est absolument déplacée. Les critiques ne sont pas rémunérées et sont entièrement libres de s’intéresser à tel ou tel aspect des ouvrages recensés. Cette critique-ci en particulier m’a été utile en me faisant découvrir un ouvrage que je ne connaissais pas ; je l’ai immédiatement commandé pour mon institution parce que les commentaires de la critique m’ont convaincue de son intérêt. Personne ne vous doit quoi que ce soit, ni la revue, ni les critiques individuelles.

          • Pourquoi ne faîtes-vous pas vos remarques agressives derrière un nom? On ne peut pas faire semblant d’être courageux

  5. Euh… Excusez-moi mais c’est quoi cette recension???Merci de ne pas parler des chercheurs hors-Canada qui ont participé à cet ouvrage…

    • Je vous trouve injuste envers l’auteure de ce compte rendu, qui a fait un excellent travail. Nous avons fait le décompte et elle mentionne autant de chercheurs du Canada que de l’extérieur. Cette distinction quant à l’origine des collaborateurs n’est par ailleurs pas pertinente.

      Je souligne que l’objectif d’une recension de ce genre n’est pas de parler de toutes les contributions, mais d’aborder les grandes lignes de l’ouvrage.

      Si vous souhaitez discuter plus longuement de votre déception, je vous prie de nous écrire à astheure.critique@gmail.com.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s