Le départ de plusieurs grands acadiens du 20e siècle – Philippe Basque

L’Acadie était en deuil cette semaine en raison du décès de Gilbert Finn. Un homme d’action et de courage comme le décrivais le Père Anselme Chiasson. Un grand bâtisseur selon L’Acadie Nouvelle. En entrevue, Robert Pichette disait que les jeunes d’aujourd’hui devraient s’en inspirer; qu’il reste un exemple à suivre.  Effectivement, monsieur Finn a « fait quelque chose » comme le souhaitait son père en 1935 en attendant le train qui allait apporter son fils au collège à Chicoutimi où il a fait ses études classiques. Mais de quoi faut-il s’inspirer et quelle mémoire doit-on conserver de cet homme et des « personnalités historiques » de cette génération qui nous quittent peu à peu?

Curieux de savoir si les jeunes de moins de 30 ans connaissaient M. Finn, j’ai simplement posé la question aux personnes qui m’entourent. Généralement, j’ai eu comme réponse : « je ne sais pas », « connais pas » et « est-ce que c’est une école »? Oui, l’école d’Inkerman portait le nom « École Gilbert-Finn » jusqu’à sa fermeture il y a plusieurs années. Tout cela me fait donc réfléchir aux repères de mémoire.  Si le nom n’est plus visible au quotidien, risque-t-il de sombrer dans l’oubli? Est-ce que publier ses mémoires ou sa biographie suffit pour qu’il reste dans la mémoire collective? Plus important encore, est-ce que ces outils seront utilisés en classe pour que les jeunes acadiens découvrent ces parcours de vie impressionnants? Que doit-on donc retenir de la vie de ces personnes engagées dans les différents aspects de la vie associative acadienne du 20e siècle?

Ces personnes avaient une passion pour leur peuple et un goût pour son développement et son avancement. Ils voulaient vivre dans un monde meilleur, tant matériel que social, comparativement à ce qu’ils avaient eux-mêmes connu dans leur jeunesse. L’accès à une éducation, à des soins hospitaliers et à du financement pour l’achat d’une maison sont des exemples de réalisations concrètes qui nous permettent de mieux vivre au quotidien dans cette Acadie des Maritimes.

Même s’ils ont été contestés à cause de leurs prises de décisions, ils avaient un goût pour le modernisme, pour le changement et pour l’avancement des institutions. C’est pourquoi la Société nationale de l’Acadie fut transformée au milieu des années 1950. M. Finn était un des piliers de cette transformation et de ce renouveau. On peut dire la même chose d’Assomption-Vie et de l’Université de Moncton, deux grandes institutions acadiennes au sein desquelles Gilbert Finn a œuvré.

L’engagement de ces personnes dans diverses associations rend l’analyse de leur parcours intéressant. On pouvait les voir dans un conseil d’administration d’une caisse populaire, dans une association d’éducation, dans l’Ordre de Jacques-Cartier, dans une société historique, dans une association sportive, dans les chambres de commerce ou à la direction d’un journal! Aucun domaine ne semblait être inatteignable. Cet engagement social est surement un exemple à suivre pour les prochaines générations.

Pour les familles immédiates, c’est la perte d’un être cher. Pour la grande communauté acadienne, c’est avec nostalgie que l’on se remémore les événements du passé. Personnellement, j’ai toujours été impressionné d’avoir l’occasion de côtoyer ces gens. C’est en janvier 2005 que j’ai rencontré, pour la seule et unique fois, Gilbert Finn dans le cadre d’une conférence organisée par la Société historique acadienne. J’étais de loin le plus jeune dans la salle, ayant seulement 22 ans à l’époque. Une des premières personnes à me saluer était M. Finn (qui, lui, avait 84 ans), qui était, pour moi, un véritable « artefact vivant » de l’histoire acadienne! J’étais inscrit au département d’histoire et je connaissais bien le parcours de cet homme. Je me sentais privilégié de lui serrer la main. Le sentiment fut le même lorsque j’ai rencontré, à quelques occasions, Martin-J. Légère, grand coopérateur acadien, notamment lors de la mise en place d’une réplique d’une caisse populaire des années 1940 au Village Historique Acadien de Bertrand. À sa résidence de Caraquet, en 2010, il m’avait raconté comment le mouvement coopératif acadien était né et comment il demeure un outil important pour l’Acadie. La lecture de plusieurs livres ou la visite d’un musée n’égalera jamais cet enseignement venu directement de M. Légère!

C’est un peu cela que nous perdons tranquillement avec le décès de ces gens. On ne peut plus les croiser par hasard et avoir une discussion sur l’Acadie du passé et sur l’Acadie de l’avenir.  S’il est vrai que la mémoire est une faculté qui oublie, au moins les écrits restent. Et si je questionnais la raison pour laquelle on prenait le temps de nommer les rues et les édifices par le nom d’une personnalité marquante, maintenant, je vois que c’est un des seuls moyens de perpétuer la mémoire auprès du grand public qui ne lira peut-être jamais les mémoires ou la biographie de ces gens qui ont marqué l’histoire de leur peuple. Centre d’oncologie Dr-Léon-Richard, boulevard Adélard-Savoie, rue Gilbert-Finn, des quatre notables de 1968, il ne reste qu’Euclide Daigle à voir son nom en quelque part, à moins que je me trompe.

En 2000, à la fin de ses mémoires, Gilbert Finn prévoyait le problème de la dénatalité et des situations inquiétantes que cela pourrait poser à la société acadienne, mais il restait optimiste. Selon lui, les Acadiens et les Acadiennes peuvent s’épanouir et se tailler une place à l’échelle du pays.  Il suggérait même des états généraux regroupant tous les secteurs de la vie acadienne. D’ailleurs, je crois que cette activité à un peu eu lieu lors du dernier Congrès mondial acadien où on a organisé plusieurs conférences et débats sur l’avenir de l’Acadie dans ce bouillonnant début du 21e siècle.

À propos…

Philippe Basque2Philippe Basque est originaire de Benoit et habite, depuis 2005, à Pont-Landry, au Nouveau-Brunswick.  Il est historien au Village Historique Acadien de Bertrand depuis 2008.  En 2010, il est devenu président de la Société historique Nicolas-Denys (SHND), basée à Shippagan. Il fut aussi le rédacteur de la Revue d’histoire de la SHND de 2009 à 2014.  Enfin, il a siégé sur différents comités patrimoniaux au fil des ans et présente occasionnellement des communications dans le cadre de colloques universitaires.

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