C’est le Nouveau-Brunswick qui enrichit les Irving, et non pas les Irving qui enrichissent le Nouveau-Brunswick. Une entrevue avec Alain Deneault

Le philosophe Alain Deneault, qui habite depuis quelque temps au Nouveau-Brunswick, signait, dans l’édition d’avril 2019 du Monde diplomatique, un article intitulé «La famille Irving, un féodalisme canadien». De manière concise, son texte fait état des mesures qui permettent à une famille capitaliste particulièrement puissante de dominer notre collectivité, avant d’évoquer les défis auxquels font face les démocrates d’ici. Après la publication de son texte dans ce prestigieux journal français distribué en 37 éditions à plus de deux millions de lecteurs de par le monde, Alain Deneault a accordé l’entrevue suivante à NB Media Co-op où il revient sur les principaux points de son article.

Astheure, en collaboration avec NB Media Co-op, reproduit ici la version originale de cette entrevue menée en français.

Vous employez le terme «féodalisme» pour qualifier les conditions politiques et économiques au N.-B. Qu’est-ce que le féodalisme et pourquoi est-ce le mot juste pour décrire les conditions qui dominent en cette province?

Je note d’abord que des métaphores de ce type sont utilisées très couramment pour décrire la situation du Nouveau-Brunswick chez des journalistes étrangers qui ne sont pas particulièrement reconnus pour leur virulence ou leur radicalité critique, par exemple Diane Francis ou Peter C. Newman.

Le conglomérat des Irving se distingue des grandes entreprises industrielles et financières contemporaines par sa façon de surexploiter un périmètre relativement restreint, plutôt que de démultiplier ses structures à travers le monde et de délocaliser ses activités dans une variété de législations. Dans le Nord-est nord-américain, on le retrouve dans le domaine du pétrole, des mines, du bois, du transport, de l’agroalimentaire, de la restauration, des médias… Ses 200 entités quadrillent le territoire tout en étant administrées dans une très lourde opacité, notamment depuis le paradis fiscal des Bermudes. Cette omniprésence en fait moins une entreprise qu’un pouvoir souverain, très souvent capable d’exercer tacitement un veto sur toute activité d’envergure à l’échelle législative ou régionale.

Entre plusieurs livres d’ordinaire pondérés, on trouve par exemple la biographie de Louis Robichaud signée par Michel Cormier, lui qui était encore récemment directeur de l’information à Radio-Canada, dans laquelle une dizaine de passages émettent comme une évidence qu’on n’a pas pu ici former de gouvernements sans l’aval de la puissante famille.

Il y a des moments où ce rapport de domination acquiert une dimension statutaire : Charles Thériault, principal critique des Irving en matière de politiques forestières, a révélé que le cadre en fonction duquel l’État cède à une des entreprises Irving la gestion des forêts ne peut pas être revu sans leur approbation. Ce genre d’observations foisonne et le fait que l’actuel premier ministre provienne directement de l’écurie Irving ne fait que renforcer cette impression.

Vous qualifiez également le groupe Irving de «gouvernement bis» au Nouveau-Brunswick et dans la région. Quelle est l’origine de cette expression et comment l’expliquez-vous?

La famille agit surtout, à l’ancienne, à la manière d’un gouverneur colonial, pour qui l’Assemblée législative est surtout une chambre d’enregistrement de sa volonté, un huissier. Mais en outre, par sa façon de financer ou de soutenir tel projet communautaire, tel chantier infrastructurel dans une municipalité, telle institution culturelle, tel centre de recherche universitaire, tel candidat aux élections législatives, elle se trouve à se substituer tout à la fois aux ministères de l’Éducation, de la Recherche supérieure, de la Culture, de la Jeunesse et des Sports, des Affaires municipales…  Au point où il est presque impossible dans n’importe quel endroit du Canada atlantique de ne pas buter sur le nom «Irving» dès lors qu’on entre dans un musée, une bibliothèque, une université, un centre sportif…

Ç’en devient embarrassant. On finit par tomber plus souvent sur ce nom que sur celui de la législation, de telle sorte qu’un étranger qui atterrit ici sans qu’on lui ait dit où il se trouve pourrait se penser en terre conquise. Ce sont les Maritimes «irvingniennes», comme on dit l’Arabie «saoudite». Ou l’Irvingnie.

Alain Deneault. Crédit photo : Faustine Lefranc.

Vous soulignez dans l’article qu’il y a d’importantes différences entre certaines multinationales – par exemple, Total – et le groupe Irving. Quelles sont ces différences, et quelles différences dans le domaine politique s’ensuivent?

Les multinationales contemporaines sont tentaculaires et mondialisées. Aussi sont-elles le plus souvent cotées en bourse, ce qui les astreint à divulguer un certain nombre d’informations. Leur désir d’expansion se produit dans la quête de nouveaux marchés sur une échelle planétaire.

Les Irving, pour leur part, ont développé leurs structures dans un coin de pays prolifique, mais au départ oublié par les autorités publiques et le grand capital, en rusant pour réduire la concurrence à la marge. Dans la mondialisation, les multinationales comme Shell, Total et Exxon sont amenées à peser de manière concertée, nonobstant le rapport concurrentiel qu’elles continuent d’entretenir entre elles, lorsqu’il s’agit d’obtenir la faveur d’un des nombreux États où on les retrouve. Cela contribue à ouvrir le jeu quelque peu, davantage en tous les cas que dans les Maritimes, où la famille détient un pouvoir outrancier. Et où elle obtient des législations des avantages fiscaux en plus de profiter d’un rapport de complaisance rarement vu.

Don Bowser, un Néo-Brunswickois spécialiste des politiques anticorruptions, s’est dit consterné de constater, à son retour ici après plusieurs années d’absence, que les décisions publiques sont au Nouveau-Brunswick sont plus opaques que dans des pays comme la Sierra Leone, où il a travaillé à favoriser davantage de divulgations publiques…

Certains journalistes – par exemple, Jacques Poitras et Bruce Livesey – ont déjà écrit sur le groupe Irving, mais il semble que peu ait changé. Pourquoi? Quand pensez-vous que les choses vont changer, et que le peuple sera prêt à confronter la puissance des Irving? Qu’est-ce qui doit changer pour que cela arrive? Qu’est-ce qui pourrait déclencher un tel développement?

Jacques Poitras est un journaliste d’extrême-centre qui a surtout composé un feuilleton familial dans lequel il renvoie mécaniquement dos à dos la propagande du conglomérat Irving et les discours critiques à son égard, au profit d’une position prétendue d’équilibre, molle et sans portée.

En ce qui concerne la série de reportages de Bruce Livesey pour le National Observer, elle n’est rien de moins que formidable et bienvenue. Il couvre tous les secteurs, allant de l’écologie à la soif d’expansion dans le nord-est du continent, tout en évoquant la concentration médiatique et les pratiques d’intimidation…

Il est impossible de savoir ce que changent ou pas des initiatives de ce type… Chaque moment d’audace, chaque rebuffade face à des peurs qui ont gagné abusivement en autorité, chaque réponse donnée publiquement aux déclarations publiques des membres de la famille, chaque transgression de lois non écrites qui de fait perdent en effectivité, chaque étoile morte qu’on finit par distinguer comme telle… participent d’un mouvement appartenant au temps long de l’histoire. Chaque occasion fait s’agrandir une brèche.

La publication de votre article dans Le Monde diplomatique indique qu’un public international s’intéresse à ce qui se passe dans notre coin du monde. Quel effet cela pourrait produire?

À l’étranger, il s’agit de faire comprendre que le Canada a été et reste une colonie, que nous ne sommes pas encore et n’avons jamais été les citoyens d’une république, ou d’un quelque ordre résolument démocratique, mais que nous restons des sujets de Sa Majesté, un euphémisme pour dire des «colons». Et qu’à ce titre, notre territoire commun, nos terres, nos forêts, notre eau, nos institutions publiques ne sont en réalité pas les nôtres. Formellement, elles appartiennent à la «Couronne», ce qui leur confère un statut politique différent que s’ils relevaient conceptuellement du bien public. La Couronne n’appartient pas au public, elle règne sur lui, et elle a cherché dans notre histoire à faire profiter des classes dominantes de la richesse de notre territoire. Le Nouveau-Brunswick dans son féodalisme familial n’en est que la forme exacerbée.

Ici, il s’agit de montrer que la situation dans laquelle on naît, avec laquelle on compose tous les jours à l’instar de nos parents, que l’on finit par intégrer, par atavisme, est en réalité extraordinaire, tout sauf banale, aux yeux de l’étranger qui débarque ici.

En Occident, pratiquement plus aucune  population ne se trouve à ce point inféodée par des maîtres familiaux, ainsi à l’ancienne. Ce contexte remarquable est vu et nommé par autrui. En plus de cette évidence : c’est le Nouveau-Brunswick qui enrichit les Irving, et non pas les Irving qui enrichissent le Nouveau-Brunswick…

Si on peut collectivement, en prenant du recul sur nous-mêmes avec le soutien de regards étrangers, modifier ainsi nos perceptions, faire preuve de sens critique plutôt que de se soumettre à une idéologie à laquelle on s’est bien trop habitué, en cela nous avancerons…

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