De la francophonie au Maine (partie 3) – Luc Léger

Quel avenir pour le français dans le nord du Maine?

Le déclin de l’usage du français est une réalité indéniable. Au-delà des chiffres présentés dans la deuxième partie de cette série de textes, sur le terrain il est possible de constater que la population est vieillissante et que plusieurs familles décident de quitter la région pour des raisons économiques. Celles qui partent s’installent principalement dans le sud de l’État (un peu comme le font les familles acadiennes du nord du Nouveau-Brunswick qui déménagent dans le sud de la province) et évoluent dans des régions qui ont une moins grande présence francophone. Les familles qui restent, quant à elles, doivent se contenter d’envoyer leurs enfants dans un système scolaire qui ne réussit pas à reconnaître convenablement les origines acadiennes de la région. À l’heure actuelle, la survie de la langue française dans le nord du Maine repose surtout sur des initiatives privées et, d’abord et avant tout, sur des individus. Évidemment, cette situation met en jeu la vitalité (et, par extension, l’avenir) du français dans la région. Pour les jeunes, les occasions de vivre en français à l’extérieur de la niche familiale manquent grandement. Quel est l’intérêt de parler une langue qui ne possède pas de statut officiel au sein des institutions du Maine, notamment au sein des écoles? Quel est l’intérêt de conserver une langue qui sert principalement à communiquer avec les aînés? Quel est l’avantage de faire la promotion du bilinguisme individuel chez les plus jeunes quand la maîtrise du français ne sera pas nécessairement perçue comme un atout quand viendra le temps d’intégrer le monde du travail?

Mon constat n’est pas très original. Déjà, au début des années 1990, Rodrigue Landry et Réal Allard avaient constaté, à l’aide d’une série d’indicateurs observés au sein des écoles du nord du Maine, que le français était de moins en moins parlé par les jeunes et que l’intérêt pour l’apprentissage du français était également en chute. Le rapport qu’avaient produit ces deux chercheurs (et le texte qui en a découlé : «Subtractive bilingualism: the case of Franco-Americans in Maine’s St John Valley» publié dans le Journal of Multilingual and Multicultural Development en 1992) avait incité quelques conseils scolaires à mettre en place des programmes d’immersion française. En contexte minoritaire, l’école devient, trop souvent, le seul vecteur de transmission de la langue chez les jeunes. Ainsi, les programmes d’immersion avaient comme objectif ultime d’assurer le maintien de la langue française dans le nord du Maine. Même s’ils n’avaient pas en main des données officielles sur les taux de réussite, plusieurs personnes m’ont dit que les jeunes inscrits dans ces programmes réussissaient très bien. Cependant (comme je l’avais expliqué dans ma deuxième chronique) des compressions budgétaires ont eu raison de ces initiatives de revitalisation linguistique au sein des écoles. Le français est toujours enseigné, mais comme s’il s’agissait d’une langue étrangère – ce qui me semble tout à fait absurde à la lumière de la réalité sociale et géographique de la région. Si les plus jeunes le parlent moins, il demeure que le français est la langue principale des moins jeunes. De plus, il est impossible d’ignorer que le français est la langue commune dans les régions voisines (c’est-à-dire dans le nord-ouest du Nouveau-Brunswick et dans la région du Témiscouata, au Québec).

Qu’en est-il en 2014?

Le rôle de l’école dans l’apprentissage du français et la transmission de la culture acadienne est indéniable. Pour arriver à des résultats positifs, un changement de mentalité (voire un retour sur décisions défavorables au fait français) s’impose au sein du système scolaire de l’État du Maine. Au cours de mon séjour dans l’Acadie du Maine, j’ai eu l’occasion de visiter les quatre écoles secondaires de la région (soit la Van Buren District High School, la Madawaska Middle/High School, la Wisdom Middle/High School et la Fort Kent Community High School). C’est en visitant ces écoles que je me suis réellement rendu compte du fait que, dans l’espace d’une seule génération, l’assimilation a fait d’énormes ravages. Bien que la réalité soit différente selon la ville ou le village, la connaissance du français chez les jeunes (tant au niveau de la compréhension qu’au niveau de la capacité de le parler) est clairement en déclin. Même si des cours de français sont obligatoires à l’école primaire, peu de jeunes de moins de 25 ans le parlent couramment. Par conséquent, la majorité des élèves qui s’inscrivent à des cours de français au secondaire n’ont pas un haut niveau de français et le font souvent dans l’unique but d’accroître leurs chances d’obtenir une offre d’admission dans une institution collégiale ou universitaire qui requiert la complétion d’un certain nombre de cours dans une langue seconde. Bref, rares sont ceux qui s’inscrivent à des cours de français par allégeance culturelle ou identitaire.

Photo : Gisèle Dionne Faucher

Photo : Gisèle Dionne Faucher.

Évidemment, le fait que les cours de français soient perçus comme étant accessoires chez la majorité des élèves ne rend pas facile le travail des enseignants. En discutant avec eux, j’ai rapidement constaté qu’un grand nombre d’enseignants tenaient à cœur la transmission du français et de la culture acadienne chez les jeunes. Même ceux qui enseignent d’autres matières que le français portent souvent en eux la flamme francophone! Il est admirable de voir que ces enseignants tentent de transmettre leur passion, mais sans avoir accès aux ressources financières et matérielles nécessaires pour le faire. À vrai dire, ils le font même s’ils doivent sacrifier une soirée, une fin de semaine ou même une semaine de vacances. Les enseignants organisent une gamme d’activités en français (tant à l’école qu’à l’extérieur) et les exemples ne manquent pas. Certains vont même jusqu’à organiser des voyages dans d’autres régions francophones du monde, notamment au Canada, mais aussi loin que la Louisiane et la France. Pour l’instant, il est possible d’affirmer avec confiance que l’avenir du fait français en Acadie du Maine repose moins sur le système scolaire que sur ces enseignants engagés.

Et le Congrès mondial acadien 2014 dans toute cette histoire?

Dans moins d’un mois, les trois régions de l’Acadie des terres et des forêts vont accueillir le cinquième Congrès mondial acadien. Au-delà des spectacles grandioses et des retombées économiques, l’événement permettra aux Acadiens du Maine de se faire connaître. Enfin, ils sortiront de notre oubli collectif! Si le Congrès permettra à la population du nord du Nouveau-Brunswick et à celle du Témiscouata au Québec de renouer avec un passé acadien, il permettra à la population du nord du Maine, qui n’a jamais oublié ses racines acadiennes, de renouer avec sa langue. Ainsi, j’ose croire que l’événement permettra à ceux qui parlent toujours le français dans l’Acadie du Maine de se rassurer par rapport à leur avenir, de tisser des liens durables avec des francophones d’ailleurs et de ne plus avoir peur de revendiquer des changements (dans les écoles notamment) qui permettront au français de se maintenir et d’être valorisé. En guise de conclusion, je souhaite que vous ayez, tout comme moi, l’occasion de visiter ce coin de l’Acadie. Vous y trouverez une région où, malgré les défis linguistiques, la culture acadienne se vit au quotidien. Je vous conseille, cependant, de ne pas vous rendre dans cette région du Maine pour y pratiquer votre anglais. Vous serez probablement déçu!

À propos…

Luc LégerLuc Léger est originaire de Moncton. Il détient un baccalauréat en science politique et une mineure en études françaises de l’Université de Moncton ainsi qu’une maîtrise en science politique de l’Université Laval. Il est présentement inscrit au programme de doctorat en sociologie à l’Université d’Ottawa. Il est un des cinq membres fondateurs de la revue Astheure.

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