Chronique d’un exilé sous les nuages – François Cormier

Les arbres s’agitent furieusement. La mer déchaînée heurte les côtes de galets, les caps de craie et les jetées de pierre qui deviennent le théâtre d’un spectacle impromptu et endiablé. Un souffle infernal s’acharne sur les îles de la Grande-Bretagne et, surtout, d’un ciel inconsolable une pluie incessante tombe. Des terrains s’effondrent, des vieilles mines bouchées cèdent sous la pesanteur de la terre inondée et extirpent un dernier soupir. Des rails de train sont endommagés compliquant le système de transport national, normalement si efficace. Des inondations assaillent les communautés, des familles perdent leur maison. C’est que, je ne me suis pas rendu compte qu’en venant ici, j’ai emmené avec moi toutes les larmes qu’ont déversées les Acadiens pendant la Déportation. Pauvres Anglais. Si au moins j’avais pu les avertir. À chacun sa misère.

Brighton. Tempête sans fin. Sous le viaduc de Trafalgar Street, un jeune homme et sa guitare. « Baby you can drive my car / Yes I’m gonna be a star ». L’écho de sa voix résonne jusqu’à la Gare Centrale. J’erre. Quelques CV en main, je les dépose ici et là. À chacun sa misère. Parfois, on tente de m’aider en me conseillant d’aller plutôt à un tel endroit, d’autre fois on me regarde avec dédain et on me dit avec un sourire narquois qu’il n’y a pas de place pour moi ici, et quelquefois on m’offre un regard bienveillant ; ce sont celles que je charme mais, malheureusement, elles ne sont jamais les managers. Ces rencontres infructueuses sont épuisantes mais je reste aussi cool que la chanson « Riders on the storm » des Doors. Like a dog without a bone. Quand j’en ai assez, je m’assis et j’ouvre Brighton Rock de Graham Greene et je laisse aller mon imagination. J’imagine. J’imagine Ida Arnold, un peu ivre, qui s’assoit à mes côtés. Sans hésitation, elle engage une conversation frivole, elle rigole, elle chantonne sensuellement, elle étire ses épaules rondes vers l’arrière laissant découvrir davantage sa poitrine généreuse, tout le réconfort du monde se retrouve devant moi, elle rit d’un grand rire radieux. Puis, un homme solitaire et mystérieux sous son parapluie se dirige vers nous. Il est petit et barbu. Il porte un sac en bandoulière. « Mon nom est Arsenault, Guy Arsenault ». Je me réveille de ma torpeur en ne sachant plus quel livre je tiens entre mes mains. Il faut continuer. Il me semble que la recherche d’emploi est un vase troué qu’on essaie de remplir de bonne volonté. His brain is squirmin’ like a toad. Je me joins aux Danaïdes. Pendant des heures et des heures, le même labeur, sous une tempête sans fin. Moi-même tourbillon serpentant les lanes avec un petit nuage électrique qui grandit au-dessus de ma tête. Brighton, labyrinthe enchanteur ; rues et ruelles répandues comme des sentiers battus par un aveugle génial dans une forêt vierge. J’aime me perdre dans toi. Brighton, pour le moment, je suis une larve qui se traîne sur ton squelette mais, un jour, je serai ton lion et je rugirai perché sur la coupole principale de ton palais excentrique. Tes grands vents salins font surgir en moi le romantisme, le petit nuage qui me suit est un vestige du  sturm und drang. Tempête et passion. There’s a killer on the road. Les bancs publics mordent mes fesses. Ne reste pas assis sur ton cul, continue mon p’tit gars. Les portes entrouvertes des pubs anglais rient ignoblement. Cesse de te tourmenter et entre ! Assis au bar, un vieil homme. Il lit son journal. En face de lui, le barman a les yeux rivés sur son téléphone. On entend un murmure jazzy sortir des haut-parleurs.

 

– Hi, I’ve recently moved to Brighton and

– We don’t need any staff at the moment, sorry about that.

– Oh, It’s o.k. don’t be sorry for that, thanks anyway. May I have a porter?

 

À la fois fraîche et crémeuse, cette bière anglaise ne demande qu’à s’inscrire sur les parois de mon gosier. Elle m’envoûte. Je la bois à grandes gorgées. Elle désaltère mon déséquilibre. À nouveau dans la rue, à nouveau sous un ciel gris, les autobus régurgitent quelques personnes et en engloutissent d’autres pressées d’être au chaud. Je continue à déambuler à l’écoute de l’instinct de mes pieds.

Auteur : Dr Wilson

Auteur : Dr Wilson

Un rayon de soleil perce les nuages ; enfin un peu de chaleur sur ma peau. Je suis sur la côte. Les yeux rivés sur la mer agitée. Je regarde vers l’horizon, vers le sud, vers la France. Un peu nostalgique, j’écoute le chœur chaotique des goélands qui lancent des cris stridents. Ils me rappellent le quai de Caraquet. Les tempêtes ne sont pas terminées, il y en aura d’autres, le pire est à venir selon les nouvelles. Mais celle qui gouvernait mon corps s’essouffle tranquillement. Il faut garder espoir, je ne suis pas aux Enfers, mes efforts finiront par porter fruit. La persévérance est une qualité essentielle aux artistes. Il faut redoubler d’ardeur quand l’échec rôde, quand l’échec nous tient entre ses griffes, quand l’échec nous dévore tout cru. Il faut, à son tour, montrer ses crocs et contre-attaquer. C’est ça, l’instinct de survie!

à propos…

François CormierFrançois Cormier, originaire de l’orgueilleuse et autoproclamée capitale de l’Acadie, a obtenu son diplôme pour le baccalauréat multidisciplinaire ès arts à l’Université de Moncton en 2010. Depuis, il est endetté, enjoué, rêveur et amoureux. Il a toujours été un fervent lecteur de littérature. Après avoir absorbé tant de récits romanesques, il a décidé de suivre l’exemple du fameux don Quichotte et, en décembre 2013, il est parti pourchasser les aventures sur les terres européennes. Son rêve : vivre de sa plume

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Une réponse à “Chronique d’un exilé sous les nuages – François Cormier

  1. Super! Vraiment intéressant et bien écrit. Pourquoi ne pas créer un blog à partir de toutes ces aventures européennes ?

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