La forêt au Nouveau-Brunswick : une ressource publique ? – Mathieu Wade

Le vendredi 20 mars, l’Université de Moncton accueillait devant un bon public le militant acadien le plus important et le plus pertinentde l’heure, Charles Thériault, qui venait présenter son magnifique travail de vulgarisation et de conscientisation sur l’utilisation de la forêt publique au Nouveau-Brunswick.

Thériault réalise et diffuse sur les réseaux sociaux depuis maintenant près d’un an des capsules vidéo avec divers experts – historiens, ingénieurs, fonctionnaires, ex-ministres, travailleurs au sein d’ONG, etc. – afin de jeter la lumière sur une situation qui ne reçoit pas une couverture médiatique adéquate, ce qui pourrait s’expliquer sans doute par une concentration quasi monopolistique des médias dans les mains du plus gros joueur forestier de la province. Le portrait qu’il brosse est complet et je regrette que les universitaires acadiens (dont je fais partie, mea culpa) ne s’inspirent pas plus souvent de ces démarches de vulgarisation et de parole publique. Sans entrer dans les détails, qu’il présente beaucoup mieux et plus clairement que je ne saurais le faire ici – je vous encourage d’ailleurs vivement à visiter son site si vous ne l’avez pas déjà fait (http://notreforetest-ellelanotre.com/Notre_foret_est_telle_vraiment_la_notre/Commencez_ici.html) – voici quelques faits marquant qui devraient vous convaincre de l’importance de son combat.

Dr04 Creative Commons

Auteur : Dr04 creative-commons

L’essentiel des ressources forestières des terres de la couronne, c’est-à-dire nos ressources à nous, citoyens, sont actuellement accaparées – je crois que le terme est juste – par quatre entreprises. Celles-ci se partagent les 10 licencesaccordées pour les terres de la couronne : elles ont accès à ces ressources et sont responsables de leur gestion. Les forêts publiques, gérées par ces compagnies, deviennent alors des usines à fibres pour l’industrie des pâtes et papiers. Plutôt que de diversifier les industries, les entreprises, la forêt et ses usages, nous nous dirigeons vers un monopole toujours croissant. Afin de répondre aux besoins de cette industrie des pâtes et papiers qui s’accapare le monopole de notre forêt, les coupes à blanc sont de plus en plus nombreuses – on apprenait à sa conférence que la superficie coupée à blanc lors des 10 dernières années équivaut à celle des 40 années précédentes. Des pesticides doivent être épandus pour protéger les monocultures. La forêt acadienne devient une ressource servant les intérêts d’industriels qui cherchent à se tailler une place dans un marché mondial. Voilà l’implacable logique de la mondialisation néolibérale à l’œuvre. Des centaines de moulins qui parsemaient la province, il n’en reste aujourd’hui qu’une quarantaine, produisant toujours plus de bois tout en offrant moins d’emplois. Et les profits croissants des entreprises qui exploitent ces ressources ne correspondent pas aux salaires dans le domaine, qui eux, stagnent. En fait, le ratio d’emplois créés par mètre cube de bois coupé dans cette industrie est loin d’être compétitif. En plus, la province ne reçoit pas du tout ce qu’elle devrait tirer financièrement de ses terres boisées, celles-ci entrainant même des déficits certaines années, alors que les entreprises qui les gèrent touchent des profits qui vont dans les paradis fiscaux. La question se pose, en effet, de savoir à qui au juste notre forêt permet d’être compétitif sur le marché mondial…

Le gouvernement Alward annonçait le 12 mars un nouveau plan forestier qui accordera à Irving 660 000 m3 de bois supplémentaire et réduira la superficie des forêts protégées de 28% à 23%. Les experts (ici, ici, ici et ici) préviennent que ni la faune, ni la flore ne pourront s’adapter à une telle régression. Des espèces risquent de disparaître dans nos régions, avec les conséquences multiples et complexes que cela risque d’avoir. Les oiseaux et les chevreuils ne savent-ils pas que le marché mondial est hyper compétitif ? Aussi, comme c’est souvent le cas dans notre province, cette annonce présenta un fait accompli et les détails de l’entente n’ont toujours pas été dévoilés. C’est là où le bât blesse réellement, dans cette absence de processus démocratique qui caractérise à la fois notre gouvernement et notre espace public.

D’ailleurs, la loi sur l’accès à l’information au N.-B. est totalement inadéquate pour un régime démocratique. Toute demande d’information sur les détails d’une entente conclue entre la province et une entreprise privée doit être approuvée par l’entreprise en question, qui peut opposer son véto sous prétexte de protéger ses intérêts privés. D’ailleurs, le Nouveau-Brunswick et la ville de Moncton ont tous les deux eu un F en matière de transparence dans un rapport paru en 2012 qui comparait l’accès à l’information au pays. On risque donc de ne jamais connaître les détails de l’entente entre la province et JD Irving, ces détails risquant de nuire à la compétitivité de ce dernier. D’autant plus que le N.-B. est, avec l’I.-P.-E, la seule province à ne pas avoir de loi sur l’inscription des lobbyistes, ce qui veut dire que nous ne savons pas (officiellement) qui fait des pressions sur le gouvernement, à quelle fréquence, etc.

Pour ceux qui souhaitent se tenir au courant de cet enjeu, L’Acadie Nouvelle offre une bonne couverture en format papier. Sur le web, je vous dirige vers la CBC plutôt que vers la SRC (ou doit-on dire ICI ?) La CBC consacre une section entière de son site au débat forestier : http://www.cbc.ca/nb/features/crownforestrydebate/. Sur ICI, on propose un dossier sur le Congrès mondial acadien qui se tiendra en « Acadie des terres et forêts », mais de ces terres et de ces forêts, on ne dit que peu de choses, finalement. D’ailleurs, j’ai découvert depuis mon retour en Acadie, il y a trois mois, le NB Political Panel où tous les partis de la province débattent à chaque semaine d’un enjeu spécifique. C’est très instructif pour quiconque souhaite approfondir sa connaissance des divers dossiers de la province. Je ne vous  rappellerai pas mon rêve d’avoir un site ICI/CBC (dites-le tout haut c’est le fun) unique, où tous les articles seraient publiés dans les deux langues. Une province officiellement bilingue mérite un espace public commun où nous avons accès à la même information et où nous pouvons discuter des mêmes enjeux. Ce n’est pas le cas à l’heure actuelle. Voilà l’une des forces de la démarche de Thériault, justement, que d’être dans les deux langues (toutes ses capsules ne sont pas encore traduites, mais donnons-lui un break, il ne peut pas tout faire !)

Je vous encourage vivement à aller voir le site de Charles Thériault, et d’inviter vos proches à en faire autant. Discutez-en avec votre famille, avec vos amis. Des élections s’en viennent cette année et les ressources naturelles (gaz de schiste, forêt, pipeline) seront – si notre démocratie est digne de ce nom – au cœur des enjeux. Soyons démocratiques et discutons, donc, peu importe le point de vue que vous défendrez.

À propos…

Mathieu - Mathieu est sociologue. Il habite parfois en Acadie.Mathieu Wade est sociologue. Il habite parfois en Acadie.

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 réponses à “La forêt au Nouveau-Brunswick : une ressource publique ? – Mathieu Wade

  1. Premièrement, continuons à dénoncer cet abus d’Irving et des autres multinationales et le parti pris ou le manque de vision ou de courage des politiciens. Deuxièmement, supportons les demandes des environnementalistes. Troisièmement, supportons les demandes des petites industries utilisatrices de la forêt qui tentent de se développer, telles les érablières et les bleuetières. Depuis des mois, l’Association Acéricole du N.-B. a demandé que les terres de la couronne réservées aux érablières passent de 4 % à 8 % sur une période de 10 ans. Plutôt que d’accepter ou même répondre, le gouvernement a donné plus de volume aux entreprises forestières! Au cours de cet hiver, certaines érablières ont observé, impuissantes vis à vis le système actuel, une récolte de bois jusqu’à leur limite actuelle de leur terrain sous bail, empêchant ainsi toute possibilité d’expansion éventuelle à proximité et à coût « compétitif mondialement ». Il faut renverser la vapeur!

  2. Et dire que l’année passée le gouvernement annonçait l’augmentation des zones naturelles protégées ! Aujourd’hui les conservateurs accordent plus de bois à Irving…une nouvelle preuve que c’est l’industrie qui gouverne la province, le gouvernement n’est qu’une marionnette ! La vaste blague en vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=GMz0_5xopmk
    Merci en tout cas pour cette chronique

  3. Très bon article Mathieu. Je ne sais pas si on peut faire quelque chose face au monstre de la consommation et du soi-disant progrès qui dévore tout sur son passage. On ne semble pas avoir apprit grand chose de la quasi extinction de la morue dans nos eaux alors pour ce qui est de la forêt je n’ai pas tellement d’espoir. On semble voir les ressources naturelles comme des gros Walmart dont l’inventaire ne sera jamais épuisé et dans lesquels on peut se servir à volonté.

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