Blind spot de la littérature acadienne – Mathieu Wade

« Le problème avec cette ville icitte, c’est qu’y a trop de poètes, pis pas assez de poésie »

(Acadieman marchant devant le Centre culturel Aberdeen, cité de mémoire)

Depuis au moins 20 ans, on se livre à un interminable débat autour de « l’absence de critique en Acadie ». On dresse le constat dans des colloques, des chroniques, des forums en ligne et des bars, et à chaque fois que quelqu’un le constate, il s’en trouve un autre pour applaudir et dire que c’est vrai et que le fait de le remarquer témoigne d’une maturité. « Je crois qu’on est rendu là, en Acadie. Ouin. On est assez mature comme peuple pour prendre la critique ». Et en fait, de tout cela, il ne sort jamais rien. La posture acadienne est métacritique et passive/agressive. Elle ne critique pas des œuvres, mais l’absence de critique sur les œuvres. Si à chaque fois, plutôt que de critiquer l’absence de critique, on critiquait une œuvre, le problème serait réglé, même qu’on aurait pas mal plus de critiques que d’œuvres…

Permettez-moi d’émettre une hypothèse pour comprendre cette absence quasi mythique de critique, dans le domaine particulier de la littérature. Ce n’est pas, j’en suis sûr, parce qu’on habite dans un petit milieu pis que tout le monde il se connaît, et que c’est touchy, et que gnagnagna… Non, c’est pire. C’est que depuis un bon bout de temps, l’essentiel de la production littéraire acadienne est insipide (lire individualiste, égotiste, narcissique, nombriliste, existentialiste, adolescente). Elle ne bouscule rien. Elle ne revendique rien. Elle ne nous apprend rien parce qu’elle est construite autour d’un blind spot. Mettons de côté pour les fins de cette chronique tous les récits de vie que publient les Éditions de la francophonie et qui ont un public supérieur à ceux des recueils de poésie de Perce-Neige. Cette production « populaire » et « amatrice », qui est à la littérature ce qu’est la country qui honkytonk sur nos radios communautaires à la musique acadienne : une pratique populaire qui ne mérite apparemment pas d’être critiquée, parce que le peuple, il ne fait pas « vraiment » de l’art, il bricole pour passer le temps. Il semble y avoir deux niveaux distincts de production culturelle en Acadie et ce serait l’objet d’une autre chronique que de creuser ce que ça veut dire. On se concentrera ici sur la littérature des « écrivains », ceux qui publient chez Perce-Neige et qu’à défaut de lire, on enseigne à l’université et anthologise (la quantité d’anthologies littéraires acadiennes est d’ailleurs quasi absurde ; on les compte quasiment par dizaines et elles incluent pretty much tout ce qui s’est ever écrit (sauf justement par les écrivains du troisième âge qui publient leurs récits de vie). Dans d’autres milieux, on appelle archive une telle compilation exhaustive, pas anthologie, mais bon, passons).

Critique sociologique de la littérature acadienne

Je propose ici une critique sociologique de la littérature. Je laisserai à d’autres plus compétents que moi le soin d’évaluer la valeur littéraire ou esthétique de telle ou telle œuvre. Je me pencherai plutôt sur la manière dont ces œuvres traitent du social et dont elles s’insèrent dans notre communauté. J’aimerais surtout explorer une tendance lourde de la littérature acadienne et voir ce qu’elle nous dit de qui nous sommes et du rapport que nous entretenons à la langue, à l’identité et au politique. Mes propos sont généraux et il y a bien sûr des contre-exemples, mais l’anecdote n’est pas démonstration.

Notre littérature est travaillée – involontairement et inconsciemment, je crois – par certains thèmes et elle en évacue d’autres – tout aussi inconsciemment. La manière dont nous nous représentons nous-mêmes à travers notre fiction – tout particulièrement celle littéraire et romanesque – n’est pas anodine. Au contraire, j’y vois une impressionnante cohérence.

Depuis ses débuts modestes dans les pages de L’Évangéline au début du XIXe siècle, la littérature acadienne a été et demeure non seulement nationale, mais nationaliste. Nationale, parce qu’elle aspire à être spécifiquement acadienne – distincte de celle québécoise ou franco-canadienne – et que des institutions spécifiquement acadiennes l’ont soutenue et publicisée (L’Évangéline, Les Éditions d’Acadie, Perce-Neige, la revue Éloizes, Ancrages, Michel Henry Éditeur, etc.). Nationaliste, parce qu’elle s’est aussi donnée comme mandat plus ou moins explicite de raconter et de défendre l’Acadie. Sous-entendu une certaine vision, une certaine définition de l’Acadie, toujours très près du discours nationaliste dominant. C’était le cas à l’époque des villages, des aboiteaux et d’Évangéline, ça l’est encore à l’époque des droits linguistiques.

Des poètes André-Thaddée Bourque, Alexandre Braud à Antonine Maillet, de Guy Arsenault, Herménégilde Chiasson, Gérald Leblanc, Raymond Guy LeBlanc, Régis Brun, Claude LeBouthillier, Calixte Duguay, Claude Renaud, Louis Haché, Laval Goupil, Léonard Forest, Jules Boudreau, à France Daigle, Georgette LeBlanc, Germaine Comeau, Marc Arsenau, Marc Poirier, Christian Roy, Jean Babineau, Paul Bossé et Dano LeBlanc (j’en oublie plein), tous expriment, à un niveau très général, un même nationalisme, qui fait de l’Acadie et de la langue sinon un sujet explicite, du moins une toile de fond qui, malgré une apparente diversité, conserve une surprenante cohérence.

La littérature et l’Autre

La grande majorité de la production littéraire acadienne évacue de son giron tout ce qui pourrait ressembler à de l’Autre. L’Autre québécois, l’Autre anglophone, l’Autre autochtone, l’Autre rural, l’Autre chômeur, l’Autre immigrant, l’Autre à Fort McMurray. Au point où on est en droit de se demander de qui, de quoi parle notre littérature, au juste ? Nos écrivains font rarement l’effort d’imagination de concevoir ce qui se passe de l’autre côté de l’Acadie, ailleurs que dans leur petit monde, comme Flaubert devenant femme, comme Zadie Smith jouant de l’ethnicité. L’Autre qui brille le plus par son absence paradoxale est sans conteste l’anglophone. Nous avons presque complètement évacué de notre littérature cette figure pourtant centrale de notre histoire, de notre présent. Il y a de l’anglais dans notre littérature, mais toujours comme une partie de nous, rarement comme une force sociale qui nous est extérieure, qui existe aussi indépendamment de nous. Il y a de l’anglais, mais pas d’Anglais. Pouvez-vous me nommer un seul personnage anglophone marquant dans notre littérature ? D’ailleurs, à part Acadieman, qui est great, pouvez-vous me nommer un personnage acadien marquant depuis la Sagouine ? Certains me diront peut-être Terry et Carmen des derniers romans de France Daigle, mais la force de Daigle, c’est bien plus le travail sur la forme romanesque et sur la langue française, que sur ses protagonistes.

Nous n’avons pas de personnages, parce que nous ne faisons que très peu de fiction. Nous faisons peu de fiction parce que nous n’arrivons pas à nous mettre en récit, à nous confronter aux discours, aux stéréotypes, aux rapports de force que nous vivons, produisons et subissons. Nous surinvestissons donc presque caricaturalement la poésie et l’expérience intérieure. L’Acadie c’est dans l’tchoeur, comme disait l’autre. Au rythme actuel, notre littérature va finir par nous le faire croire…

La dualité, les langues officielles et l’Autre

C’est tout notre rapport au politique et au territoire qui est résumé ou transposé dans notre littérature. L’Acadie des langues officielles n’est pas un sujet politique et elle peine à mettre en scène des sujets agissant. Elle a des droits, mais peu de capacités, peu de pouvoirs (essentiellement celui de demander des droits). Puis il y a la dualité, dont le principe repose précisément sur la prémisse que « nous » ne devrions pas avoir à interagir avec « eux », que nous formons une société distincte, c’est-à-dire idéalement autonome. À lire notre littérature, on y croit à cette autonomie ! À écouter nos discours politiques aussi. Ainsi on parle d’assimilation des francophones sans parler du bilinguisme des anglophones. Ce qu’ils apprennent à l’école ne nous concerne pas réellement. Et il n’est surtout pas question d’organiser des points de rencontre où faire des échanges culturels incarnés et humains dans un cadre institutionnalisé. (Le Costco ne compte pas). La Fédération des jeunes francophones du Nouveau-Brunswick ne s’adresse qu’aux francophones, pas aux « francophiles », comme on appelle les anglophones bilingues. C’est à « nous », pas à « eux ». La semaine provinciale de la fierté française qui vient de se terminer s’est tenue, francophonie oblige, uniquement dans les écoles francophones. Je ne m’étais jamais posée la question de savoir si cette semaine était effectivement provinciale, mais quand j’ai appris qu’elle ne l’était pas, la chose m’est apparue complètement incongrue. Aurait-on l’idée, pendant le mois de l’histoire des Noirs, d’isoler les « Noirs » pour ne s’adresser qu’à « eux » ? Le jour de la femme ne parler qu’aux « femmes » ?La fierté gay pour homosexuels seulement ? Ainsi, nous luttons pour l’égalité du français sans que nous entretenions de dialogue – en tant que société bilingue – sur l’enseignement des langues. Et nous produisons une littérature acadienne qui reproduit complètement ce paradigme. Isolée dans son coin, sans grands enjeux, parlant d’elle-même à ses semblables.

Tout comme nous n’arrivons pas à nous mettre en scène dans une narration, nous n’arrivons pas à formuler un projet politique, une projection narrative dans le temps. Nous luttons par bribes – par vers ou strophes, dirais-je, bien plus que par paragraphes et chapitres – pour des droits ponctuels. Une école ici. Un hôpital là. De l’affichage bilingue. Un redécoupage de circonscription. La poésie serait-elle l’art par excellence d’une société de juristes ? La poésie des droits, recueil à paraître sous peu :

Nous entamerons

une poursuite contre la province

vive l’Acadie

Entretemps, l’Acadie devient essentiellement culturelle, c’est-à-dire sans autre enjeu que de produire de la culture. On se mesure la vitalité à la quantité de manifestations culturelles ; les anthologies servent à nous rappeler que nous en avons. Peu importe ce qui est dit, donc, puisque c’est sans grande incidence, en autant que nous disions. Fierté. Il est peut-être temps de revoir la fonction sociale qu’a pris la littérature depuis les quelques dernières décennies.

Changer de société, refaire de la littérature

Cette évacuation du politique touche à ce qu’il y a de sans doute plus fondamental dans notre existence, littéraire et réelle : notre incapacité, en tant que collectivité – acadienne et néo-brunswickoise – à nous reconnaître mutuellement dans notre altérité et notre cohabitation et à formuler des projets de société. La dualité nous garantie une indifférence mutuelle minimale. Entretemps la province se vide de son monde et de ses ressources. Nous possédons trop peu d’endroits où coexister symboliquement les uns pour les autres, où prendre conscience que nous sommes une société. Ni les médias, ni les écoles, ni la fiction ne jouent ce rôle. Il y a des conséquences sociales réelles à ce blind spot. Qui la dernière, le dernier a su raconter notre territoire, notre société ? Qui pour nous interpeller, nous interroger ?

L’art n’a pas à accomplir un rôle social, n’a pas à être ouvertement politique, mais lorsqu’il se retire du monde pour ne parler que de l’individu désaffilié et de ses angoisses existentielles, lorsqu’il ne bouscule pas notre rapport à nous-mêmes, à nos préjugés, à la société que nous habitons, qu’on ne s’étonne pas qu’il ne suscite pas de critique…

C’est la littérature qui a fait la révolution acadienne dans les années 1960-70. C’est elle qui a bouleversé de façon durable ce qu’être Acadienvoulait dire. C’est dans la littérature que nous nous sommes représentés comme urbains, chiacs, underground, nationalistes, intellectuels, révoltés, amants, homosexuels, drogués, îvres. La gamme de ce qu’il devint possible pour nous de devenir et de penser s’élargit d’un seul coup et ces œuvres qui ont réussit à nous dire autrement sont celles qui sont passées à l’histoire. Et je crois que les artistes peuvent encore nous aider à nous réinventer, à élargir ce qu’il nous est possible de faire et de penser collectivement. À redéfinir ce qu’on entend par Acadie et la manière dont elle habite sa société. Ce message, je pourrais/devrais tout aussi bien le lancer aux anglophones, pour qui nous ne sommes pas non plus visibles dans leurs fictions, ce sera pour une autre chronique, dans une autre tribune.

La littérature est poignante lorsqu’elle saisit les complexités d’une situation, d’une époque, d’une relation. J’ai l’impression que le blind spot que j’ai essayé d’identifier l’empêche de nous aider à mieux vivre, l’empêche de nous surprendre, d’un côté de la langue comme de l’autre. C’est tout un champ à investiguer et à investir. Seulement, je crois qu’il exige qu’on travail notre art narratif. Pour ce faire, il faudrait peut-être slacker un peu sur la poésie (je dis rien que ça de même). Faites-en ce que vous en voudrez. Read on.

 À propos…

Mathieu - Mathieu est sociologue. Il habite parfois en Acadie.Mathieu Wade est sociologue. Il habite parfois en Acadie.

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3 réponses à “Blind spot de la littérature acadienne – Mathieu Wade

  1. Pingback: L’onomatopée, le miroir et les alias: #Clareestsurlaboom – Céleste Godin | Astheure·

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