Ces ingouvernables gouvernements – Jean-Guy Duguay

Lors de la reconstruction des pays et des États qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale, les Occidentaux, dans la foulée d’une prospérité économique inégalée, ont choisi de donner à leurs démocraties un parfum d’égalité et de solidarité. L’école est devenue un service gratuit de l’État pour tous les citoyens. Puis, ce fut au tour des services de santé qui sont arrivés au Canada dans les années 1970, gratuits comme ils l’étaient déjà dans certains pays d’Europe. Je me souviens dans les années 1970 avoir rêvé que la prochaine étape aurait été d’assurer un accès égalitaire aux services de la justice. Nous n’y sommes pas arrivés comme l’histoire de Claude Robinson nous le rappelle amèrement.

L’an dernier, le gouvernement néo-démocrate de la Nouvelle-Écosse a été battu après un seul mandat. Comme l’avait été le gouvernement libéral de Shawn Graham peu de temps auparavant. Et, si on se fie à la cote d’impopularité du gouvernement Alward, la même chose risque de se produire à l’automne au Nouveau-Brunswick. La population est rapidement insatisfaite des politiciens qui la gouvernent et, la politique étant ce qu’elle est, les politiciens de l’opposition lui chantent des sérénades que la population gobe à tout coup, pour ensuite déchanter quelques mois plus tard une fois que ce nouveau gouvernement lui revient avec la même rengaine : coupures dans les services, augmentation des frais, fermeture d’établissements. Et réduction de l’impôt des plus riches pour qu’ils ne désertent pas notre province démunie.

L’équation gouvernementale ne fonctionne plus. Comment une entité qui se coupe de ses plus importants revenus peut-elle assumer des factures qui ne cessent de croitre? N’importe quelle mère de famille saura que, si sa famille refuse de meilleurs salaires, les dépenses pour les enfants qui grandissent vont la mettre dans le trou.

Il est rare que les familles choisissent de refuser de meilleurs revenus. Ça va de soi. Pourtant, c’est ce que nos gouvernements font depuis les années 1980 : il faut baisser l’impôt des plus nantis, voilà leur devise. Des plus nantis et, surtout, des multinationales : des entreprises qui pourraient investir dans notre économie. Et aussi, ne pas réclamer de meilleurs salaires, car, avec la mondialisation, les entreprises iront fabriquer leurs chaises au Bangladesh. Ce qu’elles font allégrement.

Au Nouveau-Brunswick, la situation est d’autant plus exacerbée que nos milliardaires ont le gouvernement dans leur poche depuis les débuts de la colonie. Ce fut d’abord le règne des « barons du bois », puis, depuis la Seconde Guerre, celui des industriels que nous n’avons pas à nommer, car tout le monde les reconnait sans que nous ayons à risquer des poursuites judiciaires pour diffamation par ces deux familles multimilliardaires si nous les nommons trop ouvertement.

Cette situation est plus exacerbée au Nouveau-Brunswick, peut-être, mais elle se situe tout à fait dans la foulée de ce qui se passe en Europe et ailleurs dans les pays civilisés (je ne suis pas certain que les États-Unis font partie de cette liste). Le contrat social entre les fabricants de richesse et la masse citoyenne est rompu. Étrangement, c’est de la bouche d’un premier ministre néo-démocrate de l’Ontario, Bob Rae, que j’ai entendu la première fois dans les années 1980 la déclaration de cette rupture : il parlait alors de la nécessité d’un nouveau contrat social, reconnaissant ainsi la fin du paradigme qui nous gouvernait depuis les années 1950.

On entend souvent la rage citoyenne dénoncer le capitalisme, vieille rengaine qui nous vient du 19e siècle. Avec la chute des régimes totalitaires communistes – sauf celui de la Chine qui a trouvé une nouvelle formule qui plaît aux capitalistes –, qui a coïncidé avec ce que l’on appelle la mondialisation, l’opposition capitalisme-socialisme en a pris pour son rhume.

Sans vouloir chanter les louanges du capitalisme – un système intrinsèquement inégalitaire dont la mondialisation et le règne ultime avaient pourtant été jugés nécessaires par Marx pour mener au Grand Soir –, je veux quand même rappeler que dans les années 1920, Henry Ford avait compris que, pour faire fortune, ses ouvriers devaient recevoir des salaires leur permettant d’acheter ses voitures. Jadis, lorsqu’il y avait une entreprise prospère dans une ville ou un pays, c’est toute la ville ou le pays qui en ressentait les bénéfices. Maintenant, la prospérité se cantonne dans des propriétés privées cossues, dans des zones hyper protégées réservées aux domestiques, aux ouvriers et à leurs patrons. Les capitalistes ont décidé de tout garder pour eux.

Pour prospérer les capitalistes ont pourtant besoin de moult infrastructures et de travailleurs bien formés et en santé. Étrangement, particulièrement au Nouveau-Brunswick, c’est à l’État qu’ils refilent la facture de la santé, de l’éducation et des infrastructures (routes, aqueducs, traitement des eaux, électricité, etc.). On dirait que les capitalistes ont oublié que leur prospérité repose en grande partie sur la qualité de vie et le dynamisme des collectivités où ils œuvrent. L’avidité les a rendus aveugles, avidité qu’ils ont réussi à ériger en système en contournant les gouvernements nationaux grâce à des régimes réglementaires internationaux, tels que les règles de l’Organisation mondiale du commerce ou les différents accords de libre-échange international qui engagent nos gouvernements à l’insu des citoyens.

Sur le plan de l’errance capitaliste vers l’avidité à outrance, je ne parle même pas de la sangsue qu’est devenu le secteur financier où l’argent lui-même est devenu un moyen de s’enrichir au dépend de l’appauvrissement des autres. On a pu en constater les résultats lors de la crise financière de 2008, crise dont les responsables n’ont jamais été disciplinés ni justement punis. Et qui se permettent maintenant de faire la leçon à nos ministres des Finances et de les coter.

La démocratie est, dit-on, un régime où gouverne la volonté de la majorité de la population. Malheureusement, dans nos sociétés, la démocratie ne s’exerce que sur l’appareil gouvernemental, appareil entièrement paralysé et appauvri depuis quelques années, assujetti à de prétendus dictats économiques qui le serrent dans une camisole de force.

Ce n’est certainement pas au Nouveau-Brunswick qu’incombe la résolution de cette quadrature du cercle. Notre influence mondiale est trop menue. Par contre, cette quadrature du cercle semble être en train d’atteindre chez nous un point de rupture intenable. Gouverner autrement ne suffira pas.

Nous avons toutefois la chance d’être une petite province. Comparativement à un paquebot comme le Titanic, un petit bateau peut se retourner en un rien de temps. Pouvons-nous dans notre province ramener nos capitalistes à leurs responsabilités citoyennes et collectives, voire leur imposer ce retournement? Pour y arriver, il faudrait dans un premier temps pouvoir en rêver et en parler. Pour cela, il faut un espace public, une langue et une culture qui permettent ces échanges. Malheureusement, au Nouveau-Brunswick, la culture est bicéphale et la langue bicommunautaire, alors que l’espace public (la presse) anglophone est totalement sous la férule d’une seule famille. Dans cette dynamique schizophrène déséquilibrée, les détenteurs du pouvoir économique néo-brunswickois réussissent toujours à diviser pour régner. Jusqu’aux prochaines élections.

À propos…

jg dugay Orphelin du Collège de Bathurst atterri à Moncton à la fin des années 1970. Conseiller en télématique auprès des organismes de développement international au Québec-Ontario-Canada dans les années 1990, traducteur depuis le début du présent millénaire. Rêveur mal adapté aux résultats réels des tenants du Peace and Love et autres utopies de sa génération.

Publicités

3 réponses à “Ces ingouvernables gouvernements – Jean-Guy Duguay

  1. Pour y arriver, il faut d’abord en rˆever et en parler. C’est déjˋa un pas. Je crois au balancier dans une certaine mesure, mais souvent il prend des allures de « wrecking ball » avec peu de discernement et continue de favoriser ce qu’on appelle « the fittest ».

  2. Les Trente Glorieuses (années 1945 à 1975 – époque Keynes) se sont terminés avec la venue du tandem Thatcher-Regan (et Mulroney au Canada) et l’hégémonie du Big Business des néo-libéraux se poursuit depuis. Mais je sens venir la fin de cette époque. Nous vivrons bientôt l’après Harper au Canada et le début d’un temps nouveau (ça ferait une bonne chanson, non). Je crois toujours dans le pouvoir de la politique, encore plus, je crois que nous n’avons pas le choix d’influencer nos gouvernements à faire les bons choix. Car le lobby du laissez-faire économique ne se gêne pas pour faire adopter les lois que le favorise. Et voilà, c’est le temps des réformes progressives et ceci au niveau planétaire. Juste retour du balancier.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s